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Les conseillères VAE à l’université : une position d’interface au service de l’accompagnement des candidat·es

Julie Deville[1]

L’instauration de la Validation des Acquis de l’Expérience (VAE) par la loi de modernisation sociale de 2002 a non seulement enrichi les possibilités de certification pour les adultes, mais a également généré la création d’un métier qui s’intègre au champ professionnel du conseil et de l’accompagnement, celui de conseiller en VAE. Nous allons ici porter notre réflexion sur les positionnements professionnels de conseillères en VAE[2] exerçant leurs missions au sein du monde universitaire, notamment en mettant en avant leur position d’interface et ce qu’elle produit au début du processus d’accompagnement.

La VAE a été mise en pratique à l’université dès sa création, et s’enracine dans un champ de pratiques des validations d’acquis, déjà présentes avec les dispositifs de Validation des Acquis Personnels et Professionnels crées dès 1985 (VAP85). Toutefois il existe une différence de taille puisque la VAE permet la validation complète d’un diplôme sans suivre de cours, quand la VAP85 donne accès à une formation, éventuellement avec des dispenses. En vingt ans, la VAE s’est installée dans les établissements, cependant elle reste marginale en termes de volume de diplômés∙e : 4600 candidat∙es recevables en 2019, 3794 présenté∙es devant un jury (République française, 2021), nombre qui tend à s’éroder au fil des ans. Plus globalement, tous certificateurs confondus, le nombre de VAE reste bien inférieur aux attentes de la loi de 2002, qui étaient de 60 000 validations par an. En 2019, on en comptait au total 21 888 (Ibid). Par ailleurs, la durée d’un parcours de VAE à l’université excède souvent une année.

Dans le processus de VAE, l’un des acteurs principaux avec lequel les candidates et candidats sont amenés à interagir est la conseillère en VAE. Exerçant parfois plusieurs missions (orientation, bilan de compétences, coaching…), elles sont les principales intermédiaires entre l’institution universitaire d’un côté, et les candidates et candidats de l’autre côté, que celles-ci connaissent parfois assez mal, n’y ayant souvent pas fait d’études au préalable. La VAE peut apparaitre comme exigeant des candidat∙es (dans leurs prestations) et de l’institution (dans sa capacité à évaluer celles-ci) un déplacement par rapport à leurs positions initiales (attentes professionnelles pour les candidats et candidates, attentes académiques pour l’université). C’est alors la conseillère qui joue le rôle d’interface, qui est supposée donner les clés qui rendent possible ces deux déplacements. Nous faisons deux hypothèses :

  • Pour ces professionnelles, le rôle d’interface est constitutif de la posture d’accompagnement, notamment lors des premières étapes de la demande (orientation ou non vers la VAE, premières mises à l’écrit des expériences professionnelles) : outre leurs compétences dans l’aide à la formulation de l’expérience, c’est dans leur position même d’intermédiaire qu’elles trouvent les clés pour mener à bien leurs missions.
  • Cette position d’intermédiaire s’appuie non seulement sur leur formation académique mais aussi sur leur trajectoire personnelle qui comporte dans la plupart des cas une transition professionnelle : cette expérience leur donne des clés pour comprendre et analyser l’écart entre monde académique et vécu des candidats et candidates.

Nous analyserons donc ce positionnement « entre » université et candidat∙es, entre aspects administratifs et pédagogiques, et essayerons de comprendre comment il offre un terrain favorable à la relation d’accompagnement qui se déploie dans la suite du processus de VAE.

Dans un premier temps, nous apporterons des éléments de contexte sur la VAE à l’université, ainsi que sur les aspects méthodologiques de notre enquête. Nous développerons également quelques éléments permettant de saisir la position de conseillère ou d’accompagnante en VAE et les caractéristiques de ces professionnelles, avant d’analyser plus précisément en quoi leur position d’interface est décisive dans l’accompagnement.

