José Rose[1]
Utopies écrites ou pratiquées, lointaines ou localisées, immédiates ou pour demain… les utopies sont à multiples facettes. Et elles reprennent des couleurs ces dernières années comme en atteste par exemple le colloque organisé par l’EHESS à Marseille en 2023, Voyage en utopies, et nombre de revues ou d’ouvrages dédiés aux Utopies.
Le mot serait même tendance. Il s’insinue dans les discours politiques et trône au fronton des commerces tout en étant associé à des expérimentations sociales et politiques comme les ZAD. Bouchet parle ainsi de « persistance utopienne (qui) s’observe en général sur des chemins de traverse, plutôt dans les angles qu’en position centrale » (Bouchet, 2021, p. 90) tandis que pour Paquot
l’utopie mérite toute notre attention, comme objet d’histoires, à la fois politique, économique, sociale, culturelle, et comme espérance pour réorienter notre petite planète, qui s’affole, dans une direction propice à une plus grande harmonie entre les humains et entre les humains et la nature (Paquot, 2018, p. 19).
Mais les utopies divisent, suscitant autant l’attirance que la répulsion. Les uns les postulent nécessaires aux humains car elles agrègent et polarisent les rêves d’ailleurs, les espoirs de monde meilleur et les désirs d’autrement. Lointains phares aux signaux faibles, elles s’avèrent être aussi de puissants projecteurs sur un réel détesté. Tandis que d’autres les dénigrent du fait de leur idéalisme, porte ouverte au bonheur imposé voire au totalitarisme.
Enfin, les approches utopiques concernent la plupart des dimensions de la société et particulièrement les questions éducatives, d’habitat, de gouvernement et de travail. Ce dernier thème est l’objet de ce chapitre qui revient rapidement sur la notion d’utopie avant d’examiner ce que peuvent être des utopies concrètes du travail.
La notion d’utopie
Le terme « utopie » recouvre aussi bien les utopies imaginaires des fondateurs de la notion que les utopies réalisées dans leur sillage ou encore ce que l’on nomme aujourd’hui les utopies concrètes ou réelles[2]. On parle même de dimensions utopiques d’activités réalisées comme des alternatives ou de simples innovations. On a ainsi « l’impression que le mot ‘utopie’, depuis cinq siècles, possède, telle une médaille, deux faces : l’une positive – le projet d’une société plus juste, plus fraternelle, plus généreuse et libératrice – et l’autre négative – un projet contraignant, totalitaire, irréfléchi, inconséquent et peu sérieux » (Paquot, 2018, p. 9).
Contexte d’émergence des utopies
Les utopies sont plus ou moins fréquentes selon les époques mais il semblerait qu’elles renaissent plutôt dans des périodes de crise et de profond bouleversement de la société, comme des critiques radicales et de possibles alternatives, mais aussi comme des rêves dans des périodes sombres. C’est sans doute le cas de la période actuelle marquée par une grande interrogation sur l’avenir d’un monde dépourvu d’horizon enthousiasmant, contraint par les techniques et la puissance des pouvoirs en place, traversé de contradictions insolubles, rejeté et qui exacerbe un désir vital de remise en cause de la société en place, un besoin d’élaborer d’autres perspectives, une volonté d’expérimenter de nouvelles manières de vivre.
Le renouveau des utopies trouve aujourd’hui sa source dans le besoin de sortir d’une idéologie dominante qui discrédite d’emblée toute velléité de transformation positive, toute espérance d’amélioration du sort de chacun. Elle naît du besoin de rompre avec le repli et le désarroi et d’affirmer que les humains, malgré la force des dominants, sont toujours en mesure de s’opposer, de chercher, d’innover et de rompre. Elle se nourrit de l’envie d’imaginer un autrement et un meilleur qui permette aux humains de développer une vie plus libre et de se projeter vers un futur désirable. Et ce désir est un principe d’action, un vecteur de justice et d’émancipation, un moyen d’accroître sa puissance d’être et d’agir.
