Polyphonie des transitions professionnelles, quels échos du côté de l’accompagnement ?
Carole Tuchszirer[1]
Au terme de cet ouvrage collectif, on est frappé par la diversité des situations transitionnelles qui se font jour dans la période actuelle. C’est un résultat en soi qui alimentera utilement le débat sur les dynamiques contemporaines du marché du travail. Aux reconversions d’hier marquées par la figure du plan social et des licenciements économiques viennent se surajouter d’autres mobilités qui ne peuvent plus se lire uniquement à l’aune de la reconversion subie par les un·es, les salarié·es, et imposée par les autres, les employeurs. Certes, cette figure massive des restructurations d’hier n’a pas disparu du paysage salarial. Nulle naïveté à cet égard. Car, de ce côté-ci, c’est plutôt le désenchantement qui s’impose pour constater que rien n’a changé où presque depuis les années 1980. Les cellules de reclassement instaurées dans les entreprises en restructuration ressemblent à s’y méprendre à celles étudiées au siècle dernier. Leur rôle vise moins à reclasser activement les salarié·es licencié·es qu’à assurer un traitement en douceur d’un plan social qui ne dit plus son nom puisque mue en rupture conventionnelle collective par le truchement des dernières réformes du marché du travail et des ordonnances dites « Macron » de 2017.
Mais cette figure-là de la reconversion doit dorénavant composer avec de nouvelles dynamiques. Parler de candidat·es à la reconversion, comme il est dit dans cet ouvrage, pour désigner l’aspiration au changement des personnes, indique ainsi l’ampleur des mutations à considérer. Les actifs et actives reprennent en quelque sorte la main sur des mobilités professionnelles dont ils et elles sont aussi à l’origine et ne vivent plus mécaniquement ces changements comme des chocs ou des ruptures indésirables. Le temps a fait son œuvre, le référentiel de l’Etat social actif également. L’injonction à la mobilité professionnelle, à devenir soi-même l’« acteur de son parcours professionnel », comme on peut le lire dans les réformes de la formation professionnelle, a pu jouer en faveur de cette reprise en main du champ des transitions par les intéressé·es eux et elles-mêmes.
Ce constat pose ainsi des questions renouvelées et autant de défis aux acteurs et actrices, qui ont en charge d’accompagner des publics, moins disposés qu’hier à laisser les intermédiaires de l’emploi seuls maîtres de leur destin. Au-delà de ces injonctions plus ou moins intégrées dans les comportements des un·es et des autres à l’égard du marché du travail, c’est aussi le rapport au travail qu’il faut prendre au sérieux pour expliquer les mouvements de mobilité observés en France, comme ailleurs, dans le sillage de la crise sanitaire. La dimension éthique du travail, les valeurs de sens comme le respect, l’utilité sociale et environnementale, ou la reconnaissance, ne sont plus des facteurs secondaires dans le choix des carrières pas plus que leur absence ne saurait trouver une compensation dans la seule variable salariale. Contrairement à la période fordiste, les gens ne veulent plus échanger du pouvoir d’agir contre du pouvoir d’achat, « du sens contre de l’essence » (Coutrot et Perez, 2022, p. 8). Nombre des contributions rassemblées dans cet ouvrage viennent abonder en ce sens pour souligner le rôle des préférences, des choix, des aspirations individuelles dans les dynamiques transitionnelles (les artistes, les nouveaux et nouvelles indépendant·es, les cols blancs comme les plus faibles niveaux de qualification).