1. Eléments de contexte

1.1. La VAE à l’université

La démarche de VAE à l’université se déroule, schématiquement, de la façon suivante, avec des variations possibles suivant les établissements, voire les disciplines : la candidate ou le candidat est mis en relation avec une conseillère qui dans un premier temps examine la recevabilité de sa demande, l’aide à s’orienter vers le diplôme le plus adapté à son expérience, et l’accompagne dans la démarche de financement (une VAE à l’université présente un coût élevé, dans l’université où nous avons mené notre enquête il est de 1700 euros en plus des frais d’inscription au diplôme). La conseillère échange ensuite avec le ou la responsable du diplôme concerné pour établir la recevabilité pédagogique du dossier. Le candidat ou la candidate doit alors produire un écrit, dont les caractéristiques sont variables suivant le diplôme concerné. Dans certaines disciplines, un ou une enseignante est alors sollicité pour accompagner les candidat∙es en binôme avec la conseillère, dans d’autres disciplines la conseillère est seule pour effectuer l’accompagnement. Il est également possible, quoique relativement rare, que le candidat ou la candidate ne souhaite pas se faire accompagner au sein de l’université et recoure à des prestataires externes. Une fois le document écrit rédigé, la conseillère sollicite le jury ; celui-ci doit comporter une majorité d’enseignant∙es-chercheur∙ses, dont la ou le responsable du diplôme, ainsi qu’au moins un∙e professionnel∙le dans le domaine concerné par ce diplôme. La conseillère prépare alors le candidat ou la candidate à l’entretien avec ce jury. Elle est présente lors du jury (même si cette présence a parfois été âprement négociée pour certains diplômes). Enfin, elle communique aux services compétents le résultat de la délibération du jury afin qu’ils délivrent le diplôme le cas échéant. La délivrance du diplôme peut être totale (c’est le cas le plus fréquent), partielle (le ou la candidat∙e doit alors produire un travail complémentaire ou valider certaines unités du diplôme) ou, dans de rares cas, refusée.

La conseillère VAE est donc la personne qui, pour l’université, est présente pour les candidat∙es tout au long de leur démarche, le rôle de l’enseignant∙e référent∙e étant plus ou moins développé selon les contextes mais en tout état de cause centré sur une mission exclusivement pédagogique. La conseillère a de son côté un rôle multiple, que nous allons mettre en évidence et qui lui permet de proposer un accompagnement global.

1.2. Le cadre de l’enquête

Il est nécessaire de clarifier le positionnement de l’autrice quant aux processus de VAE à l’université. En effet, c’est tout d’abord une position d’actrice que nous avons occupée, avant de faire de ce dispositif l’un de nos champs de recherche. Nous avons tout d’abord occupé le rôle de référente pédagogique (enseignante qui juge de la faisabilité du projet de VAE au niveau pédagogique, et qui, dans les pratiques de certaines formations, peut également accompagner pour partie les candidat∙es, aux côté d’une conseillère VAE), nous avons également été sollicitée à de multiples reprises comme membre de jury, mais nous avons aussi exercé le rôle de présidente de jury pour l’ensemble des diplômes en sciences humaines et sociales de notre établissement, avant qu’un changement d’organisation des jurys mette fin à ce principe de présidence pour un champ entier. Nous restons aujourd’hui investie dans les jurys en sciences de l’éducation et de la formation.

Nous avons donc travaillé de près avec les personnels administratifs en charge de l’accompagnement des candidats et candidates à la VAE. Cette position spécifique nous permet d’avoir une bonne connaissance du dispositif et des acteurs, mais exige un travail d’objectivation via un dispositif de recherche empirique afin de limiter les biais possibles.

Nous avons procédé à une enquête par entretien auprès des sept conseillères VAE en activité ainsi qu’à deux entretiens avec une ancienne conseillère s’étant réorientée vers d’autres missions. Elles seront identifiées dans cet article par les codes C1 à C8. Les questions portaient sur le déroulement de leurs carrières, leur conception du rôle exercé, le déroulement du processus au travers des différentes phases, enfin quelques questions de conclusion portaient sur la situation actuelle de la VAE en France.

