Les plateformes numériques : entre dérégulation, requalification et formes de vie
Patrick Cingolani[1]
Au terme de ces regards croisés sur les plateformes, ainsi que sur les zones grises du travail et de l’emploi du nouveau capitalisme, plusieurs niveaux d’approche se dessinent. Cela ne définit pas – j’y insiste – une rupture radicale entre les approches, mais des orientations, des sensibilités et finalement des objets qui tendent à être distincts, même si nous parlons tous de la même chose et si, par conséquent, les analyses sont complémentaires.
Il faut faire une part au droit et à la manière singulière dont il se rapporte aux faits, notamment lorsque les juges cherchent les critères indiciels d’une subordination. Ces indices sont décisifs car ils rappellent, de fait, l’asymétrie du rapport social, le paradoxe d’un temps que le travailleur consacre sous l’autorité d’un autre, temps qui non seulement mérite rémunération, mais dont le travailleur est, pour une durée déterminée, exproprié. Le numérique a mis à l’épreuve la plasticité du droit à travers l’apparition de marchés multi-faces, mais surtout à travers sa puissance d’intrusion et de subversion des frontières sociales. Le numérique confronte le droit à ces zones grises plurivoques dans lesquelles ce dernier traque, jusqu’à leurs disséminations infinitésimales, les preuves d’un rapport social d’expropriation. Là même où toute contrainte semble absente, comme dans le cas de Clic and Walk où les usagers des grandes surfaces photographient apparemment librement des articles sur les linéaires dans l’intérêt de grandes marques, les juges ont su trouver des éléments de subordination. Les instructions précises quant aux tâches à exécuter, les pénalités que subissent les « walkers » quand celles-ci ne sont pas respectées, les pratiques de déconnexion de la part de la plateforme ont concouru à montrer qu’il s’agissait bien d’un rapport entre employeur et salarié[2]. Il faut faire une part aux analyses macroéconomiques qui tentent de cerner cette plurivocité en abordant non seulement le travail, mais aussi l’emploi et les rapports institutionnels qui structurent une configuration donnée du rapport social. La zone grise n’est pas une catégorie qui rendrait compte, pour ainsi dire, d’une situation suspensive en raison de son indécision. Sa fonction heuristique est affirmative, elle renvoie à une sorte de tectonique des relations institutionnelles et sociales qui changent, se déplacent, se confrontent, eu égard à la situation antérieure. Il faut prendre en compte les études microsociologiques qui suivent les expériences dans l’ambivalence des usages et des pratiques des sujets individuels. C’est à un retour sur ces niveaux d’approche que je vais consacrer cette conclusion.
Il y a, en effet, des formes de floutage des marqueurs et des régulateurs sociétaux, qui sont le résultat des nouvelles technologies en raison de leur caractère intrusif. L’une d’entre elles est le floutage entre loisir et travail, et ce, au sein d’un régime temporel dont le travail n’est plus l’activité occupationnelle hégémonique. On estime que le temps de notre vie passé au travail est de 12 % ; à tout le moins, on peut en déduire que le travail n’a plus le caractère structurant qu’il avait au début du xxe siècle et sous le « fordisme ». L’effritement des régularités et des normativités temporelles d’hier débouche, en retour, sur la multiplication d’activités plus ou moins périphériques à ce même travail mais qui peuvent faire l’objet d’une valorisation, d’une captation marchande. Le capital pousse au plus loin le fait de ne payer que le temps travaillé. Il met de plus en plus à la charge du salarié ou de l’indépendant ce que Marx appelait les « faux frais » du travail – ce qui le prépare, ce qui en est le préalable. À tel point que, récemment, à l’occasion de la mise en place de ce dispositif hautement numérique qu’est le télétravail, d’aucuns se sont plu à imaginer un bureau sans travailleurs, une entreprise sans coût immobilier. Le capital rêve d’un travail dont l’ancrage périphérique et son coût seraient effacés. La tension spatio-temporelle entre travail et loisir, entre temps ouvré et hors-travail fait de plus en plus de ce dernier l’occasion d’activités marchandes. Si l’assujettissement du temps reste un impératif capitaliste, tout moment est susceptible de devenir moment pour le profit, qu’il soit actif ou passif, conscient ou quasi-inconscient : par exemple, la contiguïté entre courriels professionnels et courriels personnels peut faire du temps personnel un temps professionnel (et réciproquement), mais la simple scrutation récréative d’un film ou d’un écran peut devenir un temps