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Introduction

Mise en perspective

Dans le mince interstice qui est réservé à la critique de la poésie aujourd’hui, les voix lyriques bien présentes continuent d’exprimer, de différentes manières et de façon plus moderne, leur vision du monde. L’expression lyrique ne dépend pas de ce que nous décidons de faire d’elle, elle œuvre en amont des phénomènes sociaux parce qu’en quelque sorte elle les anticipe. Dans ce sens, elle renouvelle la réflexion, nous permettant d’élaborer des trouvailles argumentatives qui élargit notre compréhension des manifestations culturelles et historiques. De plus, ce que l’on apprend depuis l’autel des poètes les plus connus ne tarit pas le lit de l’expression en soi, mais invite bien à ce que l’on s’achemine sur des routes qui sont, même peu fréquentées, toujours décisives au moment de mieux appréhender les mouvements humains, les arts en général et les mutations qui touchent la société dans son ensemble.

La poésie de José Lezama Lima (Havane, Cuba, 1910-1976) après avoir suscité pendant des années une grande vénération doublée de crainte (par rapport à l’écriture de sa prose qui a été d’abord et longtemps seule à être étudiée) s’est offerte à la critique et elle nourrit aujourd’hui les réflexions les plus actuelles. De plus en plus d’exégèses sont publiées sur sa poésie qui est colossale, gravide, baroque, virale vu qu’elle ne s’inspire pas seulement des courants humanistes les plus divers mais qu’elle s’auto-définit au-travers d’autres œuvres en tant qu’œuvre individuelle, adoptant les métamorphoses les plus complexes. Or, si cette orientation n’est pas à remettre en question, il demeure de toute évidence de grandes zones d’ombre. En effet, si l’on a su reconnaître sa virtuosité, on a tout aussi rapidement décrété l’existence de grandes faiblesses qui, en l’état, sont des discussions propres au jeu de la controverse. Certaines, selon les études, sont plus exactes que d’autres, mais le champ reste ouvert. Une illustration de ce manque d’études porte sur l’expression de la négritude par rapport à la présence de la créolité et du métis espagnol, en tant que figures qui ont façonné l’histoire de l’Amérique Latine et qui sont décisives à Cuba, autant par ce que l’on sait à partir des textes qui retracent les préoccupations d’éminents penseurs cubains -on pense à José Martí, à Fernando Ortiz- que par la formation de la société éclectique cubaine. Un autre exemple porte sur son degré d’engagement plus poétique que politique, ce qui demanderait à être davantage étudié à la relecture d’autres intellectuels et poètes et en considérant aussi la période d’intellectualité idéologique comme facteur éclairant.

Le propos est ici de chercher à mieux comprendre l’espace poétique des poèmes de José Lezama Lima, en mettant l’accent sur leur intertextualité par le biais d’études. Elles sont issues de communications, données entre 2000 et 2012, [1] sur, principalement, sept poèmes en lien avec ses essais, lesquels regroupent ses pensées et par lesquels il donne à lire ses constructions mentales les plus achevées. Il s’agit des poèmes El pabellón del vacío et Aclaración total, de Bahía de la Habana face à Fiesta Callada, de Los Dioses et de Rapsodia para el mulo et de Vueltas en la parrilla; poèmes majeurs écrits entre 1932 et 1968 et dont la relation s’écrit par la hardiesse des métamorphoses.