1.3. Les métiers de l’accompagnement

La notion d’accompagnement, très fortement diffusée dans le champ de la formation des adultes et notamment dans le champ de la VAE, nécessite, de par ses usages multiples, une définition plus précise dans le cadre de ce chapitre. Nous nous appuierons sur les écrits de Maëla Paul qui situent l’accompagnement en VAE au niveau de la prise de conscience et de l’appropriation des expériences :

« Accompagner la démarche de VAE, c’est contribuer à faire prendre conscience, nommer, s’approprier ce que chacun a appris, donner sens à la diversité des expériences : situer, hiérarchiser, construire de la cohérence, trouver de l’intérêt dans ce qui paraît banal ou futile, organiser un projet, dans une expérience d’évolution personnelle et professionnelle. » (2009a, p. 45)

et l’articulent à la question de la méthodologie :

« Le rôle de l’accompagnant consiste à dynamiser une méthodologie pour baliser le travail de retour sur l’expérience. » (Paul, 2009a, p. 48)

Cette approche correspond à la façon dont les conseillères décrivent le plus souvent leur rôle. Toutefois, Maëla Paul souligne la nécessité de ne pas viser une « mise en conformité » aux attendus du diplôme, ce qui suppose pour le professionnel un « changement de posture » (Ibid., p. 49). Elle souligne les différentes dimensions de l’accompagnement :

« L’accompagnement n’est donc pas simple travail d’accouchement d’un déjà-là mais un vrai travail de co-conception, travail qui ne peut être qu’individualisé et dialogique, et ne peut se réduire ni à une mesure évaluative, ni à une production-construction de savoirs, ni à une démarche introspective. Or, la parole engagée dans le cadre d’un accompagnement, pluri-adressée, ne gagne pas d’emblée les conditions d’un « vrai » dialogue heuristique, menacé par le poids des codes. Pour répondre à ces enjeux, l’accompagnement tendrait à se concevoir dans des dispositifs conjuguant quatre dimensions : objectivante (fonction contenante renvoyant à un cadre, des règles instituées et un référentiel), et subjectivante (dimension posturale assurant une transmission subjective d’une attitude dialogique et réflexive, articulant la position de l’acteur du dispositif et celle de sujet), réflexive et critique (fournissant les conditions d’un espace de transitionnalité au sein duquel s’effectuent le travail sur les processus de représentation et le questionnement sur les manières d’être et de faire). (Paul, 2009b, p. 54)

La conseillère doit trouver l’équilibre entre ces dimensions, ce qui la place en position d’intermédiaire notamment entre le cadre et tout ce qui y est attaché (la dimension administrative, le référentiel de diplôme) et les acteurs (les candidat∙es, les enseignant∙es). Elle doit en particulier éviter que le cadre devienne carcan, savoir quand le rappeler et quand le faire glisser à l’arrière-plan pour permettre à chaque candidat∙e de développer la singularité de son expérience.

L’une des conseillères que nous avons questionnées témoigne bien de cette multiplicité des dimensions de l’accompagnement :

« Euh, alors on est, euh, à la fois coach, la personne qui accompagne, aussi bien au niveau du conseil, aussi bien sur l’aspect euh [silence] financier aussi, on a du conseil financier, on agit sur un aspect psychologique, quelque part, même si j’aime pas ce mot-là, […], il y a aussi cet aspect-là de prendre en compte aussi les aléas de la personne, qui a des hauts, qui peut avoir des bas, ou qui perd des, qui est démotivée, ou au contraire est tellement surexcitée qu’il faut aussi prendre, il faut prendre son temps aussi, ne pas aller trop vite, un aspect vraiment très fort aussi d’accompagner la personne, euh, à la fois accompagner l’individu et accompagner sur un travail d’écriture. C’est vraiment deux choses… ces aspects-là essentiels, au-delà de l’aspect administratif et financier » (C2)

Nous ne traiterons pas tous les aspects évoqués par cette conseillère, ce chapitre étant focalisé sur la position d’intermédiaire en elle-même et non sur les dimensions très spécifiques de l’accompagnement psychologique et de l’aide à l’écriture. Elle rend cependant compte de la multiplicité des compétences mises en œuvre pas ces professionnelles.