lucratif. C’est ainsi que l’on fait de plus en plus du jeu un objet commercial, rendant poreuse la frontière entre ce qui est du registre professionnel et ce qui est du registre amateur, et brouillant les limites entre activité sociale et réseaux sociaux. La plateforme Twitch illustre cette « gamification » du travail, en faisant rémunérer ses joueurs, qui ont le statut d’indépendant, par les spectateurs qui communiquent avec eux et par les publicitaires – voire par la plateforme elle-même (Cocq, 2018). La requalification par la chambre sociale de la Cour de cassation du contrat de jeu d’une candidate de l’émission télévisée Koh-Lanta en contrat de travail, tout en rendant manifeste la captation marchande du floutage entre jeu et travail, montre comment celui-ci peut aussi faire l’objet d’une contestation. La finalité marchande du jeu des équipes qui s’affrontent dans une ile des Fidji n’a pas échappé aux juristes, qui ont vu dans les contraintes imposées aux joueurs, telle l’imposition d’un isolement sur une ile, les caractéristiques d’une subordination. Au-delà, on a pu voir comment, dans ce néo-capitalisme qui fait flèche de tout bois, il s’agissait aussi de capter comme travail, et presque parfois à l’insu du « travailleur », ces temps morts qui jadis auraient pu être des temps de suspens, de rêverie et d’absence à la rationalité économique et marchande, et qui sont désormais investis par le numérique comme occasion de profit par un capitalisme à l’affut. Le patron d’une plateforme de micro-tâches se propose de mobiliser des « gens à qui ça plaît de se dire à minuit : j’ai une heure devant moi, je vais faire ça de minuit à une heure » (Barraud de Lagerie & Sigalo Santos, 2018). On sait que le concept d’exploitation est revisité par certains philosophes (Haber, 2018). Il semble intéressant de rapprocher ces interrogations des zones grises du travail dans les possibilités qu’elles donnent à cette exploitation, voire à cette prédation – si l’on entend par ce mot, associé par l’ethnologie et la biologie à la chasse, moins un mode expressément violent qu’un mode opportuniste d’extraction du temps. Ces porosités sont le signe puissant d’un affaiblissement des modes de régulation et de protection du travail mais aussi, plus fondamentalement, de la temporalité au xxie siècle, associée probablement au déclin de la force prescriptive des normes et des institutions.
I. Perspective économique
On peut, à partir de ces remarques sur les zones grises du travail, trouver des proximités avec la catégorie de zone grise telle qu’elle est mobilisée dans la perspective macro, structurale de l’économie. Se pose, en effet, comme l’a évoqué Patrick Dieuaide, la question d’un entre-deux des pratiques et des structures. Avec les nouvelles conditions du travail ou de l’emploi, derrière leurs dérégulations, sommes-nous dans une logique de résidu ou dans une logique d’attente ? Est-ce que nous sommes dans une forme de décomposition de certaines régulations sociales – décomposition et, par conséquent, dérégulation – qui aurait pour effet un vide normatif ouvrant grand la brèche pour une gestion néolibérale ? Ou est-ce que nous sommes dans une situation d’attente de normes juridiques en voie de (re)constitution, dans l’attente de nouvelles régulations correspondant à de nouvelles formes de travail, mais aussi, éventuellement, de nouvelles formes de vie – voire de nouvelles formes de vie qui sont de nouvelles formes de travail ? La zone grise est alors une zone de l’entre-deux, une zone entre, avec, d’un côté, des dérégulations dont on voit bien l’usage néolibéral à travers les concurrences, les déqualifications, les fragilisations que celles-ci suscitent, mais aussi, de l’autre côté, de possibles nouvelles manières de travailler, de nouvelles manières de vivre la temporalité ou la spatialité, la conjugalité, la contrainte, la subordination et l’absence de subordination, etc. Abordant non seulement le travail, mais aussi l’emploi et les rapports institutionnels qui structurent une configuration donnée du rapport social, Patrick Dieuaide souligne que la zone grise n’est pas une catégorie qui rendrait compte, pour ainsi dire, d’une situation suspensive en raison de son indécision. La « gouvernance algorithmique » ne se réduit pas aux plateformes que nous pouvons observer ou discuter autour de quelques entreprises plus particulièrement significatives, d’Uber à Deliveroo en passant par Amazon ; il s’agit d’un processus plus large dans lequel le paradigme de la triangulation et de l’intermédiation s’étend suivant sa logique propre à de nombreux secteurs d’activité et d’emploi – dérangeant, déplaçant d’autant les équilibres et les forces.