La pluralité des transitions dont il est question ici a également donné à voir la diversité des publics qui font partie du paysage, diversité qui atteste des profondes mutations, ou désordres, économiques, sociaux, politiques qui ont marqué le pays au cours de ce début de siècle. Derrières ces transitions, plus ou moins volontaires, apparaît le visage des néo-ruraux, des artistes, des auto-entrepreneur·ses, des réfugié·es (dont l’exil ne relève en rien du libre choix), des bénévoles, des jeunes « décrocheurs et décrocheuses » ou décroché·es du système scolaire, des personnes souffrant de handicaps ou de maladie chronique. Autant de publics situés dans les zones grises de l’emploi (Bureau et al. 2019) qui émergent comme des figures centrales des transitions d’aujourd’hui. Diversité des publics, variété des transitions, ces deux phénomènes s’alimentent mutuellement pour élargir le champ des transitions professionnelles, bien au-delà de la seule boucle emploi/chômage/emploi emblématique des reconversions de la fin du siècle passé. Les transitions doivent s’ouvrir de façon plus massive à des passages de l’éducation vers l’emploi (pour intégrer les jeunes), de l’inactivité et du retrait temporaire de l’emploi (retraite, maladies, bénévolat) vers le marché du travail et réciproquement.
Force est ainsi de constater à quel point la question du passage de l’inactivité totale ou partielle au maintien et/ou au retour à l’emploi s’est taillée une place de choix dans les textes présentés à travers l’émergence et la prise en compte des problématiques de santé. Peu de place accordée à cette préoccupation dans les travaux antérieurs sur les reconversions professionnelles, non que la question ne se posait pas mais elle était souvent ignorée des acteurs en présence. Le milieu académique de son côté ne s’intéresse que depuis peu à la place de la santé dans les trajectoires professionnelles. Longtemps tenue en lisière des politiques d’emploi et des problématiques relatives à la gestion des transitions professionnelles, la santé des salarié·es a ainsi fait irruption dans les dynamiques observées. Les progrès de la médecine, le report continu de l’âge de départ à la retraite comme les tensions sur le marché du travail conduisent à un traitement renouvelé des questions de santé pour faire entrer les personnes souffrant de maladie chronique ou de handicaps divers dans le droit commun du marché du travail et des politiques de formation professionnelle. Si la réalité appelle à la prudence quant à la capacité des organisations à intégrer ces personnes dans l’entreprise et le droit commun de la relation salariale, elle aura aussi permis de ne plus faire de la santé le point aveugle des interventions publiques et des pratiques d’accompagnement des intermédiaires du marché du travail.
Ces mutations sommairement rappelées ici dans le champ des publics et des espaces où se jouent leurs transitions, ont à leur tour redessiné la cartographie des professionnel·les de l’accompagnement. Ce secteur d’activité au contour mal défini a subi de plein fouet les effets de l’hétérogénéité croissante des publics candidats à la transition professionnelle. Une constellation d’acteurs très hétéroclite intervient en appui des personnes pour les accompagner dans leurs mobilités professionnelles. On y trouve les acteurs traditionnels du service public de l’emploi : Pôle emploi, les missions locales, le réseau des Cap emploi. Mais également le secteur associatif, les collectivités locales et des nouveaux venus tels que des consortiums publics/privés, des acteurs purement privés, des coachs indépendant·es, des starts up. Une myriade d’acteurs aux professionnalités diverses sont de plus en plus appelés à coopérer pour accompagner des individus mais également pour construire des processus complexes de coordination de financement, de dispositifs, d’ingénierie. La figure du référent de parcours évoquée dans une contribution dans le secteur de la formation et du médico-social illustre ces pluralités d’attentes qui pèsent sur les intermédiaires du marché du travail. En appui des personnes à accompagner, ces référent·es sont de surcroit aux prises avec une pluralité d’univers professionnels qu’ils et elles doivent réguler pour donner corps à l’idée de parcours qui jalonnent les référentiels des politiques de l’emploi. Ce travail « d’intermédiaire d’intermédiaires » n’est pas simple car il suppose de parvenir à faire circuler des professionnalités diverses qui se vivent parfois sur un mode plus concurrentiel que véritablement coopératif.