Les conseillères sont nombreuses à souligner leur rôle de garantes du cadre juridique de la VAE. Ce rôle est d’autant plus complexe que par définition elles sont confrontées à la grande diversité des candidates et candidats et des diplômes auxquels elles et ils peuvent prétendre, chacun présentant des spécificités et les équipes pédagogiques pouvant également avoir des habitudes variant d’une composante à une autre :

« C’est vrai qu’on a vraiment une diversité très forte au niveau des diplômes, du DUT jusqu’au master, et dans des univers complètement différents, donc à chaque fois il faut s’adapter aussi au diplôme, et, aux attentées du diplôme, et aussi à la personne, son parcours, son niveau, et cetera. Donc il y a une méthodologie, il y a une espèce de trame, et après on arrive, il faut jongler d’un diplôme à l’autre » […] « après, on apprend aussi de ses erreurs (rires), on voit quand ça marche quand ça marche pas, et puis on réadapte petit à petit, en ayant un cadre, toujours, parce qu’il faut rester dans le cadre, à la fois légal et pédagogique, et universitaire, donc il faut rester dans ce cadre-là, et puis on s’adapte… le candidat, le diplôme, tous ces aspects-là. » (C2)

Nous y reviendrons plus loin, les conseillères mettent en œuvre une connaissance fine non seulement des diplômes et de leur spécificité mais aussi des interlocuteurs et interlocutrices parmi lesquel∙les enseignant∙es-chercheur∙ses. Par ailleurs, si C2 parle de « trame », c’est surtout la souplesse de son usage qu’elle souligne, l’adaptation étant le maître-mot de la pratique de l’accompagnement en VAE.

1.4. Des professionnelles elles-mêmes passées par des transitions professionnelles

Les missions de conseiller ou conseillère en VAE ont été définies à partir de 2002. Elles ont dans certains cas été confiées à des professionnelles déjà engagés dans la formation continue. C’est le cas, parmi les personnes interrogées, de C6, qui a mené toute sa carrière dans le service de formation continue de la faculté dont elle est diplômée, et a pris en charge la VAE dès 2003 à la demande de la direction. Le cas de C3 est un peu plus complexe : auparavant responsable d’un cabinet de conseil en recrutement, elle est revenue se former à l’université après un dépôt de bilan, a validé un DESS en sciences de l’éducation parcours « Conseil en Développement des compétences, Validation des Acquis et Mobilités professionnelles », et a postulé en 2003 sur un poste de chargé∙e de mission visant à mettre en place la VAE dans l’université dont elle était diplômée. Les six autres conseillères rencontrées, qui ont commencé à exercer ces fonctions entre 2013 et 2020, ont pour cinq d’entre elles une première carrière hors de l’université, pour deux d’entre elles dans le conseil en formation continue, pour deux autres dans le marketing et enfin une dans un service public dédié aux impôts. La dernière a évolué au sein de l’université depuis un poste d’assistante administrative et financière. Ces conseillères connaissent donc à divers titres les transitions professionnelles « de l’intérieur ». Il est possible de dresser un parallèle avec les carrières diversifiées des personnels des PEPITE (Pôle étudiants pour l’innovation, le transfert et l’entrepreneuriat) étudiés par Olivia Chambard et Hélène Stevens (2021). Il serait d’ailleurs potentiellement intéressant de comparer les modalités de légitimation au sein de l’université de ces profils d’agent∙es apparus dans le cadre des transformations de l’enseignement supérieur.

Quatre sur les huit sont passées par une reprise d’études dans le domaine des sciences de l’éducation (master « Conseil en Développement des compétences, Validation des Acquis et Mobilités professionnelles » ou ses déclinaisons ultérieures pour trois d’entre elles, dont l’une l’a obtenu par voie de VAE, master en ingénierie de formation pour la dernière). Deux autres ont reçu une formation initiale se rapportant de près ou de loin au conseil et à la formation (DESS en psychologie du travail, maitrise en sciences de l’éducation). La plupart ont un niveau bac+5 (DESS, master), à l’exception d’une des conseillères qui détient une maîtrise, et d’une autre qui a soutenu une thèse.