Le salariat, nous dit Patrick Dieuaide, en dépit de son apparente résistance qu’illustrent les statistiques, n’en est pas moins affaibli comme catégorie sociétale et demande une recomposition du rapport social. Une reconfiguration des acteurs, une reconfiguration des conflits, une reconfiguration des significations quant aux revendications ouvrent de nouvelles arènes du travail et/ou de l’emploi, avec leurs acteurs institutionnels et non-institutionnels, étatiques et non-étatiques, avec en même temps leurs niveaux et leurs échelles. Une perspective territoriale quant à ces enjeux et à ces acteurs montre la place complexe des acteurs étatiques et la concurrence que ceux-ci se livrent avec les acteurs privés, ou bien encore les niveaux d’action autour des nouveaux modes de régulation ou de dérégulation. Autour des plateformes se croisent les acteurs privés globaux, les acteurs étatiques nationaux, les acteurs locaux, et peut-être a-t-on besoin de penser des résistances transversales moins internationales que transnationales. Au sein d’une emprise toujours très grande des modèles nord-américains, il faut considérer la métropole singulière que représente San Francisco dans la reconfiguration de nos expériences urbaines quant au logement, aux transports, à nos communications, quant à nos courriels, et à partir de laquelle le global se chevauche avec le local. Il faut aussi prendre en compte, dans l’intersection des niveaux géographiques, les tensions provoquées, émergeantes, entre global et local, entre global et national. La dynamique abrasive des plateformes, à travers les concurrences inattendues qu’elles provoquent, débouche sur la promotion de ce « n’importe qui », qui fait le titre du livre de Clay Shirky (Shirky, 2008). Les Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) mettent en crise les professionnalités et les corporatismes locaux. Uber, avec un algorithme et un GPS, a mis en crise la résistance corporatiste des chauffeurs de taxi pour y substituer n’importe quel automobiliste (Uber pop). Mais les grandes plateformes de professionnels, comme Freelancer, mettent en concurrence des travailleurs sur un marché du travail mondialisé. Ainsi, les États doivent-ils intervenir à l’échelle nationale ou européenne dans les conflits entre les acteurs locaux et les acteurs globaux, comme l’a fait Mounir Mahjoubi, lorsqu’il était secrétaire d’État chargé du numérique, à propos d’un problème récurrent dans l’attitude d’Amazon Web Services (AWS) dans le déréférencement des petites entreprises nationales qui utilisent son cloud[3].
Pour être clair, l’acteur nord-américain est largement hégémonique et monopoliste en matière de NTIC, comme l’atteste, entre autres, les prérogatives de l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN) dans l’administration des adresses IP ou dans l’administration des noms de domaine ; mais comme l’illustre aussi les conflits et les difficultés des États-nations à faire entendre leurs droits quant aux impôts à verser par ces entreprises en situation de monopole. Les acteurs locaux et étatiques, et les institutions publiques sont désormais dans un rapport de dépendance technologique vis-à-vis des grands acteurs privés de l’internet, et cela reconfigure les conditions d’institution des arènes et de leurs conflits, et la réactivité du droit, qui peut être pris de court devant la puissance des actions privées[4].
