LY Van Anh
Dans un contexte mondial marqué par des crises économiques, environnementales et géopolitiques, la question des frontières économiques et des mécanismes de coopération internationale devient de plus en plus complexe. Les structures multilatérales classiques, telles que l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ne sont plus capables à elles seules de répondre efficacement aux enjeux contemporains. Face à cette situation, le régionalisme, qui promeut des accords commerciaux au sein de groupes géographiques spécifiques, est de plus en plus perçu comme une alternative pour répondre aux enjeux globaux.
Le régionalisme, en tant que phénomène, n’est pas nouveau, mais il prend une dimension accrue dans un monde où les défis transnationaux exigent des réponses collectives mais souvent adaptées aux particularités locales. La multiplication des accords commerciaux régionaux (ACR) ces dernières décennies a permis d’esquisser un modèle qui combine la nécessité de renforcer les relations économiques entre voisins, tout en répondant aux enjeux mondiaux comme la durabilité environnementale, la régulation des nouvelles technologies ou encore les enjeux de la gouvernance mondiale.
L’un des principaux moteurs de ce mouvement régionaliste réside dans la recherche d’une réponse plus rapide et plus ciblée aux problèmes communs, en particulier dans des domaines tels que la régulation des flux commerciaux, la protection de l’environnement, et l’intégration des nouvelles puissances économiques. Dans ce cadre, les pays cherchent à renforcer leur compétitivité tout en relevant les défis posés par l’instabilité géopolitique et les crises environnementales. Les accords régionaux, en facilitant des compromis à une échelle géographique plus restreinte, peuvent ainsi offrir des solutions plus adaptées aux besoins spécifiques des pays participants, tout en créant des ponts vers une coopération plus large.
Cependant, cette dynamique régionale pose également la question de sa compatibilité avec le système multilatéral en place, notamment en ce qui concerne la non-discrimination et l’équité entre les pays. Les accords régionaux, tout en répondant à des besoins immédiats, peuvent parfois créer des disparités et des tensions avec les principes de l’OMC, qui défendent un libre-échange sans distinction entre les partenaires. Cela soulève des interrogations sur la viabilité à long terme de ce modèle, dans un contexte où la mondialisation exige une coopération de plus en plus inclusive.
Régionalisme et multilatéralisme: convergence ou divergence pour l’avenir du commerce global?
Mathilde Cloutier, Joshua Morvan et Ilona Mennini s’efforcent de démêler la relation complexe entre les ACR et l’OMC, cherchant à découvrir un équilibre délicat qu’ils qualifient de « Grinch économique ». Les auteurs examinent comment les ACR, tout en respectant certains principes du multilatéralisme, dérogent néanmoins à la règle fondamentale de non-discrimination de l’OMC, soulevant ainsi des questions sur leur impact potentiel sur l’intégrité du système commercial mondial. Ils analysent également les politiques protectionnistes émergentes, telles que les droits de douane unilatéraux, et proposent une réflexion sur la manière de maintenir un équilibre entre ces deux systèmes en constante évolution. Selon eux, loin d’être incompatibles, le régionalisme et le multilatéralisme peuvent se compléter, à condition que des politiques commerciales ambitieuses et adaptées soient mises en œuvre.
En raison de l’incapacité du multilatéralisme à promouvoir un progrès réel dans la lutte contre le changement climatique, l’Union européenne (UE) se positionne en pionnière avec l’introduction du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (Carbon Border Ajustment Mechanism – CBAM). Destiné à contrôler les émissions de carbone grâce à des mesures tarifaires applicables à la frontière, le CBAM s’inscrit dans un ensemble des politiques environnementales ambitieuses de l’UE. Toutefois, sa compatibilité avec les règles de l’OMC, notamment en ce qui concerne les principes de non-discrimination et le traitement spécial des pays en développement, soulève des débats importants. À ce sujet, Huynh Duc Ngoc Anh analyse et questionne ses répercussions sur le commerce mondial.