Auteurs et expérimentateurs
Il importe d’abord de distinguer l’utopie comme forme littéraire correspondant à une façon spécifique de tenir un discours sur le monde, et l’utopie en acte qui renvoie à des expériences sociales qui ont des dimensions utopiques.
Les utopies traditionnelles, comme celle de More, étaient d’abord des fictions partant d’une analyse de la société existante et décrivant, de façon souvent détaillée, une société qui n’existe et n’existera pas mais qui pourrait servir de boussole. Ces œuvres de papier ont parfois inspiré des expérimentations concrètes, comme on a pu le voir au XIXᵉ siècle avec les phalanstères de Fourier ou le familistère de Godin. Parfois même, les deux s’entremêlent comme chez Owen qui a fondé la commune de New Harmony dans l’Indiana en 1824 tout en écrivant ses Propositions fondamentales du système social (1837) ou chez Cabet qui a écrit puis initié et suscité des communautés.
Des expériences collectives à dimension utopique sont aussi présentes au cours du XXᵉ siècle, comme l’illustrent les communautés hippies des années 1970, les communautés intentionnelles américaines observées par Lallement, les milieux des makers et des fablab (Berrebi-Hoffman, Bureau, Lallement, 2018), et, d’une certaine manière, les expérimentations sociales, habitats autogérés, AMAP, SCOP, ZAD ou ressourceries qui sont autant d’expériences utopiques locales et provisoires.
Chez les fondateurs, en particulier More, l’utopie se présente à la fois comme un non-lieu, un lieu d’aucun temps et un bon lieu. Elle se situe sur les registres de l’ailleurs et du meilleur, de l’autre et du supérieur. Elle est dépaysement et dépassement, rupture et dérivation, miracle et mirage. Elle envisage des possibilités de vie meilleure, plus libre, autonome, épanouissante, expressions d’une puissance d’être et d’agir accrue. Cabet imagine ainsi une Cité idéale, l’Icarie, dans laquelle l’égalité est de mise, l’argent et la propriété privée abolies, les progrès techniques mis en valeur, l’éducation universelle et gratuite, comme la nourriture et les vêtements.
Principaux éléments constitutifs des utopies
Les utopies sont des visions, au double sens du terme. Regard acide et perçant pour capter les failles du présent, regard lancé au plus loin de l’espoir, regard chaleureux et plein de vie. Elles sont geste de rupture et fondation, engagent l’esprit comme le corps, font vibrer autant qu’elles mobilisent, entretiennent le rêve comme elles incitent à l’action. Certes diverses, les utopies ont de fortes ressemblances, notamment dans leur façon de mettre en question le monde et ses aspects étranges et insupportables et de penser des modes de vie alternatifs permettant aux humains une vie plus épanouissante. Toutes, à leur manière, remettent en cause les diverses formes d’aliénation liées à la propriété privée, au travail subordonné et aux pouvoirs excessifs des puissants.
Le premier trait qui caractérise les utopies, qu’elles soient abstraites ou concrètes, est la critique de l’existant, qui ouvre la possibilité de le transformer[3]. Observations lucides et aiguisées de la société en place, elles sont prise de conscience des imperfections du monde, refus de l’ordre établi, contestation radicale de ses fondements et de son fonctionnement. « Les utopies se nourrissent de rêve, ou d’espérance, ou d’optimisme » mais certainement pas « d’accepter le monde tel qu’il est » (Bouchet, 2021, p. 17). L’utopie murmure « là c’est trop », « là c’est trop peu » ou encore « quelque chose manque » pour reprendre la formule de Brecht souvent citée. L’utopie est donc une révolte, un acte de liberté, une colère face à un système de domination, d’exploitation, d’aliénation et d’injustice.