II. Perspective juridique
Eu égard à cette perspective macro, les juristes du travail tendent à mettre les faits dans un rapport aux énoncés, mais aussi à suivre l’évolution de ces énoncés en fonction même d’une ouverture sociétale qui oblige diversement à revisiter ceux-ci. Comme il est rappelé dans l’étude sur le Portugal[5], le droit du travail s’intéresse moins à ce que disent les parties qu’à ce qu’elles font, « car c’est ce qu’elles font dans le cadre de la relation qu’elles ont elles-mêmes établie qui reflète leur volonté réelle ». L’épreuve des faits vaut toutes les arguties dans un monde où les intérêts, à tout le moins, ne sont pas convergents et, comme il est rappelé, en raison de l’asymétrie du rapport social : ce que les uns disent ou écrivent est presque toujours ce que les autres disent et écrivent et que les premiers sont tenus d’accepter. L’asymétrie est la catégorie fondamentale du rapport social de production. Marx en a exprimé les conditions au sein du procès de production dans le déséquilibre technique et social qui caractérise le capital comme puissance socialisée et comme domination technique. Si l’on suit Marx, c’est le travail mort qui étaye l’asymétrie en ce qu’il apparait comme une puissance dominante et ennemie, mais l’originalité des NTIC, aujourd’hui, tient dans les potentialités nouvelles de l’algorithme : c’est un travail mort qui possède, pour ainsi dire, les caractéristiques du vivant, une plasticité qui était encore inimaginable au milieu du xxe siècle[6]. Par cette plasticité, il est une puissance qui sait dénier sa propre puissance et déjouer la défiance du travailleur. Celui-ci, sous la grandeur hétéronomique de l’entreprise au xixe ou au xxe siècle, y entrait « timide, hésitant, rétif » (Marx, 1872) ; il y entre aujourd’hui par la familiarité de l’outil multifonctionnel personnel et professionnel (I comme iPhone), par les sollicitations d’une machine qui s’adresse à lui dans son intimité, dans la banalité d’un clic ou d’un SMS.
Les plateformes ont des effets propres. Dans leurs modes de fonctionnement, elles mettent en scène une sorte de minage de la relation de subordination, voire du rapport d’hétéronomie, à commencer par les plus triviaux : les lieux d’exercice de l’activité sont souvent excentrés du cadre fordiste de l’entreprise (domicile, rue, tiers-lieu, etc.) ; les moyens de production ne sont plus ceux de l’entreprise mais sont la propriété du travailleur (voiture, vélo, ordinateur, appartement, etc.). Le travailleur semble avoir une relative latitude pour modifier ses heures, il peut avoir l’impression d’une certaine « liberté », à tout le moins d’un certain chez soi, ce qui est une expérience rarement connue dans les formes traditionnelles du salariat. Sur son vélo, dans son automobile, même confronté à la dépendance, à la contrainte, au stress, le livreur, le chauffeur peuvent encore éprouver un sentiment de familiarité. C’est parfois la signification même de l’activité qui fait problème. Sous le terme « économie collaborative », on peut répondre à des questions, donner son avis, jouer en ligne, accomplir des micro-tâches dans l’univers domestique ou dans des moments quotidiens en percevant des gains qui peuvent aller de quelques centimes à des milliers d’euros, sans que la nature de l’activité soit exactement clarifiée. La mission du juge est non seulement de débusquer les artifices de la plateforme mais aussi de pénétrer ce qui, dans l’apparente scène de la liberté, trame aussi les traits de la subordination. La géolocalisation et le monitoring du travailleur, l’ignorance, le plus souvent, de la destination de la course ou de la livraison, le pouvoir de sanction, telles les pénalités en raison d’une désinscription tardive d’une livraison ou d’une absence de réponse au téléphone, et finalement les possibilités de déconnexion sont des caractérisations du lien de subordination. Mais comment saisir la subordination des tâches interstitielles distribuées massivement dans le cadre d’un crowdworking : par exemple, la reconnaissance d’un objet parmi des photos (Foule Factory), la vérification de la présence d’une marque de biscuits sur les étagères du supermarché (Clic and Walk) ? Si on retrouve le même minage de la catégorie de travail dans le marketing des applications (dans la mise en scène publicitaire de tâches ludiques et d’un argent facile), il faut bien que le droit, et d’abord le droit du travail, rende visible et quantifiable la zone grise de ces micro-travailleurs, mais surtout cerne ces micro-tâches en en mesurant éventuellement le caractère occasionnel ou durable et, peut-être, au-delà de la seule requalification en salariat, qu’il spécifie ce salariat en type de contrat avec ses caractéristiques sociales propres. Des normes élémentaires doivent être affirmées face à l’opportunisme et à la force, inégale, disruptive de ce capitalisme de prédation : appliquer le salaire minimum en vigueur dans une région, rendre transparent les paiements et les redevances, etc. Les flamboyants « Chief Executive Officers » (CEO) du capitalisme numérique réveillent le souvenir des patrons rapaces du xixe siècle qui imposaient des pénalités exorbitantes à leurs salariés. Emmanuelle Mazuyer rappelle les préconisations du Bureau international du travail (BIT) sur les indemnités de travail perdues, sur les règles régissant le non-paiement. Rien ne légitime le fait que l’inventivité entrepreneuriale et le processus nouveau de « ludicisation » des tâches puissent exempter des contraintes du droit du travail ; cela d’autant que toutes ces applications se font fort de classer, de hiérarchiser et de payer avec une parcimonie extrême ceux qui se consacrent à leurs micro-tâches. Au demeurant, la question de la colonisation marchande de la vie quotidienne reste ici entière (Cingolani, 2021).