Il est important de noter que les conseillères VAE ne sont que rarement et de manière fortuite formées dans la discipline universitaire dans laquelle le candidat ou la candidate prépare son diplôme. Ce n’est le cas, pour les conseillères rencontrées, que dans des disciplines telles que les sciences de l’éducation et de la formation, la psychologie du travail ou, plus ponctuellement, en droit ou marketing. Même dans ces cas, elles évitent de se prévaloir de leur expertise. Il est clair dans leur discours que les experts et expertes du diplôme sont les responsables de formation. Il peut se produire que des conseillères apportent un accompagnement sur un diplôme qu’elles ont elles-mêmes validé, c’est le cas notamment sur un parcours de master en sciences de l’éducation, que détiennent plusieurs des conseillères rencontrées, mais il se trouve que dans cette discipline l’habitude est fortement ancrée d’un suivi assuré en binôme (un∙e enseignant∙e-chercheur∙se pour les aspects disciplinaires, une conseillère pour les aspects méthodologiques), la compétence disciplinaire de la conseillère est donc ici aussi secondaire par rapport à sa compétence méthodologique et administrative.

Plusieurs éléments permettent de caractériser une partie de ces carrières :

  • Certaines s’articulent autour du conseil, avec un changement de structure.
  • D’autres se déploient au sein de l’université, avec une évolution professionnelle.
  • Quand il y a transition professionnelle, celle-ci peut s’organiser autour d’une reprise d’études.
Tableau 1 : caractéristiques des carrières des conseillères rencontrées
Débuts comme conseillère VAECarrière hors universitéAutres expériences dans l’accom­pag­ne­mentReprise d’études

C1

2020OuiOuiOui

C2

2013OuiOuiNon

C3

2003OuiOuiOui

C4

2013OuiNonOui

C5

2017OuiNonOui

C6

2003Non?Non

C7

2020NonNonNon

C8

2020OuiNonOui

On constate une entrée dans ces missions d’accompagnement récente pour la moitié des conseillères interrogées, mais surtout des trajectoires dans lesquelles le recrutement à l’université se fait après une ou plusieurs autres expériences professionnelles.

Dans tous les cas, il existe une discontinuité dans leur carrière professionnelle, et les missions de conseillère VAE ne sont exercées qu’après l’acquisition d’une compétence professionnelle autre. Il serait intéressant de vérifier dans quelle mesure cette caractéristique est distinctive parmi les personnels administratifs de l’université, mais il ne nous a pas été possible de trouver des éléments objectifs quant aux carrières de ces agent∙es dans leur ensemble. De même, il serait important de pouvoir comprendre dans quelle mesure il s’agit d’un choix assumé par l’employeur lors de leur recrutement, mais il n’est pas aisé de vérifier ce point.

Toujours est-il que ces spécialistes de la transition professionnelle se sont orientées vers ces missions dans l’intention assumée de conseiller, d’accompagner, soit que cela confirme un choix de carrière antérieur (passage de structures de conseil privées à l’université), soit que cela corresponde à un changement d’orientation.

La façon dont cette expérience est réinvestie est peu explicitée par les conseillères. Elles s’appuient davantage, de manière explicite, sur des techniques d’accompagnement méthodologique (partir du CV, dans certains cas faire remplir des « fiches mission ») et sur la coopération avec les enseignantes et enseignants. Sans doute, dans la sphère universitaire, cette posture répond-t-elle à des enjeux de légitimation vis-à-vis de ces dernier∙ères. Les références à la formation universitaire suivie sont plus présentes que les références à la carrière antérieure, qui n’apparaissaient en entretien qu’en réponse à une question portant sur leurs parcours professionnels.

Toutefois les conseillères s’appuient le plus souvent sur le parcours des candidat∙es pour amorcer le travail d’accompagnement, plutôt que sur le fonctionnement du dispositif :

« Moi en fait généralement je me dis même accompagnatrice des parcours professionnels. Moi en fait je rentre par une clé d’entrée de la personne, de son parcours, et non pas par un dispositif. » (C8).

Cette approche par parcours s’appuie certes sur des outils, mais renvoie également à une conception du métier qui entre en résonnance avec les itinéraires professionnels des conseillères.