L’utopie exprime ensuite un désir vivace d’être, de penser et de faire autrement. Elle est une volonté émancipatrice qui entend créer les conditions d’une vie bonne, d’une vie d’épanouissement et d’exercice de sa liberté permettant à chacun d’accroître sa puissance d’agir et à l’humanité de mieux vivre. C’est un anti-fatalisme. L’utopie s’impose aussi comme une nécessité et une espérance. Elle est un « allons-y » mobilisateur, une impulsion permanente. Elle est aussi un projet collectif qui peut concerner toutes les dimensions de la vie – travail, éducation, culture, mode de vie – une quête, une dynamique faite d’invention, de création, d’imagination mais aussi un processus fait d’étapes, d’événements, de tensions.
Elle est encore un pas de côté, une façon de changer d’angle de vue sur la réalité, de se décaler de la doxa, d’ouvrir le champ de vision et d’action, d’imaginer des perspectives enthousiasmantes, de se laisser conduire par des illusions assumées car stimulantes. L’utopie est aussi
une brèche expérimentale, collective, inspirée ou non de théories critiques, édifiée par des hommes et des femmes en rupture avec la société d’ordre et qui, suivant leur vision concrète d’une démocratie, imaginent un autre monde possible (Laville, Riot-Sarcey, 2020, p. 16).
L’utopie remet en cause les cadres, développe la réactivité face à l’inattendu et l’inventivité face aux obstacles, saisit les marges de manœuvre présentes dans les organisations et la société. Elle a des dimensions à la fois spatiales, temporelles, innovantes, normatives et émancipatrices.
Les spécificités des utopies concrètes
On parle aussi d’utopies concrètes, pratiquées, réelles, situées, expérimentales, bricolées, réalistes : autant de façons de nommer les tentatives de construction d’alternatives concevables et vivables. On parle même d’utopies nécessaires pour insister sur l’urgence à inventer et expérimenter de nouvelles manières de vivre.
La référence est ici celle de Bloch qui utilise l’utopie concrète comme « possibilité objective et réelle » mais aussi de Desroche avec sa notion « d’alternative utopique »[4]. D’autres termes sont utilisés : « utopies réelles » qui « cristallisent la tension entre rêves et pratiques » et se déclinent en « objectifs utopiques accessibles par étapes » et en « dispositifs institutionnels » (Wright, 2017, p. 19), « utopies concrètes » (Lallement), « réel de l’utopie » (Riot-Sarcey) qui se réfère à « l’utopie critique » de l’École de Francfort, « utopies réalistes » (Rawls). Cette catégorie englobe ainsi « expérimentations sociales ou collectives, innovations sociales transformatrices, politiques préfiguratives, hétérotopies, contre-sociétés ou sociétés imaginées, utopies terrestres réalisables ou réalistes, réformes non réformistes, organisations alternatives, contre-institutions, nowtopia, etc. »[5].
La dimension de rupture inhérente à toute utopie prend dans ce cas la forme d’une nécessité de faire autrement, d’un refus d’une situation insoutenable de personnes qui se retrouvent dans une impasse en compromettant leur santé et leur liberté, d’une volonté de chercher un nouveau cadre propice au développement de chacun. Mais cette force d’aller contre, d’échapper à une situation d’enfermement, a besoin de ressources, de moyens et de compétences pour bâtir un projet collectif soutenable.
Les utopies concrètes se réalisent ainsi dans des espaces dédiés, institués et protégés qu’il faut construire, investir, entretenir, faire évoluer. Dans ces lieux spécifiques, il se passe des choses annonçant de possibles dépassements. Cela donne de l’espoir et des contre-modèles envisageables dans un monde borné par la nécessité, cadenassé par le pragmatisme et sans espoir.
Les utopies sont aussi des processus imprévisibles qui combinent divers temps – enthousiasme, obstacles, départs, fausses pistes, dénaturation, banalisation, disparition – et ont des rythmes discontinus enchaînant accélération, suspension, précipitation et latence. Elles sont à la fois un présent expérimenté et une projection vers un futur désiré, accessible sous contrainte, et surtout moteur de la marche laissant toute leur place aux événements. Et ceci ne se fait pas sans contradictions ni crises.
