En(quêtes) d’utopies concrètes dans l’ESS

Mariagrazia Cairo Crocco[1] et  Nadine Richez-Battesti[2]

Le champ de l’Économie sociale et solidaire (ESS), aujourd’hui régi par la loi de 2014, trouve ses racines dès le XIXᵉ siècle dans la tradition du mouvement associationniste, marqué par l’autonomie et l’émancipation par le travail. Les organisations et le sens du travail qui lui est associé semblent portés conjointement par des valeurs de solidarité intrinsèques au projet collectif déployé, des pratiques de coopération et une vision de la transformation sociale. De l’insertion par l’activité économique aux organisations multi parties prenantes en passant par les entrepreneurs salariés, de nouvelles formes organisationnelles et de travail ont émergé plus récemment comme autant d’objets inspirants, porteurs de promesse d’émancipation et d’alternatives. Ils constituent des lieux de travail à visée utopique (Desroche, 1991) – souvent dans le cadre de micro-expérimentations sociales (Paquot, 2020) – qui rendent compte d’un rapport au travail spécifique.

Dans cette perspective, comment observer et analyser ces nouvelles formes du travail tant du point de vue des organisations qui lui servent de support que du sens du travail qui lui est associé, autant au niveau des organisations que de la place des sujets agissants ? Et quel rôle y occupent les formes de créativité favorisant l’émancipation dans l’organisation du travail ? Quels en sont ses espaces et les conditions de son émergence et de sa pérennisation ? Ses promesses se déclinent-elles durablement dans des alternatives et à quel prix ?

Ces questions prennent tout leur sens dans un contexte où les aspirations à transformer la société se réaffirment (Coutrot, Perez, 2022 ; Frère, Laville, 2022) face aux enjeux des nécessaires transitions. Pour tenter d’y répondre nous nous appuyons sur des enquêtes de terrain menées sur deux types d’organisations au sein de l’ESS : une association dans le secteur de l’éducation et une coopérative dans celui de l’agroalimentaire.

Avant de rendre compte de ces analyses, nous présentons notre conception de l’utopie, incarnée dans des expériences réelles. Nous montrons l’ancrage utopique historique de l’ESS dès son origine. Puis nous analysons les deux expérimentations choisies – une coopérative et une associative – pour parcourir des sentiers utopiques et leur mise en acte. Enfin, nous discutons le pouvoir inspirant de l’ESS, ses limites et ses enjeux.

L’ancrage de l’économie sociale dans l’utopie

L’utopie comme trajectoire d’expérimentation concrète

En nous distinguant d’une conception de l’utopie comme un projet qui ne peut advenir, nous la considérons comme une brèche entre le présent et le futur (Duverger, 2021). Nous l’abordons par les pratiques et à travers le récit qu’en font les acteurs devenus auteurs à cette occasion, ce qui nous permet d’en déconstruire les mythes et d’y faire apparaître les contradictions et les conflits (Blin et al., 2020). Nous nous situons à une échelle locale, sectorielle, unique, parfois éphémère et souvent dans des micro-expérimentations sociales (Paquot, 2020). Il s’agit, à travers ces utopies concrètes, de bousculer les rapports de domination et de dépendance, autorisant ou empêchant l’autonomie et la puissance d’agir, ouvrant des « possibilités concrètes de penser et de faire autrement afin que le travail laisse plus de place à la liberté » (Donaggio, Rose, Cairo, 2022, p. 242), produisant ou non des anticipations de futurs émancipateurs dans l’ici et le maintenant de l’action. L’utopie peut être caractérisée par différentes dimensions[3] : elle est spatiale car elle prend place dans des lieux inédits qu’elle façonne ; elle est temporelle car elle s’exprime dans un moment contextualisé ; elle est principe d’action en proposant conjointement alternative et « expérimentations bricolées » (Lallement, 2022). Enfin, les utopies concrètes peuvent se saisir comme des « contre-espaces », des « espaces absolument autres », des hétérotopies au sens de Foucault (2001), des espaces qui ont des rôles et fonctions différentes dans chaque société et qui se transforment, se résorbent ou s’accentuent au gré des changements sociétaux.

Si les expériences de travail à visée utopique occupent des espaces concrets et réels et se caractérisent par la nécessité de changement et le désir de transformations viables dans le présent, il reste à savoir comment et à quelles conditions se produit l’accordage entre gouvernance, modèle économique, organisation, sens du travail, rapport au territoire, équilibre entre sphère individuelle et collective.

Au cœur de l’émergence de l’économie sociale, la solidarité comme forme utopique

L’organisation du système capitaliste, basé sur l’emploi et la production, nécessite, dès son émergence, la gestion des inégalités entre citoyens. Les sociétés modernes tâchent d’organiser l’ordre social en s’appuyant sur le travail pour encadrer et gouverner la misère (Procacci, 1993). En effet le paradoxe constitutif de la Modernité est de donner « l’accès à la citoyenneté politique sans offrir une citoyenneté sociale : la misère travailleuse s’installe dans le non-droit » (Draperi, 2007, p. 94).