Les interactions entre multilatéralisme et régionalisme sont examinées plus spécifiquement dans le domaine du commerce électronique par Bui Thi Kim Hong, Le Thu Trang et Nguyen Hoang Mai. L’évolution du commerce électronique, un secteur en plein essor, redéfinit les relations commerciales mondiales. Le Partenariat régional économique global (RCEP), signé en 2020, inclut des dispositions spécifiques sur le commerce électronique. Les auteures évaluent l’impact de ces engagements sur l’économie mondiale, mettant en lumière les opportunités offertes par la numérisation, mais aussi les défis rencontrés par certains pays en développement, notamment le manque d’infrastructure numérique et l’harmonisation des régulations. Elles examinent aussi les pistes d’amélioration de ces dispositions pour renforcer l’efficacité du RCEP, tout en favorisant une intégration numérique mondiale.
Régionalisme et enjeux géopolitiques : entre commerce, pouvoir et stratégies d’intégration
Dans un monde de plus en plus interconnecté, les dynamiques de régionalisme et d’intégration économique sont devenues des éléments clés dans la définition des politiques commerciales mondiales. Le régionalisme économique peut s’inscrire et être appréhendé dans différents contextes géopolitiques.
Marie-Joséphine Affoué Kadjo analyse les coalitions régionales à l’OMC dans les négociations agricoles, telles que le Coton-4, le G-20 et le Cairns. Ces groupes, majoritairement composés de pays en développement, visent à réformer un système de subventions agricoles favorable aux grandes économies développées. Le Coton-4 montre comment le régionalisme peut être un levier diplomatique pour défendre des intérêts communs, comme l’accès équitable aux marchés. L’auteure souligne que ces coalitions permettent de mutualiser les ressources et de proposer des solutions concrètes pour l’avenir du secteur, tout en révélant les tensions entre impératifs économiques locaux et engagements multilatéraux, illustrant l’interdépendance complexe entre régionalisme et multilatéralisme.
Dans l’étude de Sébastien Marcel Moutou-Nkounkou, le régionalisme économique joue également un rôle clé dans la gestion des crises politiques, comme le montre l’exemple de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Depuis sa création, cette organisation régionale a étendu ses missions à la gestion des crises, notamment avec l’Economic Community of West African States Cease-fire Monitoring Group (ECOMOG). Cependant, sa crise de crédibilité depuis 2020 soulève des questions sur la pertinence de son rôle politique. Certains prônent un recentrage sur la gouvernance économique, tout en renforçant ses capacités politiques impartiales. Ce débat met en lumière les tensions entre ambitions politiques et réalités économiques des États membres, et la nécessité pour la CEDEAO de préserver son autonomie face aux influences extérieures.
Enfin, pour Nguyen Minh Anh et Dinh Thao Nguyen, l’ASEAN illustre un modèle de régionalisme économique original dans un contexte de mondialisation. L’ASEAN a consolidé ses liens économiques, notamment avec le RCEP, l’un des plus grands accords de libre-échange mondiaux. Cependant, l’intégration économique au sein de cette organisation se heurte à des défis, notamment les disparités de développement et d’infrastructures. Le principal défi pour l’Association est d’intégrer ses membres dans un marché unique tout en tenant compte des besoins des pays en développement et en maximisant les bénéfices de la numérisation. L’ASEAN doit aussi préserver son autonomie stratégique face aux grandes puissances dans un environnement mondial de plus en plus complexe.
Régionalisme et développement : stratégies d’intégration pour une croissance globale durable
L’intégration économique régionale peut-elle jouer un rôle actif dans la construction des systèmes économiques durables? Plusieurs études mettent en lumière les défis et les opportunités que représentent ces stratégies d’intégration dans différentes régions du monde.