Elles sont également collectives et visent à accroître les capacités d’action de chacun et de développement du groupe[6]. Elles expriment une ambition partagée de transformation constante du cadre d’action, d’institutionnalisation et d’évaluation des dispositifs mis en place. Et elles supposent un engagement coûteux, mobilisateur mais épuisant et incertain. Cette dynamique est souvent amorcée par une personne ayant un projet, une urgence et une capacité de conviction, aussitôt relayée par un groupe voulant construire ensemble un projet différent et un chemin d’indépendance, à créer les conditions de son épanouissement et de sa singularité. Et cette démarche partagée procure un étonnement (quelque chose d’autre est possible), un soulagement (enfin autre chose !), une envie de faire partie de l’histoire (c’est pour moi), une certaine joie (et cela me fait plaisir) et un désir d’en être et d’en parler.
Les utopies concrètes expérimentent en continu d’autres manières de faire, de penser et de vivre dans l’ici et maintenant de la transformation sociale[7]. Elles cherchent à mettre en place des dispositifs et des règles susceptibles de favoriser l’engagement de chacun, de susciter des sentiments de liberté et de responsabilité, de conforter l’espérance en un monde meilleur. Elles sont une volonté de montrer que le réel ne se résout pas dans l’immédiat, d’explorer systématiquement les possibilités concrètes de faire autrement et mieux, et peut-être de préfigurer des futurs possibles situés dans le double registre de l’idéal et de l’accessible.
Mais les utopies concrètes ne se limitent pas à l’innovation car le nouveau n’est pas forcément le meilleur. Il convient alors d’associer à l’utopie des valeurs justifiant d’autres manières de faire, considérées comme meilleures au nom de principes supérieurs tels que l’égalité, la justice, le partage du pouvoir ou l’émancipation.
Les utopies concrètes sont aussi des processus incertains qui se heurtent à des obstacles internes ou externes, à des difficultés souvent voisines pour garantir au quotidien la qualité, l’adaptabilité et l’efficacité collective, pour organiser la délibération, la réflexivité et la prise de décision. C’est ce qu’elles recherchent quand elles expérimentent de nouvelles formes de gouvernement et tentent d’associer tout le monde à la construction de l’utopie concrète.
Enfin, elles se distinguent entre elles selon qu’elles sont plus ou moins fermées ou ouvertes, éphémères ou durables, repliées sur elles-mêmes ou soucieuses de coopérations, locales ou ayant vocation à essaimer, orientées par des leaders inspirés ou un collectif structuré, visant de simples aménagements ou de profondes ruptures, résultat d’un projet préconstruit auquel il convient de se conformer ou d’une construction laborieuse qui se définit en avançant.
Les utopies concrètes du travail
Au XIXᵉ siècle, le travail occupait une place centrale[8] dans les récits et expériences utopiques, qu’il s’agisse des utopies fondatrices, qui l’évoquent de façon souvent précise, ou des utopies concrètes qui se construisent notamment autour de la façon d’organiser le travail.
Les motifs ne manquent pas pour cela. Le travail comme univers de sujétion et le salariat comme relation de subordination peuvent en effet susciter des aspirations à d’autres rapports de travail. Et l’activité de travail elle-même peut receler un potentiel utopique dans la mesure où elle suppose une capacité réactive du travailleur qui doit constamment faire face à des problèmes et donc trouver des solutions à la fois nouvelles et meilleures. Enfin, le travail étant une activité déterminante pour chacun et pour les sociétés, il peut devenir un levier essentiel tant de critique que de transformation radicale, éléments constitutifs des utopies.