Mettre les énoncés à l’épreuve des faits, disions-nous. Mais les conflits, les contradictions n’apparaissent pas qu’eu égard aux faits. Ils sont aussi dans les énoncés du droit ou du législateur, dans la manière dont l’un et l’autre parlent les faits, s’en arrangent, voire les détournent. Pourquoi le gouvernement et les parlementaires ont-ils insisté sur l’absence d’un lien de subordination juridique entre les travailleurs des plateformes en contrepartie de la Charte sur les modalités d’exercice de leur responsabilité sociale – limitant ainsi le pouvoir de requalification des juges ? En censurant certaines des dispositions relatives à cette Charte, en décembre 2019, le Conseil constitutionnel a mis l’accent sur le rôle équivoque du gouvernement. Il a rejeté, de fait, la protection juridique qu’avait étonnamment voulu accorder le gouvernement aux plateformes, tranchant en ces termes : « si, en principe, les travailleurs en relation avec une plateforme ayant établi une charte exercent leur activité de manière indépendante dans le cadre de la relation commerciale nouée avec elle, il appartient au juge, conformément au Code du travail, de requalifier cette relation en contrat de travail lorsqu’elle se caractérise en réalité par l’existence d’un lien de subordination juridique ».
III. Perspectives sociologiques
La sociologie des plateformes est, en France, bien engagée. Le livre d’Antonio A. Casilli, En attendant les robots (Casilli, 2019), l’ouvrage collectif dirigé par Sarah Abdelnour et Dominique Meda, Les Nouveaux travailleurs des applis (Abdelnour & Méda, 2019), montrent comment le processus d’externalisation et de triangulation conduit à un néo-tâcheronnat. L’argument central, notamment de Casilli, est que derrière le numérique, derrière l’algorithme se cachent, en dernier ressort, la « petite main » du tâcheron et son micro-travail, tels ces « click-workers » d’Amazon Mechanical Turk, ou ces modérateurs de contenus qui criblent les messages obscènes ou violents postés par les utilisateurs sur Facebook. La machine algorithmique derrière la mise en scène de son autonomie et de ses performances a besoin du travail humain. Dans Les Nouveaux travailleurs des applis et dans d’autres travaux, Pauline Barraud de Lagerie et Luc Sigalo Santos montrent non seulement comment ce fractionnement des micro-tâches concourt à faire que celles-ci puissent aller jusqu’à se dénier comme travail, mais aussi en quoi la plateforme suppose des usages qui tantôt adhèrent à la logique managériale, tantôt la subvertissent ou, à tout le moins, dessinent un écart. Dans le cadre de la plateforme Foule Factory, il s’agit, d’un côté, de se saisir, presque à l’insu du sujet, de l’automaticité de son travail – faire en sorte que chaque salle d’attente et chaque arrêt de bus, chaque trajet puisse devenir un espace temporaire contingent de travail[7] ; toutefois, il apparait, de l’autre, la possibilité d’un usage. Il y a usage au sens fort puisque les travailleurs vont faire un usage personnel, détourné, de la plateforme, pour en faire un lieu de sociabilité, un lieu de conversation. La socialisation sur la plateforme brouille les frontières entre tâches et réseaux sociaux. Celle-ci fait tout à la fois fonction de salle d’attente du travail et de salle d’attente de tchats et d’échanges parmi le réseau social de certains internautes[8]. Dans l’article de notre ouvrage collectif, Marie-Anne Dujarier aborde, elle aussi, la plateforme dans une certaine dimension d’usage, chacun usant du dispositif d’intermédiation : le client, le travailleur indépendant et la plateforme elle-même, qui tire profit de l’activité de promotion et de reconnaissance de son usager-artisan. La force abrasive du dispositif apparait dans ce comportement opportuniste. La plateforme ne fixe pas le tarif ; elle met alors en route une concurrence entre amateurs et professionnels qui, bien évidemment, tire vers