L’ASEAN, en pleine transformation numérique, fait face à des défis importants en raison de la diversité des législations nationales sur les données. Dinh Ton Minh Duc et Vu Phuong Linh étudient les approches internationales pour l’harmonisation de la réglementation des données et proposent des recommandations pour le cadre de l’économie numérique de l’ASEAN. L’accord-cadre sur l’économie numérique de l’ASEAN (DEFA) négocié en 2023 vise à faciliter les flux transfrontaliers de données tout en garantissant la protection des données. Les auteurs comparent les cadres de gouvernance des données des États-Unis, de la Chine et de l’Union européenne avec ceux de l’ASEAN et offrent des recommandations pour aligner la réglementation des données de l’ASEAN sur ses besoins régionaux.
Concernant l’Afrique, François Junior Eze’e Atanga Mballa analyse les défis de l’intégration économique régionale à travers l’encadrement du règlement des différends de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Bien que cette zone de libre-échange représente un progrès majeur pour l’intégration africaine, son mécanisme hybride de règlement des différends présente des faiblesses. Après avoir constaté que la ZLECAf souffre des chevauchements juridiques et des conflits de juridiction, l’auteur propose une réforme du mécanisme pour surmonter ces obstacles et renforcer l’intégration économique du continent.
Dans le domaine du commerce international, l’incorporation de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) dans les accords de libre-échange soulève de nombreuses questions. Vu Phuong Mai, Vu Nguyen Hoai Anh et Nguyen Chau Giang explorent cette tendance et son impact sur le système commercial multilatéral. Bien que l’OMC ne dispose pas d’un mandat clair pour promouvoir un agenda mondial de RSE, l’intégration de la RSE dans les accords commerciaux pourrait influencer les systèmes commerciaux multilatéraux. Les auteurs évaluent si l’OMC pourrait incorporer des règles contraignantes de RSE dans ses accords multilatéraux, en tirant des enseignements des accords de libre-échange existants.
Enfin, Pham Trong Anh, Pham Minh Anh et Nguyen Thi Thu Nga examinent l’impact des initiatives régionales dans la lutte contre la pauvreté au Vietnam, notamment la Vision de la Communauté de l’ASEAN et le Plan d’action national. Leur étude montre que ces initiatives ont eu des impacts positifs sur les groupes vulnérables, mais qu’elles ne tiennent pas suffisamment compte des disparités entre les pays. Les auteures évaluent l’efficacité de ces solutions et proposent des recommandations pour améliorer leur impact économique et social.
Régionalisme et enjeux environnementaux : vers une intégration écologique des accords commerciaux
L’intégration des enjeux environnementaux dans les accords commerciaux est devenue essentielle pour répondre aux défis mondiaux du développement durable. Carla Gomez analyse l’interaction entre les différents enjeux de développement durable et de commerce au sein des accords de libre-échange, montrant qu’au départ, l’objectif des accords commerciaux était la libéralisation des économies. Cependant, ces dernières années, on constate une tendance croissante à inclure les enjeux environnementaux, sociaux et culturels, signalant une prise de conscience des liens entre ces domaines et de leur impact mutuel. Cette transition est désignée par l’auteure sous le terme « from freeing trade to greening trade ».
Dans une étude centrée sur l’Union européenne, Nguyen Thi Mai Anh et Le Thi Thanh Tam explorent comment les accords de libre-échange peuvent être utilisés pour renforcer l’action climatique mondiale. Elles examinent l’inclusion de chapitres environnementaux dans ces accords, soulignant l’importance des engagements contraignants, des objectifs mesurables et des incitations commerciales pour promouvoir des pratiques écologiques. L’analyse met en lumière des mécanismes de transfert de technologies et des procédures de règlement des différends, offrant des recommandations pour faire des accords commerciaux des instruments efficaces pour la durabilité et la lutte contre le changement climatique.