Une approche utopique du travail consiste ainsi à imaginer des manières de faire plus épanouissantes, des modalités d’activité et de répartition du travail en rupture avec les formes courantes de division et de parcellisation des tâches, et au bénéfice de rapports de travail moins hiérarchiques. Les utopies remettent ainsi en cause les sources de l’aliénation liées à la propriété privée, au travail contraint et au pouvoir des dominants. Elles prônent le faire ensemble et imaginent des organisations nouvelles et qui peuvent être constamment remises en cause. Elles s’interrogent aussi sur la production – des objets, des règles, du collectif, du sens – et ses conditions de réalisation.
La place essentielle du travail dans les textes et démarches utopiques
More met ainsi l’accent sur les questions de propriété, de gouvernement mais aussi de travail, Fourier construit un modèle de travail plaisant, varié et libre, Déjacque considérait le travail comme constitutif de l’humain et plaidait pour la propriété commune, Godin mettait le travail au cœur de l’activité productive comme de l’éducation. Et aujourd’hui, nombre d’utopies concrètes se construisent autour des questions de propriété, d’exercice du pouvoir mais aussi de travail.
Ainsi, en Utopia, tout le monde, femmes et hommes, travaille et l’on veille « à ce que personne ne se livre à l’oisiveté et à la paresse ». « Chacun apprend le métier qui lui plait et qui sera le sien » (More, 1987, p. 147) et « les écoliers ne se bornent pas à regarder ; ils travaillent aussi et c’est pour eux une bonne gymnastique ». Mais ce travail est court – « six heures sont employées aux travaux matériels » – et varié « pour n’obliger personne à mener trop longtemps, contre son gré, une existence trop dure » (p. 140) et cela suffit pour les besoins car « tout est bien établi et entretenu ».
Pour Fourier, le travail doit être un plaisir et non plus une torture et il doit être rendu attrayant, chacun réalisant des activités à ses goûts et aptitudes. Il prône la variété des postes, des gestes et des responsabilités, ainsi que la rotation rapide des tâches qui favorise l’épanouissement. Et il souhaite que chacun travaille dans un cadre plaisant et en bonne compagnie dans des collectifs composés d’amis et d’amants, chacun choisissant librement les groupes dans lesquels il travaille, et favorisant l’émulation entre les groupes. Il plaide enfin pour l’association volontaire qui supprimera la concurrence et abolira le salariat tout en renforçant la liberté : ce sont les Phalanstères qui assurent la production, la distribution et la consommation des biens nécessaires ainsi que la cogestion des espaces de vie et de travail.
De son côté, Proudhon en appelle à « passionner le travail ». « Il faut travailler parce que c’est notre loi, parce que c’est à cette condition que nous apprenons, nous fortifions, nous disciplinons et assurons notre existence et celle des nôtres. Mais ce n’est pas là notre fin » (Proudhon cité par Abensour, 2000, p. 87). Il souligne ainsi l’ambivalence du travail : « spontané et libre, principe de félicité » d’un côté, « répugnant et pénible, principe de servitude et d’abrutissement » de l’autre. Et c’est pourquoi il est favorable à la diminution du temps de travail, à l’égalité salariale, à la polyvalence, à la rotation des tâches, à l’enrichissement du travail, à la montée en qualification de l’ouvrier, et opposé à l’atomisation des tâches, à la compétition et à l’idéologie du mérite. Enfin, il prône une réforme sociale fondée sur les principes d’association et de mutualité pour que le travailleur ne soit pas spolié et que le travail retrouve sa pleine signification.
En Icarie, cette fiction inventée par Cabet, tout le monde travaille, de 18 à 65 ans pour les hommes et de 17 à 50 pour les femmes, 6 heures en hiver et 7 heures en été. Ici,
tout concourt à rendre le travail agréable : l’éducation qui, dès l’enfance, apprend à l’aimer et à l’estimer, la propreté et la commodité des ateliers, le chant qui anime et réjouit les masses de travailleurs, l’égalité du travail pour tous, sa durée modérée et l’honneur dont tous les travaux sont environnés dans l’opinion publique.
Et la phrase en exergue de son livre – « Premier droit : vivre. Premier devoir : travailler. A chacun selon ses besoins. De chacun selon ses forces » – dit l’essentiel de son projet.