Dans les premiers poèmes, il est question de la relation entre la production poétique et la réalité historique cubaine, à partir de l’expression du langage médiatique qui circonscrit l’identité cubaine de l’époque. Un socle argumentatif complexe et édifié sur un nombre infini de sources digérées, manipulées -par José Lezama Lima lui-même- lui permet de réaliser un système en même temps ouvert et fermé, coercitif à la société cubaine du moment. La vacuité culturelle, comme système historique qui promet une substantialité poétique, invite à approcher la réalité de l’espace poétique de José Lezama Lima, dans sa capacité à comprendre l’histoire du moment et ce, avec une éloquence qui dépasse les conjonctures politiques. C’est un procédé hypertélique car la création verbale dont l’art majeur est la poésie permet d’aller au-delà des finalités. Ce n’est pas qu’il n’existe pas de litige mais il se situe dans une aire culturelle et pour s’y rendre il faut collecter et aimanter les fragments identitaires. Cela doit se réaliser par le biais d’une méthode qui, seule, peut dépasser les obstacles posés par la réalité. Si l’idée métaphysique de la vacuité en tant que concept historique est claire pour José Lezama Lima, une idée explicite qu’il tisse au long de ses commentaires et de ses vers, elle n’est guère plus qu’une première phase indispensable à une deuxième qui repose sur la méditation en tant que concept littéraire. Rappelons que le poète n’a pas réussi à transcender la réalité, selon plusieurs exégètes, si l’on s’accorde à considérer son œuvre comme une simple récréation d’un patrimoine littéraire, auquel fait défaut la dénonciation d’une corruption politique et autres réalités. Mais ce n’est pas pour cela que la réalité cesse d’exister et pour José Lezama Lima la réalité est corrélative à un chaos universel dont il débat justement; il n’est à aucun instant dans une épochè husserlienne, il ne met jamais le monde réel entre parenthèses au sens propre du terme. Ses études prouvent que la vacuité en tant que concept historique et la méditation, correspondante en tant que concept littéraire, construisent la base de l’épaisseur esthétique baroque, et le poète l’échafaude telle une mécanique face à la propagande politique qui alimente la réalité. «La maison de l’alibi» qui est un poème magistral représente la «maison de l’omphale» ou «centre vital» qui se situe physiquement dans la capitale de la Havane. La «maison de l’alibi» s’oppose à la vacuité et la vacuité va naître simultanément d’elle; cette métamorphose fait partie de la méditation mystique baroque qui ouvre sur la renaissance des sens; lesquels entament un modelage structurel dessinant des schémas plus réels que ceux de la réalité matérielle.

Le second chapitre expose ce que José Lezama Lima désigne comme un espoir à s’inventer et à révéler une identité et une ontologie cubaines. Cela va être d’abord possible par la pratique de l’art poétique dans des formes méta-morphes, aussi par le génie de se réinventer dans le mysticisme, la foi, la musique, l’art visuel et cinétique, l’argumentation et la raison et enfin le vitalisme cosmogonique. Voici donc quelques-uns des thèmes qui nourrissent le chemin poétique de la pensée de José Lezama Lima, s’alimentant dans l’infatigable mouvement de ses vases communicants. Il est tel un ingénieur en sciences physiques employant le vers comme un outil de pointe qu’il place partout, grâce auquel il multiplie les expériences techniques et métaphysiques, dans une virtuosité inégalée. Art poétique sonore, visuel, impactant le temps et l’espace mais pas seulement, vu que le poème dépasse ses propres limites, qu’il fait enfler l’espace et qu’il fait accélérer le temps ou le freine. Poème ou photographie sténopéique du paysage, le poème est la chambre mentale de l’humanité où les dieux et les hommes font connaissance, agissent en cherchant à relier le ciel et la terre, la mer et le feu et l’air et la lumière. La lumière cubaine impose ses jeux d’optique; tropicale et baroque, elle orchestre un décor entre clarté et lumière. Alternance, cadence, le poème lézamien ne connaît pas de repos; au contraire, il montre et développe un appétit monstrueux de lui-même et pour lui-même. Le poème fait étalage de ses formes, de ses odeurs, de ses couleurs, il naît d’une alchimie culinaire et chimique. Parce qu’il est d’un pantagruélisme ontologique, le poème lézamien est un chant méta-morphe et le poète en est son insatiable homo faber.


  1. Communications faites à l’université de Hermosillo au Mexique, de San Salvador, de Moscou, de Padoue, de San Juan à Porto Rico et de Toulouse.


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