le bas les rémunérations des deux. Mais la sociologue insiste plus particulièrement sur un point concernant la forme sociale produite et son incidence sur les comportements. Elle insiste sur une dimension d’abstraction inhérente à l’effet de décoloration des relations d’interconnaissance provoquée par le processus d’intermédiation dans le micromarché du bricolage. Le voisin qui travaille « à côté » – pour reprendre l’expression de Florence Weber (Weber, 1989) – n’est plus un voisin, c’est un bricoleur quelconque dont le moyen d’échange est l’argent. La plateforme rend impersonnel le rapport d’échange, l’arrache au fond archaïque du don et du contre-don pour lequel, à travers l’échange personnalisé, il y a nécessairement obligation. Le paradigme du lien devient celui d’Adam Smith, non pas la bienveillance, mais l’égoïsme des intérêts. Ainsi s’éclairent, entre autres, ces mécanismes et ces conflits institutionnels qui, à l’insu des acteurs parfois, élargissent le spectre de la colonisation marchande. À l’exemple du supermarché, la plateforme rend anonyme le rapport social en convertissant l’artisan en produit standardisé labélisé dont il est susceptible d’objectiver les prix – donnant un caractère d’autonomie à l’échange marchand. Elle liquide les vestiges d’une économie fondée sur l’interconnaissance.
Au fond, les gourous et les chefs du numérique, tel Jeff Bezos, avancent relativement vite, sans trouver grande résistance. La configuration néolibérale du temps se prête à ce « laisser-faire », les négociations tacites – « donne-moi tes données, je te donnerai accès à ma plateforme » – sont constitutives de ce rapport singulier, plutôt l’aliénation que de payer, pour l’un, plutôt laisser la gratuité que de payer l’impôt, pour l’autre. Entre les deux, les publicitaire inondent et vendent à l’encan toutes les traces de passage laissées par les surfeurs (Cardon, 2015). Jusqu’où les CEO des plateformes iront-ils dans leur impérialisme transgressif, dans leur mépris des lois ? Sous des airs de mécène, ils passent leur temps à éviter l’impôt et à encourager les fraudes, ils violent les règles et les usages locaux ou nationaux, et se donnent toute légitimité de moissonner la foule des petites mains du village global. Mine de rien, l’économie numérique est une machine à privatiser, confisquant souvent aux États les travaux d’intérêt collectif. De la conquête de l’espace (Musk) aux services de l’emploi de la main-d’œuvre mondiale (LinkedIn, Gates), aux nouvelles autoroutes de l’internet (Google, Page), le capitalisme de plateforme prend en charge à ses frais et, soyons-en sûrs, à ses fins, les grands enjeux d’intérêt collectif de l’avenir. Les infrastructures communicationnelles de demain, ces câbles sous-marins par lesquels passe la quasi-totalité du trafic internet mondial, sont sous la coupe des géants du numérique : Google, Facebook et Microsoft. On a beau rêver, grâce à l’internet des objets, de « communaux collaboratifs », d’un « coût marginal de production de nombreux biens et services quasi nul » (Rifkin, 2014), le capitalisme numérique ne cesse d’éviter la question de son impact carbone, que ce soit à l’échelle de l’encombrement des métropoles ou que ce soit à l’échelle des dépenses d’énergie des fermes de données (data centers) (Sermondadaz, 2018). Imagine-t-on cet « internet des objets » sans le déploiement général de la 5G, avec les problèmes que celle-ci soulève[9] ? Un fantasme technocratique accompagne les thuriféraires de l’internet et du numérique. Sans y paraître, l’idéologie du progrès et d’une inéluctabilité technologique a fait retour dans le monde, poussée par des ingénieurs de la côte Ouest. Mais pourquoi faut-il autoriser Amazon à livrer par drone ses colis ? Quel sens faut-il donner au projet d’automobile sans chauffeur ? La zone grise de notre avenir est peut-être bien aussi dans le traitement qu’il sera donné à ces questions.