De son côté, Owen, en fondant la communauté New Harmony, expérimente de nouvelles formes d’organisation du travail industriel fondées sur la réduction du temps de travail, l’abolition du travail des enfants et l’amélioration des conditions de travail. Il crée des communautés conçues sur le mode de la coopération et de la solidarité mais ce furent des échecs qui inspirèrent toutefois les penseurs socialistes et les fondateurs des magasins coopératifs.
Quant à Godin, il entend, en créant le familistère de Guise, concilier un esprit communautaire utopiste et une organisation économique susceptible, par la qualité du produit, de garantir un niveau satisfaisant de compétitivité et donc de bons salaires. En créant ce « Palais social », il s’agissait d’adapter le Phalanstère de Fourier à l’entreprise capitaliste, de l’inscrire dans un marché et non de constituer une communauté en vase clos. Il entend aussi instaurer la démocratie dans les ateliers, favoriser la solidarité concrète plus que l’excellence individuelle, accorder des droits similaires aux hommes et aux femmes, mettre en place une organisation du travail qui fasse aimer le travail et assure la bonne santé, garantisse un logement et de bonnes conditions de repos et rende plus facile la vie de chacun.
Ceci reste vrai dans les expériences contemporaines analysées par Lallement. Ainsi, dans les communautés intentionnelles aux États-Unis, le travail est presque une religion et la base de l’identité. Il est défini de façon extensive puisqu’il intègre les tâches ménagères, éducatives, militantes et toute activité utile. Tout le monde travaille de l’enfance à la vieillesse même si l’ampleur varie. Le travail est l’objet d’une régulation sociale rigoureuse avec un système de crédits et de contreparties et des principes d’organisation du travail très précis : variété, liberté de choisir ce que l’on a envie de faire, égalité des tâches et prise en charge commune de celles que personne n’a envie de faire. La vie communautaire favorise aussi les moments de sociabilité, de conversation et de fêtes. Les communautés intentionnelles se caractérisent également par un projet commun (respecter la nature, aspirer à l’égalité) et la priorité accordée aux biens collectifs.
Enfin, dans l’éthique hacker, le travail occupe une place majeure et est associé à la passion, l’efficacité, la méritocratie, le geste artistique, la coopération libre et horizontale. Les fablabs proposent ainsi des espaces et outils partagés, de multiples possibilités de coopération, des recherches alternatives, des actions fondées sur le plaisir et la gratuité et non sur un objectif contraint et finalisé, et une vision partagée mettant en avant l’invention, le bricolage, le recyclage, le souci écologique et la critique des experts.
Pour autant, on ne peut passer sous silence les critiques radicales du travail[9] qui se sont exprimées à diverses époques et qui, paradoxalement, accordent aussi une grande importance à cette notion. Cette « étrange folie » qui « possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste » (Lafargue), cette folie de « l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture » est d’abord aliénation de la liberté, et il convient d’en réduire la durée à 3 heures par jour tout en augmentant les salaires et en se libérant des tâches pénibles par le progrès technique.
Un siècle plus tard, Gorz (1991, p. 130) estimait aussi que
pour sauvegarder ce qui faisait le contenu éthique de l’utopie socialiste, une nouvelle utopie est aujourd’hui nécessaire : celle de la société du temps libéré. L’émancipation des individus, leur libre épanouissement, la recomposition de la société, passent par la libération du travail. C’est par la réduction de la durée du travail qu’ils peuvent acquérir une nouvelle sécurité, un recul par rapport aux ‘nécessités de la vie’ et une autonomie existentielle qui les porteront à exiger leur autonomie croissante dans le travail, leur contrôle politique de ses buts, un espace social dans lequel puissent se déployer les activités volontaires et auto-organisées.
