Murielle Matus[1]
L’accompagnement des transitions professionnelles des individus est devenu un enjeu des politiques publiques qui marque un « redéploiement de l’État social » (Castel, 2009). La première partie de l’ouvrage souligne que la profusion des dispositifs spécialisés marquant la généralisation de l’accompagnement individualisé de nombreux types de transition peine à se définir au sein d’une action publique globale et cohérente tandis que les postures adoptées par les professionnel·les de l’accompagnement semblent tout aussi contingentes (partie 2). La relation d’accompagnement tend ainsi à s’institutionnaliser sous des formes très variées à des moments charnières qui jalonnent la vie professionnelle des individus.
Dans les trajectoires individuelles, ces transitions, ces cycles et ces « tournants de l’existence » sont plus ou moins prévisibles au sein de la dialectique entre des régularités de l’organisation de la vie sociale et les singularités individuelles (Hughes, 1996). L’individualisation des carrières et des parcours professionnels semble être un facteur favorisant risques et incertitudes (Castel, op. cit.), qu’elles soient réelles ou perçues. Les « prévisibilités » et « imprévisibilités » de l’issue de la transition (Grossetti, 2009) paraissent de fait les principaux enjeux engagés dans le fait d’être accompagné·e et surtout de se sentir « bien accompagné·e ». Ne sont-elles pas au cœur de la tension entre des attentes et des besoins en accompagnement et ce « travail sur autrui » (Demailly, 2008) ? C’est ce que nous suggère la lecture stimulante des quatre contributions de cette partie de l’ouvrage dans laquelle le regard se porte sur les expériences d’accompagnement du point de vue des individus en transition. Celle-ci rassemble des travaux sur des transitions a priori prévisibles dans le cours d’une vie telles que l’insertion sur le marché du travail (David Pichonnaz) et les reconversions dans les carrières du spectacle vivant (Juhle et Salaméro). Ces dernières peuvent en effet s’imposer en raison de limitations liées à la précarité ou l’âge biologique (Hughes, op. cit.). D’autres le sont beaucoup moins, même si elles peuvent être anticipées dans une certaine mesure, telles qu’un licenciement consécutif à un plan social (Vendeur) ou une reconversion professionnelle (Delay). Les issues de ces transitions professionnelles sont en revanche loin d’être les fruits de processus déterministes et prévisibles tandis qu’être accompagné·e dans une transition interroge les possibilités d’un travail sur les incertitudes (Denave, 2015).
La contribution de David Pichonnaz nous rappelle tout d’abord que le premier « travail » d’accompagnement et d’orientation dont bénéficient les individus au cours de leur vie est sans nul doute celui mené par leurs parents et leurs familles. De façon plus ou moins consciente, directe et efficace ces dernières préparent et aident leurs enfants à entrer dans la vie active en développant des stratégies plus ou moins élaborées de reproduction ou d’ascension sociale. Les aspirations professionnelles des jeunes à travers leurs choix d’orientation scolaire semblent en effet être d’abord « l’expression de stratégies familiales qui débordent des simples choix individuels » (Thélot, 1982, p. 154). Or, la recherche de l’auteur sur les trajectoires d’insertion de jeunes suisses atteint∙es de la mucoviscidose montre que ces stratégies familiales, variables en fonction des capitaux culturel, économique et social, peuvent être « mises à mal par la maladie ». Il s’intéresse en particulier aux cas des « héritiers en échec scolaire » (Henri-Panabière, 2010), qui connaissent également des difficultés d’insertion professionnelle.
Les contributions de Samuel Juhle et Emilie Salaméro, d’Arnaud Vendeur et de Béatrice Delay sur les transitions de travailleuses et travailleurs expérimenté·es montrent comment l’accompagnement mis en dispositif et l’accès à la formation obéissent le plus souvent à un « schéma prédéfini » (Delay) dont les principes et le déroulement ne sont pas toujours clairs et adaptés aux attentes des personnes accompagnées. Samuel Juhle et Emilie Salaméro analysent ainsi comment des artistes, qui recourent à un appui institutionnel pour se reconvertir, doivent apprendre à maîtriser des rouages bureaucratiques, composer et parfois contourner des jugements normatifs sur la viabilité de leur projet de formation afin d’accéder à un financement. Les plus autonomes et employables n’auront pas de demandes ou seront celles et ceux qui au fond n’ont pas besoin de conseils, même si ces personnes sont en attente d’être soutenues dans leurs démarches. A un moment aussi incertain qu’un plan de licenciement les difficultés à bénéficier d’un accompagnement tangible déçoit les salarié∙es qualifié∙es d’une entreprise pétrolière comme le montre la recherche d’Arnaud Vendeur. La cellule de reclassement mandatée obéit à un autre calendrier, celui de l’employeur. Elle s’avère être en premier lieu un outil de paix sociale et d’accompagnement de la démarche patronale. L’analyse d’Arnaud Vendeur éclaire ainsi de façon originale les impacts très limités de ces cellules sur le reclassement des salarié∙es. L’accompagnement actif des licencié∙es n’intervient en effet véritablement qu’après la rupture du contrat de travail conformément aux transformations du modèle de transition professionnelle qui s’était élaboré autour des grandes reconversions industrielles (Villeval, 1993). Béatrice Delay souligne en outre l’importance des temporalités de l’accompagnement comme point de « disjonction » entre des attentes et le service proposé, tant dans le déroulement de l’accompagnement que dans son contenu. Mettant l’accent sur les principes vertueux de l’accompagnement, elle plaide pour une déstandardisation des dispositifs et des pratiques en privilégiant l’écoute et l’ajustement aux repères sociaux et professionnels des personnes. Ces contributions soulignent ainsi que la relation d’accompagnement n’est pas neutre, elle s’inscrit dans des rapports de pouvoir qui peuvent varier en fonction des dispositifs et des rapports individuels entre accompagnant·e et accompagné·e.