Dans ce processus de critique et de contestation, l’organisation apparait comme un objet important de réflexion. On sait qu’émergent des réactions à l’asymétrie du rapport de production, et des structures de défense et de contestation auto-organisées apparaissent parmi les usagers des plateformes. Face à Amazon Mechanical Turk et surtout à ses donneurs d’ordres, l’organisation des petites mains de la plateforme, le Turkopticon, permet d’identifier les mauvais payeurs et de faire circuler l’information. Emmanuelle Mazuyer évoque le Fair Crowd Work Watch fondé par IG Metall, et les plateformes participatives peuvent faire bouger les lignes de front solidifiées par les grands monopoles. Ces premiers types de structures sont des ressorts pour une conscience collective en construction et préfigurent peut-être des organisations, des conflits mieux ajustés aux nouveaux rapports sociaux. Les « précaires » ont toujours tenté de s’organiser, de trouver des communautés et des solidarités qui soient assorties à leur sensibilité, à leur style de vie. Récemment, dans Riding for Deliveroo, Callum Cant a suivi l’incandescence du mouvement de lutte des livreurs à vélo parti de Brighton pour atteindre Londres, et qui s’est finalement étendu à de nombreux pays d’Europe, dont la France et Paris, en 2017, les luttes revenant cycliquement depuis. Leur spontanéité, leur mobilité ont été une force dans la mobilisation des livreurs. Leur situation d’indépendant précaire a été l’occasion d’une radicalité de la lutte, qui était dans une sorte de tout ou rien compte tenu de l’absence de protection sociale et d’acquis quelconque à négocier pour les freelances. Le manque d’expérience en matière d’organisation et de moyens pour mener une grève n’a pas été un handicap au sein de la dynamique de coalition. À Brighton, le mouvement a repris le flambeau des luttes d’une classe ouvrière exsangue. « Nous pouvions, dit Cant, utiliser la démocratie en milieu de travail dans sa forme la plus immédiate pour décider de notre ligne de conduite » (Cant, 2019). Comment, dès lors, reconfigurer le social et ses droits pour un nouveau type de travailleur qui a décidément rompu avec le cadre bureaucratique et hiérarchique des organisations traditionnelles de la classe ouvrière, et à partir duquel il faut peut-être repenser les conditions d’un welfare plus adapté à son comportement mobile, pluriactif en ce que la diversité des savoirs, la multiplicité des expériences professionnelles font partie des traits caractéristiques de cette nouvelle figure sociale que n’intéressent plus les formes anciennes de la carrière ? Comment reconnaitre le sens de l’autonomie qui les oriente vers des pratiques coopératives et des modes d’organisation politique plus horizontaux ? Dans le contexte des analyses sociologiques des relations à la plateforme et des usages de celle-ci, on a pointé l’ambivalence des pratiques comme autre manifestation d’une zone grise (Cingolani, 2019) – « les gens jouent », « les gens jonglent », a-t-on dit, renvoyant à des tactiques du sujet. On ne sortira sans doute de cette ambivalence du social que si les travailleurs vont vers le « voice » et vers le politique, et, par conséquent, vers le juridique, de manière à constituer des institutions qui répondent à leur forme de vie. Il faut une voix claire, nette, si l’on veut sortir de l’épaisseur grise de ce qui est encore confus, implicite, voire insu…
Dans cette conclusion, et en partie durant le colloque qui a donné lieu à cette publication, le propos a roulé sur l’intime du travail, sur un travail qui a rejoint la sphère domestique. On pourrait parler d’une domestication du travail. Le récent succès du télétravail nous rappelle combien cette nouvelle relation entre le travail et l’intimité est désormais puissante comme jamais elle ne l’a vraiment été en Europe depuis le « domestic system », même si ont perduré, sous le régime fordiste, des types d’activité au domicile. Hier, l’on chantait « Ô mon cher rouet, ma blanche bobine » (Leconte de Lisle) ; jusqu’à quel point le travail numérique peut-il faire écho, chez les travailleurs de la culture et autres « knowledge workers », au sentiment d’empathie et d’intimité avec leur métier que connaissaient certains artisans. On a beaucoup parlé du caractère intrusif des NTIC, mais ce caractère intrusif n’est pas que le résultat d’une violence ; il est aussi l’effet d’une puissance de domestication, d’« intimisation » du travail, dans l’insu du familier, du non réflexif, dont Henri Lefebvre nous rappelait la quotidienneté[10]. Tout cela pose le problème du caractère « ami » du travail, là où Marx, dans les Manuscrits de 1844, confronté à la violence hétéronomique de la domination du capital, parlait de son caractère ennemi. N’y aurait-il pas, ici aussi, une zone grise dans l’aspect non univoque, ambivalent de la relation, comme si la place occupée, le rapport à l’outil, à la technique prenaient des traits distincts : à la fois horizon d’accomplissement et maléfice d’une duplicité qui ramène à l’exploitation. Se mettre spontanément à la machine, à l’ordinateur « personnel » (personal computer), user de son iPhone, s’y mettre dans le sentiment familier d’y être chez soi, alors que cette machine est aussi la présence extraterritoriale de la colonisation capitaliste. Comment articuler la reconfiguration sensible, affective de notre rapport à l’outil et les limites qu’il convient d’assigner au rapport d’exploitation ?