Une convergence de vue sur les formes du travail dans les expériences utopiques
Au-delà de la variété des formes de travail, des effets de contexte historique et géographique, on peut retenir quelques invariants qui se retrouvent et se justifient de façon équivalente. Ainsi, dans toutes les approches à dimension utopique, le travail est connoté positivement car il a un sens pour ceux qui le font et une finalité dans laquelle chacun peut se reconnaître, ce qui permet de s’engager et de se projeter. Le travail y est réduit[10], varié, variable et il se réalise dans de bonnes conditions. Il est choisi et garantit à chacun une certaine autonomie. Il procure joie, plaisir à participer à une œuvre commune, satisfaction du travail bien fait et il y a moins de souffrance, de frustration et de servitude volontaire. Le travail permet aussi d’inventer et d’expérimenter de nouvelles manières de faire, de construire des modes d’organisation du travail en décalage avec la norme, de redéfinir les rapports hiérarchiques et de coopération, d’articuler différemment le travail et la vie.
Dans cette vision, la coopération l’emporte sur la concurrence, le fonctionnement collectif sur la pression individuelle, la démocratie sur l’autorité, l’innovation permanente sur la routine, la confiance sur le contrôle. Quant aux produits de l’activité, ils sont d’abord utiles pour la société. La répartition du travail est en rupture avec les formes dominantes de division et de parcellisation des tâches, de pression, de frustration, le tout au bénéfice d’une appropriation démocratique du travail par les travailleurs. Le travail devient faisable et non pas empêché.
Ainsi, le travailleur n’est plus un simple exécutant passif et transparent mais un sujet actif, une personne reconnue qui sait faire face à des obstacles et à des conflits. Il est informé, participe à la décision, travaille en coopération, noue des relations enrichissantes, se reconnaît dans un lieu auquel il contribue et qui lui appartient en partie. Il participe à la transformation des modes d’organisation du travail. Il peut inventer et expérimenter de nouvelles manières de faire, participer à la transformation des modes d’organisation du travail, des rapports de travail, des liens entre le travail et les autres dimensions de la vie.
Des interrogations partagées
Pour autant, la mise en œuvre de ces orientations ne va pas de soi et se heurte à des difficultés que la plupart des expériences du travail à dimension utopique rencontrent. Les premières concernent l’activité de travail proprement dite. On ne peut éviter en effet une certaine division du travail, une allocation centralisée des ressources. Et comment réduire et mieux répartir la part du travail contraignant et peu valorisant, prendre en compte les préférences individuelles, construire des équivalences entre les types de tâches et de responsabilités, équilibrer travail salarié et domestique, prendre en considération le sensible dans le travail ? Cela suppose d’inventer de nouvelles façons d’organiser le travail.
D’autres difficultés concernent la façon de réguler et d’administrer le travail. Il convient alors de définir de nouvelles règles, processus de décision et dispositifs de contrôle, permettant de concilier la liberté de chacun avec la nécessaire coopération, la coordination efficace et la planification des activités. Et cela induit un exercice du pouvoir mieux partagé et moins autoritaire. Là encore, cela suppose d’expérimenter des formes d’organisation à dimensions autogestionnaires ou démocratiques qui tentent de mettre en cause la logique hiérarchique, de laisser plus d’autonomie et de responsabilité aux salariés, de garantir l’appropriation collective et la répartition des pouvoirs. Mais il ne va pas de soi de chercher des alternatives au capitalisme tout en étant dépendant de lui, de combiner utilité sociale et rentabilité économique, de gérer les contraintes financières, de réduire les risques de routinisation, d’accepter l’implication variable des salariés et la lassitude, d’entretenir un climat de confiance et de créativité.
D’autres enfin ont trait à la possibilité de passer d’expériences concrètes locales à une vision plus systémique du travail libertaire pour tous. Comment en effet dépasser les contradictions internes aux rapports de travail et les conflits d’intérêt et divergences de vue qu’elles entraînent nécessairement ? Cela suppose aussi de faire face aux contraintes externes, de s’inscrire dans la longue durée, de se développer en interne tout en établissant des liens de coopération avec d’autres expérimentateurs, voire en essaimant ou en servant de référence inspirante. Mais l’expérimental et l’éphémère ne sont-ils pas le lot de toute utopie concrète inscrite dans l’ici et le maintenant ?