Aussi le milieu de l’accompagnement n’est-il pas resté insensible à la polyphonie des transitions professionnelles et aux éventuelles demandes d’appui qui ont pu émerger en ces occasions. La profession y a répondu en élargissant le cercle de ses intervenant·es pour innover et tenter de s’ajuster à des problématiques nouvelles. Là encore les reconversions à la création d’exploitations agricoles, hier transmises par la seule voie familiale, sont emblématiques de la nécessité de repenser l’accompagnement pour des néo-ruraux non issu·es du milieu agricole, peu expertes du secteur mais néanmoins porteur d’un modèle de développement moins productiviste. Quel que soit le secteur et la problématique, il s’agit désormais pour les acteurs de ce champ moins de se conformer à des normes d’accompagnement prédéfinies que de trouver les moyens de s’ajuster à des demandes individuelles et singulières.
Cette réalité apparait peu négociable pour les parties en présence, les accompagné·es et les accompagnateurs et accompagnatrices. Les institutions et leurs opérateurs ne s’imposent plus comme des figures incontournables. Les personnes en transition professionnelle peuvent aussi contourner ces espaces et faire sans ces intermédiaires si elles estiment que le service rendu n’est pas en phase avec leurs aspirations ou qu’elles viennent contrarier, voire même contredire, les projets esquissés. Apparait ainsi une nouvelle forme de non-recours à l’accompagnement, qui relève moins d’un positionnement individuel de retrait, que d’une fabrique collective du non-recours issue de la confrontation des personnes à une offre de services qui resterait plus ou moins sourde à leur demande. Cette désaffection des individus à l’égard des institutions est ainsi le produit de situations vécues où la relation d’accompagnement a été contrariée, empêchée et finalement rejetée par les intéressé·es. Le non-recours n’est plus exclusivement la cause du non-accompagnement, ce phénomène devient parfois la conséquence d’un accompagnement éprouvé mais jugé défectueux qui aboutit, ex post, à faire sans lui. On mesure ainsi les limites de l’importation d’approche, issue du travail social, consistant à « aller vers » les personnes pour les rapprocher de services publics dont elles seraient restées à l’écart (Duvoux, 2022). Pour nombre de ces personnes, elles y sont jadis allées, les ont abondamment fréquentées (missions locales, Pôle emploi, Cap emploi…) mais en sont aussi fréquemment revenues (Couronné, Sarfati, 2022).
Reste à s’interroger sur les raisons de ce travail d’accompagnement empêché. Car au fond, que les acteurs soient publics ou privés, qu’ils soient contraints par des logiques de marché, de rentabilité ou des logiques institutionnelles de rationnement budgétaire, le résultat est en partie identique à travers le primat d’« une gouvernance par les nombres » (Supiot, 2015) qui dicte sa loi aux parcours proposés. Cette gouvernance prend des formes différentes dans le secteur public et privé mais c’est au fond toujours la force du chiffre qui explique le caractère corseté, façonné, de l’accompagnement. Dans le privé, des stratégies de diversification des activités, de chasse aux coûts cachés, de rationalisation de la relation d’accompagnement, de développement du coaching à distance sont à l’œuvre pour tenter de trouver un modèle économique soutenable. Mais cette problématique de la rentabilité met en tension la qualité de l’accompagnement, sa durée, ses professionnel·les, ses outils, avec les moyens financiers que lui sont alloués.
Cette tension est également présente dans le secteur public. Elle soumet le modèle d’accompagnement de ses opérateurs (Pôle emploi, Cap emploi, les missions locales) à la pression du chiffre cristallisée dans l’objectif de placement dans l’emploi, de « sorties positives vers l’emploi », de montée en charge des dispositifs et autres prestations ou formations. Cette forme d’évaluation n’est pas neutre du point de vue de la pratique des conseillères et conseillers, leur accompagnement visant davantage à prescrire qu’à écouter les récits de vie des personnes pour y puiser ressources et compétences en soutien d’un projet à construire.