2. Des conseillères en situations d’intermédiaire

2.1. Des intermédiaires entre université et candidat∙es

La dimension d’intermédiaire entre candidat∙es et établissement est largement évoquée par les conseillères : « le rôle du conseiller VAE, d’abord il a, il a d’abord un rôle administratif, après il a un rôle d’interface entre l’individu et l’établissement » (C3) ; ainsi que le rôle d’intermédiaire entre candidat∙e et enseignant∙es-chercheur∙ses : « alors le rôle d’une conseillère en VAE, je dirais qu’on est l’intermédiaire entre l’enseignant et le candidat, en fait. » (C7). Ce rôle est indispensable pour que les candidats et candidates soient en mesure de produire le travail attendu, mais il est aussi en partie tourné vers les acteurs internes, notamment les enseignantes-chercheuses et enseignants-chercheurs, qui ne sont pas forcément toutes et tous conscients des spécificités de la validation des acquis de l’expérience :

« Enfin moi ce que j’explique aux candidats et aux universitaires aussi, c’est vraiment une rencontre entre le monde théorique, l’université, et puis le monde du travail. La VAE, elle se situe bien là, et donc il faut que le salarié qui fait une demande de VAE, le salarié ou le travailleur, on va dire, il faut qu’il rentre un peu dans le, un peu dans le schéma, dans les références, dans les repères de l’université, donc il faut qu’il rentre un peu dans les savoirs, enfin qu’il traduise son expérience aussi en savoirs, pour être entendu par l’université, mais qui doit, elle, faire un pas aussi vers le candidat pour entendre la compétence, comment elle s’est développée dans le travail. » (C1)

La connaissance des interlocuteurs et interlocutrices parmi les enseignants-chercheurs et enseignantes-chercheuses est importante pour éviter des situations d’incompréhension, voire de blocage, liées soit à des réticences encore existantes face à la VAE (perçue par certain∙es comme une diplomation au rabais), soit à une mauvaise compréhension du cadre et de ce que l’on peut exiger des candidat∙es (attente notamment d’un écrit similaire à un mémoire de recherche, ce qui n’est pas pertinent dans la plupart des cas). Certaines conseillères font de ces échanges avec les enseignants et enseignantes un volet à part entière de leur mission :

« Et moi là mon défi c’était d’aller voir d’autre enseignants, et, parce que souvent on entend dire, ah oui, ils veulent, les ne enseignants veulent pas faire de la VAE. Moi j’avais envie d’aller creuser ça, est-ce qu’on ne veut pas faire de la VAE, pourquoi ? Est-ce que c’est parce que, c’est tout simplement de la méconnaissance, hein, du dispositif VAE, est-ce que c’est parce que “ben j’ai déjà trop de charge de travail et la VAE ça va me rajouter”, voilà, est-ce que c’est parce que “j’ai l’impression que je brade mon diplôme par rapport à quelqu’un qui serait en formation initiale”, voilà, donc j’avais envie un peu de creuser ça, et vraiment pas, pas dans une notion “je veux vendre la VAE”, c’est pas du tout ça, déjà, moi, je suis trop récente, mais c’est bien comprendre, en fait, voilà, et donc pour ça j’avais besoin de mieux comprendre la VAE, et mieux voir en fait quels sont les intérêts et les avantages finalement pour un enseignant de faire de la VAE ou pas » (C8)

Pour autant, ce rôle d’intermédiaire entre monde socio-économique et université ne doit pas amener à adopter la perspective du monde du travail quant à la démarche du candidat ou de la candidate, il est nécessaire de lui faire comprendre que d’autres formes de jugement sont à l’œuvre dans le cadre de sa validation d’acquis :

« Moi je suis toujours à dire à une personne, on est là pour valider voilà des acquis, tout ça, on n’est pas du côté marché de l’emploi, on n’est pas du côté recruteur, on n’est pas du côté en entreprise, en aucun cas on n’est là pour juger l’expérience, et ça c’est, et ça je pense que c’est clé pour nous protéger nous, et pour, en tous cas moi, le fait de poser ces choses-là, ça m’enlève aussi un poids, et de bien dire moi voilà, je suis pas là pour juger si vous êtes un bon ou un mauvais professionnel » (C8)

La position d’interface se conçoit donc bien à l’intérieur de l’université, et plusieurs conseillères évoquent l’importance de maintenir un niveau d’exigence élevé pour asseoir la légitimité de la VAE. Mais ce qu’explique C8 va bien au-delà : il n’existe pas de transposition directe des qualités professionnelles en un diplôme universitaire. La VAE constitue une voie spécifique, qui exige un déplacement aussi bien de la part du ou de la candidat∙e que des examinatrices et examinateurs universitaires.