La question des « réfugiés climatiques » en Asie du Sud-Est, où la montée des eaux et les événements climatiques extrêmes posent des risques accrus, est centrale dans l’étude de Ta Khanh-Linh. En soulignant les lacunes réglementaires concernant la protection de ces réfugiés, l’auteure explore l’application des politiques de migration liées au climat et des cadres juridiques sur les droits de l’homme pour améliorer la gouvernance régionale. Cette analyse met en lumière les défis de la région face à la migration climatique et les opportunités de renforcer la protection des personnes déplacées.
Portant également sur le CBAM de l’UE, l’étude de Nguyen Thu Hien et Nguyen Hai Anh se concentre sur une étude de cas spécifique, à savoir le secteur des engrais au Vietnam, confronté aux exigences de l’UE. L’impact de la transition vers des pratiques plus écologiques, notamment en raison de l’utilisation de technologies obsolètes et de niveaux d’émissions élevés, recommande des investissements dans des technologies plus propres, une amélioration des rapports sur les émissions et une collaboration internationale pour garantir la durabilité du secteur tout en respectant les normes environnementales mondiales.
Nouvelles approches, nouveaux horizons : pour un régionalisme renouvelé
L’évolution des accords régionaux dans divers domaines économiques, tels que le commerce et les investissements, témoigne de l’importance croissante de la régionalisation dans un contexte global marqué par l’impasse multilatérale. Les approches émergentes redéfinissent les équilibres commerciaux et ouvrent de nouvelles perspectives pour la coopération entre blocs régionaux. Cette évolution s’accompagne des défis complexes, notamment l’intégration de normes non commerciales et la nécessité de concilier développement économique et durabilité.
Depuis les années 2010, le régionalisme en matière de protection des investissements étrangers a pris de l’ampleur avec l’apparition d’accords régionaux dits « méga-régionaux », qui remettent en cause le modèle bilatéral. Paul Uranga explore cette transition et son impact sur le cadre international des investissements, identifiant les promesses de réforme des normes de protection, mais aussi les imperfections liées à la superposition des traités bilatéraux et régionaux, ce qui rend le système plus complexe et incertain pour les investisseurs.
Le régionalisme évolue également vers des accords entre blocs régionaux. Leidy Natalia Serrano Burbano analyse l’accord historique conclu en 2019 entre l’Union européenne et le Mercosur, le premier de ce type. Elle met en lumière le potentiel économique de cet accord, ainsi que son caractère innovant, intégrant des enjeux sociaux et environnementaux. Cependant, l’auteure souligne les résistances politiques qui ont empêché une conclusion définitive, illustrant les difficultés propres aux négociations entre deux blocs régionaux aux niveaux d’intégration variés.
En explorant la coopération inter-régionale, Andréa Phonsavanh Simonnet se penche sur l’encadrement et les opportunités de commerce des insectes comestibles entre l’UE et l’Asie. L’UE, en réglementant la mise sur le marché des insectes comme nouvelle denrée alimentaire, ouvre des opportunités pour l’industrie du sud-est asiatique. Toutefois, des obstacles liés à l’informalité de l’industrie dans certaines régions subsistent, nécessitant des régulations plus harmonisées pour une meilleure intégration dans le commerce international.
Pour conclure, les enjeux variés du régionalisme sont examinés par les auteur.e.s à travers une analyse approfondie de ses multiples dimensions. Cette exploration met en lumière les différentes facettes du régionalisme, notamment ses capacités à répondre aux défis économiques, environnementaux et géopolitiques, tout en interagissant avec les structures multilatérales existantes. En explorant comment ces interactions peuvent à la fois renforcer et fragiliser l’ordre multilatéral, selon les contextes et les acteurs impliqués, et en s’appuyant sur des études de cas pertinentes, les jeunes chercheurs proposent des pistes de réflexion sur l’avenir du régionalisme et son rôle dans la construction d’une gouvernance mondiale plus inclusive et adaptable. Ces perspectives offrent des avenues pour mieux articuler les niveaux régional et global, afin de relever les défis mondiaux de manière coordonnée et efficace.