L’injonction à l’autonomie et au développement de soi tend en outre à entrer en contradiction avec celle d’accroître son employabilité́ en fonction des exigences de marchés d’emploi (Bergmo-Prvulovic, 2012). La formulation d’un projet professionnel ou de formation doit en effet s’inscrire le plus souvent dans une stratégie d’employabilité qui s’accorde avec les représentations des acteurs chargés de valider un financement ou un départ volontaire de ce qu’est un projet viable. Cette autonomie contrainte montre par ailleurs qu’il ne suffit pas d’« être employable », ni d’avoir un projet professionnel. Il importe surtout de le montrer dans les transactions avec autrui et en rapport avec des normes prédéfinies, cette attitude semblant favoriser des comportements de soutien jugés adéquats et des marges de négociation. Être accompagné∙e, c’est ainsi se socialiser à être « porteur [ou porteuse] de projet » (Ebersold, 2001) ou à mettre en œuvre ces dispositions acquises par le passé. De fait, la transition peut s’organiser de préférence ou par défaut en dehors d’une relation d’accompagnement. L’ensemble des contributions soulignent ainsi comment l’employabilité ne se construit pas spontanément au cours d’une transition (Outin, 1990). Elle suppose des comportements et des pratiques intériorisées par les individus sur un temps long et dans des lieux qui dépassent la sphère du travail. Les dispositions « hédonistes » que certain∙es jeunes suisses en insertion développent dans une discontinuité filiale suggèrent, quant à elles, l’alternative d’autres modes de socialisation professionnelle (Dubar, 1996).
Bibliographie
Bergmo-Prvulovic, I. (2014). Is career guidance for the individual or for the market? Implications of EU policy for career guidance. International Journal of Lifelong Education, 33, 376-392.
Castel, R. (2009). La montée des incertitudes : travail, protections, statut de l’individu. Seuil.
Demailly, L. (2008). Politiques de la relation : approche sociologique des métiers et activités professionnelles relationnelles, Presses universitaires du Septentrion.
Denave, S. (2015). Reconstruire sa vie professionnelle. Sociologie des bifurcations biographiques. Presses Universitaires de France.
Dubar, C. (1990). L’évolution de la socialisation professionnelle. Dans F. Michon et D. Segrestin (dir.), L’Emploi l’entreprise et la société (151-163). Economica.
Ebersold, S. (2001). La naissance de l’inemployable ou l’entrepreneuriat comme modèle de cohésion sociale. Regards Sociologiques, 21, 51-66.
Grossetti, M. (2009). Imprévisibilités et irréversibilités : les composantes des bifurcations. Dans M. Bessin, C. Bidart, M. Grossetti (dir.), Bifurcations. Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement (147-159). La Découverte.
Henri-Panabière, G. (2010). Des « héritiers » en échec scolaire. Dispute.
Hughes, E. C. (1950). Carrières, cycles de vie et tournant de l’existence. Dans J.-M. Chapoulie, J.-M. (dir.), Le Regard Sociologique. Essais Choisis (165-174). Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.
Outin, J.-L. (1990). Trajectoires professionnelles et mobilité de la main-d’œuvre : la construction sociale de l’employabilité. Sociologie du travail 32(4), 469–489. https://doi.org/10.3406/sotra.1990.2525
Thélot, C. (1982). Tel père, tel fils ? Position sociale et origine familiale, Dunod.
Villeval, M.-C. (1993). Gestion des sur-effectifs et politiques de formation de reconversion en Europe. Formation Emploi, 43, 25-39. https://doi.org/10.3406/forem.1993.1608
- Conservatoire national des arts et métiers, Lise-CNRS.↵