2.2. Un rôle de filtre et d’orientation

Être en position d’interface, c’est également être la mieux placée pour juger de la faisabilité d’un projet. Etant les principales expertes en matière de VAE, toutes les conseillères assument pleinement de dissuader et de réorienter les candidats et candidates qui comprennent mal le processus, ou pour lesquel∙les il s’avère inadapté. L’accompagnement peut alors se transformer en aide à l’orientation vers une autre forme de diplomation, par la reprise d’études principalement :

« Un rendez-vous, enfin une personne qui me demande une VAE, peut se transformer en une reprise d’études, hein, parce que parfois ils confondent VAPP et VAE, ils pensent, alors certains candidats pensent qu’en remplissant un tableau ils vont avoir le diplôme, c’est pas ça du tout, comme on leur explique, ils comprennent, et que… de toute façons, quand on voit, dans la lettre de motivation, “j’ai envie d’acquérir de nouvelles compétences” et qu’ils parlent de VAE, déjà là on se dit, vraiment expliquer ce qu’est une VAE, on parle de reprises d’études et là ils disent oui, effectivement, c’est plutôt ça que j’ai besoin » (C7)

La principale erreur de certains candidats et candidates est de faire de la VAE une démarche exclusivement administrative, où l’apport de la preuve matérielle des missions exercées serait suffisant.

« Il y a souvent de la méprise sur ce qu’est la VAE, non seulement en termes d’objectif mais aussi en termes de procédure, elle est appréhendée plutôt comme une simple procédure administrative alors qu’on sait bien que c’est bien au-delà de ça. » (C4)

C’est cet « au-delà » de la procédure formelle auquel il faut faire accéder les candidates et candidats, qui pensent parfois être au bout du processus une fois le dossier de recevabilité constitué, alors que la phase d’écriture du document qui sera finalement présenté au jury s‘étend souvent sur plus d’une année. Une partie des candidats et candidates se découragent d’ailleurs lors de ce passage à une écriture réflexive.

2.3. Des intermédiaires entre aspects administratifs et financiers et approche pédagogique

Le rôle des conseillères, tel qu’elles le définissent, renvoie essentiellement à l’accompagnement pédagogique des candidates et candidats dans une perspective qu’elles qualifient de « méthodologique » (les aider dans la formalisation des compétences) :

« Je dirais qu’on est l’intermédiaire entre l’enseignant et le candidat, en fait. Puisque on ne peut pas, je dirais que nous, on les accompagne, enfin surtout pour moi qui suis dans le scientifique, c’est beaucoup dans la, plutôt dans la construction du dossier, dans le littéraire, dans la syntaxe, après tout ce qui est technique, moi, c’est l’enseignant qui valide, en fait. » (C7)

Cependant, dans une démarche de formation continue, le volet administratif (conventionnement pour le financement des projets notamment) est un « impondérable » (C2). Constituant la porte d’entrée du processus de VAE, nous considérons qu’il offre une prise aux conseillères pour leur permettre d’aider les candidats et candidates à se déplacer de cette dimension réglementaire et formelle aux attentes pédagogiques de l’université.

Le CV, en particulier, objet administratif par excellence, est un support utilisé par certaines conseillères pour conduire les candidat∙es à décrire leurs activités.

« La première chose qu’on demande en fait c’est un CV très détaillé, et on explique au candidat c’est quoi un CV très détaillé, d’un point de vue VAE. Donc là, on est déjà dans un rôle d’accompagnement. C’est-à-dire comment je passe de mon activité, de la description de mon activité, à une analyse réflexive de mon activité. Et ça c’est vraiment quelque chose qui est difficile, pour, pour les candidats, mais c’est vraiment ça qui nous va nous permettre en tant qu’accompagnatrices VAE de savoir si oui ou non on peut partir sur une VAE. » (C8).

Toutes les conseillères soulignent que la capacité à prendre une posture réflexive est une qualité indispensable pour parvenir au terme d’une démarche de VAE. Elles disposent de multiples outils méthodologiques, issus en général de la psychologie du travail ou des sciences de l’éducation, pour accompagner les candidat∙es dans ce déplacement du CV « administratif » ou de la fiche de poste vers le produit final de la VAE. Celui-ci peut prendre diverses formes (fiches-mission synthétiques ou document à caractère plus « littéraire ») mais exige toujours de la part du candidat ou de la candidate une capacité à changer de perspective et à produire un document différent de tout ce qu’il ou elle a pu être amené à rédiger auparavant.