Bibliographie
Abdelnour, S. & D. Méda (dir.) (2019) Les Nouveaux travailleurs des applis, Paris: PUF.
Barraud de Lagerie, P. & L. Sigalo Santos (2018) ‘Et pour quelques euros de plus – Le crowdsourcing de micro-tâches et la marchandisation du temps’, Réseaux, 6 (212), 51-84.
Cant, C. (2019) Riding for Deliveroo: Resistance in the New Economy, Cambridge: Polity.
Cardon, D. (2015) À quoi rêvent les algorithmes – Nos vies à l’heure des big data, Paris: Seuil.
Casilli, A. A. (2019) En attendant les robots – Enquête sur le travail du clic, Paris: Seuil.
Cingolani, P. (2019) ‘Potentialités et ambivalences des formes de vie alternatives’, Nouvelle revue de psychosociologie, ERES, 28: 125-140.
Cingolani P., (2021) La colonisation du quotidien, Paris: Ed. Amsterdam.
Cocq, M. (2018) ‘Constitution et exploitation du capital communautaire – Le travail des streamers sur la plateforme Twitch’, La Nouvelle Revue du Travail, 13.
Haber, S. (2018) ‘Actualité et transformation du concept d’exploitation. L’exemple du travail numérique’, Actuel Marx, 1 (63), 70-85.
Lefebvre, H. (1958) Critique de la vie quotidienne, t. 1, Introduction, Paris: L’arche.
Marx, K. (1872) Le Capital, Livre I, Paris: Maurice Lachâtre et Cie.
Rifkin, J. (2014) La Nouvelle société du coût marginal zéro, Paris: Les Liens qui libèrent.
Sermondadaz, S. (2018) ‘Numérique et écologie : les data centers, des gouffres énergétiques ?’, Sciences et Avenir, 9 mars.
Shirky, C. (2008) Here Comes Everybody, Penguin Books.
Weber, F. (1989) Le Travail à-côté – Étude d’ethnographie ouvrière, Paris: Éd. EHESS.
- Patrick Cingolani est professeur à l’université de Paris, chercheur à LCSP. cingolanipatrick@gmail.com.↵
- Cour d’appel de Douai, arrêt prononcé publiquement le 10 février 2020.↵
- Voir l’entretien de Mounir Mahjoubi : «Je suis en colère contre Amazon», Le Parisien, 24 mars 2019.↵
- Voir l’article de Donna Kesselman, dans ce même ouvrage.↵
- Voir l’article de Leal Amado et Coelho Moreira dans ce même ouvrage.↵
- Voir l’article de Rodrigo Carelli dans ce même ouvrage.↵
- Ibid.↵
- Si l’on voulait pousser le retournement jusqu’au bout, on pourrait se demander si la dimension récréative n’est pas éventuellement un moment de la subordination – faisant pour ainsi dire du jeu et de la communication l’appât qui prendra « l’usager » au piège séducteur de la plateforme.↵
- Voir « La 5G, infrastructure logique d’internet », lundimatin#240, 01/05/2020.↵
- Lefebvre (1958).↵