Paradoxalement, la technique des appels à projet promue par l’Etat pour expérimenter de nouvelles formes d’accompagnement ne permet pas toujours de s’affranchir du pouvoir du chiffre. Le Plan d’investissement dans les compétences (PIC), lancé en 2018 pour venir en soutien aux personnes les plus fragiles illustre les difficultés à innover. Les lauréats des appels à projets les plus innovants en matière d’accompagnement pourraient voir leur expérimentation buter sur ces mêmes impératifs chiffrés de sorties positives vers l’emploi. Cet indicateur que l administration a retenu, parmi d autres il est vrai plus qualitatifs, pour évaluer l’impact des projets pourrait fragiliser la recherche de nouvelles façons d’accompagner les publics et prolonger ainsi des pratiques que l’action publique prétendait pouvoir, vouloir, dépasser par l’expérimentation. Il y a là matière à réflexion sur la façon dont l’Etat pense l’expérimentation sociale (Bureau et al, 2013) pour renouveler les politiques publiques. Le recours aux appels à projets de ce point de vue peut poser question, l’objectif poursuivi visant moins à laisser la main au terrain pour innover qu’à la reprendre, à distance, par une forme de pilotage qui tendrait à instrumentaliser les démarches de projets portés par des acteurs locaux (Epstein, 2013).
Ce constat n’est pas nouveau et cet ouvrage, s’il met l’accent sur la façon dont s’est renouvelé le champ de l’accompagnement des transitions professionnelles, pointe également en creux les facteurs d’inertie qui ont accompagné ce mouvement. Parmi ceux-là, on peut souligner le faible rôle accordé à l’analyse des situations et activités de travail, à la consolidation des acquis du travail, à l’expérience professionnelle, à la trajectoire des individus. La place du travail accompli hier reste encore sous dimensionnée au regard de l’obsession qui consiste à centrer l’accompagnement sur la recherche d’un projet professionnel, projet d’autant plus fragile qu’il ferait fi du passé et des savoirs expérientiels des personnes. On assiste encore trop souvent à une dévalorisation de l’expérience dans les dispositifs d’accompagnement ; celle-ci est moins considérée par les conseillers et conseillères comme une ressource dans un parcours que comme un obstacle au changement, à la possibilité de tourner la page.
La lutte contre le non-recours aux propositions et dispositifs institutionnels, notamment pour les personnes les plus éloignées de l’emploi, aurait sans doute à gagner à ancrer l’accompagnement des transitions professionnelles dans un processus itératif où le projet à venir se nourrirait également d’une analyse réflexive, d’un retour sur l’expérience accumulée au cours des différentes activités exercées. Un retour vers le futur en quelque sorte pour mieux accompagner, sans les brider, les dynamiques et aspirations au changement que cet ouvrage collectif a mis au jour.
Bibliographie
Brugère F., Le Blanc G. (2022). Allez vers les personnes. Entretien avec Nicolas Duvoux. Esprit, 10, 71-77.
Bureau, M.-C., Corsani, A., Giraud, O. et Rey, F. (directeurs). 2019. Les zones grises des relations de travail et d’emploi. Teseo.
Bureau, M.-C., Simha, J., Sarfati F. et Tuchszirer, C. (2013). L’expérimentation dans l’action publique. Usages, pratiques et jugements des acteurs. Travail et emploi, 3(135), 41-55.
Couronné, J. et Sarfati, F. (2022). Introduction. De dispositif en dispositif, d’institution en institution. Agora débats/jeunesses, 2(91), 54-64.
Coutrot, T. et Perez C. (2022). Redonner du sens au travail. Une aspiration révolutionnaire. Seuil.
Epstein, R. (2013). Politiques territoriales : ce que les appels à projets font aux démarches de projet. La revue Tocqueville, 34(2), 91-102.
Supiot, A (2015). La gouvernance par les nombres. Cours au Collège de France (2012-2014). Fayard.
- Conservatoire national des arts et métiers, Lise-CNRS, affiliée au Centre d’études de l’emploi et du travail.↵