Nous n’entrerons pas dans le détail de cette seconde phase du travail. Les conseillères y sont davantage dans la dimension la plus visible et la plus valorisée de leur rôle, celle de l’accompagnement à la mise en forme de l’expérience, mais ce temps ne peut se déployer que si le travail d’interface a auparavant permis au candidat ou à la candidate d’entrer dans le processus.

Pour conclure : un métier animé par la recherche de l’équilibre

En nous focalisant sur ce rôle d’interface des conseillères VAE, nous laissons de côté d’autres aspects de leur travail (montage des dossiers de financement, accompagnement méthodologique, parfois soutien à la motivation des candidates et candidats quand le processus se prolonge, conseil aux enseignants et enseignantes, préparation des jurys, entrée des informations dans les outils de suivi…), une analyse exhaustive du processus dépassant le cadre que nous nous sommes fixés pour cet écrit. Nous pensons toutefois avoir éclairé la manière dont les conseillères accompagnent un moment clé de la démarche de VAE.

Si différents outils sont mis en œuvre durant l’accompagnement, ils sont principalement issus de la formation universitaire des conseillères, et il n’est pas certain qu’ils soient de nature à alimenter le rôle d’interface que nous mettons ici en avant. C’est pourquoi nous avons envisagé que le parcours des conseillères, lui-même marqué par des transitions professionnelles, était un support possible pour leur activité d’accompagnement. L’enquête ne permet pas de démontrer ce point, car les enjeux de légitimation conduisent les conseillères à mettre en avant des dimensions plus objectivables de leur identité professionnelle.

Ce rôle d’interface, en lui-même, transparait bien dans les différents entretiens, même si ce sont les notions d’accompagnement et de conseil qui apparaissent prépondérantes. Cela semble de fait plus en adéquation avec les missions explicites des conseillères. La position d’intermédiaire ne renvoie pas à une forme d’activité professionnelle, mais à un positionnement construit dans cette activité, là aussi plus difficile à objectiver que celle-ci.

Nous conclurons sur ce bref extrait d’entretien :

« Le mot accompagnatrice, moi, me convient mieux que conseillère dans ma carte mentale à moi, conseillère c’est plus réducteur » (C8).

Ces propos renvoient aussi à la singularité de la trajectoire de chaque conseillère. En l’occurrence, notre interlocutrice a effectué une première partie de carrière dans le champ du conseil en marketing, ce qui contribue à un positionnement particulier des activités de conseil dans ce qu’elle qualifie de « carte mentale » personnelle.

Le rôle de conseil peut effectivement se concevoir de manière assez fermée comme une aide à l’orientation et à la constitution du dossier administratif et financier. Or ces démarches nécessaires à l’entrée formelle en VAE précédent le moment où, grâce au rôle d’interface de la conseillère entre procédures administratives et démarche d’écriture à caractère formatif, la candidate ou le candidat s’engage réellement dans le processus de VAE dans toute sa complexité. Cela ne peut se faire, dans la pratique que décrivent les conseillères, qu’en « cheminant avec » les candidates et candidats, dans une démarche d’accompagnement se déployant dans la durée.

Bibliographie

Chambard, O. et Stevens, H. (2021). Les passeurs de l’entreprise à l’université. Actes de la recherche en sciences sociales, 240, 58-77. DOI 10.3917/arss.240.0058

Paul, M. (2009a). Accompagnateur/trice. Dans J. P. Boutinet (dir.), L’ABC de la VAE (48-49). Editions Erès.

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République française (2021). Annexe au projet de loi de finances pour 2021. Formation professionnelle. https://www.budget.gouv.fr/documentation/file-download/6994


  1. Université de Lille, CIREL.
  2. Il est à noter que dans cet écrit, nous féminiserons le terme de conseiller, aucun homme n’occupant cette fonction dans l’établissement où s’est déroulé l’enquête, et le métier étant de façon générale fortement féminisé.


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