Quelles relations entre utopies du travail et liberté ?
La singularité de l’approche ArTLib réside dans le fait d’associer travail, utopie et liberté. Le travail peut en effet s’exercer sans liberté, lorsque les contraintes sont nombreuses et impératives, ou en liberté lorsque le travailleur dispose de grandes marges de manœuvre. Mais cette liberté peut être réelle ou apparente, car, dans toute activité de travail, il y a du contraint et de l’initiative, de la routine et de l’innovation, du prescrit et de l’improvisé, de l’autonomie et de l’hétéronomie. On peut alors s’interroger sur les possibilités d’inventivité, de remise en cause des normes et des cadres prédéfinis, de réactivité face à l’inattendu, de saisie des marges présentes dans les organisations, de capacité à s’abstraire des rapports de dépendance et de domination. Et c’est là que peut résider l’originalité des utopies concrètes du travail.
Mais elles ne peuvent se limiter à de simples innovations organisationnelles comme le prônent des approches modernistes de l’entreprise qui, tout en restant dans une logique de marché néo-libérale, entendent donner plus d’autonomie aux travailleurs, ou des approches réformistes de type « entreprises libérées » qui accordent une certaine place à la participation de chacun sans remettre en cause le salariat. Ce qui distinguerait finalement les approches utopiques serait une conception élargie de la liberté et favorable à l’émancipation de chacun, une remise en cause radicale des rapports de production dans les entreprises, une contestation des formes de domination capitaliste.
Bibliographie
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- Aix Marseille Université, CNRS, LEST, Aix-en-Provence, France.↵
- « L’utopie n’est pas un simple mythe, elle désigne, lorsqu’il s’agit de cette utopie concrète dont j’ai parlé, une possibilité objective et réelle. C’est un principe de lutte. Ce qu’elle désigne, c’est le non-encore-découvert du nouveau… Ce que je m’efforce, c’est de lire dans le présent le possible qui s’y trouve inscrit » (Bloch, 2016, p. 86). ↵
- L’utopie serait donc « une forme de critique d’une situation sociale existante et le souhait d’une vie et d’une société meilleures » (Gueguen, Jeanpierre, 2022, p. 171).↵
- Desroche distingue ainsi « l’utopie écrite » et les « utopies pratiquées », ces « micro communautés vécues comme autant de contre-sociétés » (Desroche, 1991, p. 80). Pour lui, « il ne s’agit ni d’un oui béat ni d’un non sarcastique à toute utopie. Mais d’un pourquoi pas oui ? Pourquoi pas mais ? ».↵
- « Utopies concrètes, utopies réelles ou réalistes, réel de l’utopie et pratiques utopiques sont autant d’expressions qui laissent entendre qu’il existe une matérialité de l’utopie » (Bourgne, Drevet, Fourt, Gay-Charpin, 2020, p. 199).↵
- De ce fait, les expérimentations de modes de vie alternatifs et les reconversions individuelles ne peuvent être considérées comme des utopies même si elles cherchent à faire autrement et mieux. ↵
- Ceci « sans tomber dans le piège qui consiste à associer n’importe quelle innovation sociale ou politique à une forme d’utopie réalisée » (Lallement, 2019).↵
- « Chez Fourier c’est manifeste, chez Cabet c’est évident, chez Joseph Déjacque également, etc. » (Lallement 2019, p. 12).↵
- C’est « une certaine utopie qui est arrivée à sa fin, celle qui dans le passé s’était cristallisée autour du potentiel qui résidait dans la société du travail » (Habermas, 2011, p. 109-111).↵
- « Journée de travail réduite à qui mieux mieux » (Desroche, 1991, p. 96).↵