Dans ce contexte marqué par les révolutions industrielles, le gouvernement et l’organisation du travail impactent, de manière irréversible, l’espace social, ce qui conduit, au XIXᵉ siècle, à l’émergence de l’ « Économie sociale ». Par contraste et en réaction à l’économie politique classique, elle assume d’emblée une posture critique (Polanyi, 1989) et peut se définir comme un contre mouvement. L’Économie sociale veut allier un mode de production économique avec une réduction de la pauvreté qui menace l’ordre établi, d’où l’intérêt d’une organisation de prise en charge du social, centrée sur l’idée de solidarité et visant un modèle économique alternatif au modèle du laissez-faire libéral.

Portée par différents courants de pensée allant du socialisme utopique à la reconnaissance d’une troisième voie, ni libérale, ni étatiste, elle emprunte le canal du mutuellisme avec Proudhon, du coopératisme jusqu’à la république coopérative avec Gide ou du solidarisme de Bourgeois (Defalvard, Ferraton, 2021). Dans son acception plus libérale ou inspirée du christianisme social, elle porte la revendication de plus de solidarité, une solidarité de nature philanthropique. Dès le XIXᵉ siècle, en Europe, la solidarité s’atteste comme le principe de protection susceptible de limiter les effets perturbateurs de l’extension de l’économie de marché. De plus, dans ces pratiques d’entraide mutuelle et d’auto-organisation, le lien social volontaire, propre à la citoyenneté moderne, c’est-à-dire respectant les principes de liberté et d’égalité et réalisant dans l’action concrète le principe de fraternité, peut être mobilisé comme une ressource économique. Une première logique de réaction, à l’égard des effets du capitalisme, s’entremêle à une logique d’adaptation fonctionnelle (Laville, 1999). Par exemple, les organismes de secours mutuel ont préfiguré les systèmes de protection sociale. L’Économie sociale est donc tendue entre réaction au capitalisme et adaptation ou régulation du capitalisme, prolongeant en ce sens l’action de l’État social en crise (Draperi, 2003) et ses dysfonctionnements.

L’ESS : une architecture pour des alternatives ?

Ces différentes acceptions traversent encore aujourd’hui les formes modernes de l’Économie sociale, qualifiée d’ « Économie sociale et solidaire » depuis la loi de 2014. L’ESS revendique la volonté de s’émanciper des normes économiques dominantes, d’une part à travers un modèle d’entreprise fondé sur une propriété collective du capital et des règles de gouvernance démocratiques, d’autre part avec la volonté de favoriser le développement des solidarités et l’émancipation qu’elle rend possible. Desroche (1976) a largement documenté la trajectoire qui va des utopies écrites aux utopies pratiquées. Celles-ci sont parfois en retrait de ces aspirations utopiques et peuvent faire l’objet d’un processus de banalisation ou de récupération. Lorsqu’elles s’affirment comme contre-hégémoniques, elles contribuent au développement de marges instituantes (Castoriadis, 1975 ; Bodet, Lamarche, 2020) qui nourrissent les imaginaires et ouvrent la voie à des expérimentations concrètes, comme autant de quêtes d’alternatives au libéralisme.

Dans ce cadre s’inscrivent les initiatives vouées à questionner le politique en lui rappelant son objectif d’intérêt général et à interroger l’économie quant à sa possibilité de viser le bien commun et non pas l’appropriation individuelle du profit. Il s’agit, donc, de « réinscrire la solidarité démocratique au cœur même de l’économie » (Laville, 2010, p. 253) afin de promouvoir plus d’équité et de justice au sein de la société. Cela implique « d’intervenir sur les conditions de vie en société » (Hersent, 2011, p. 24) c’est-à-dire, privilégier des actions nées à partir de besoins ressentis et travaillés par les citoyens, pour favoriser l’égalité, l’émancipation et la cohésion sociale.

L’ESS ne refuse pas le marché, elle propose sa « domestication » par l’adaptation et l’utilisation de règles sociales et environnementales reconnues et partagées à échelle mondiale. Elle s’inscrit dans une perspective d’économie plurielle, fondée sur une hybridation des ressources – monétaires et non monétaires – tirées du marché (vente de biens et services), de l’État (redistribution) et de la réciprocité dans les échanges (engagement bénévole…) (Laville, 2010).

De fait, « qu’elle se pense comme alternative ou complémentaire, l’ESS se pense bien comme une autre économie » (Autès, 2006, p. 85). Cette autre économie se confronte, toutefois, aujourd’hui, à une incitation des pouvoirs publics à promouvoir des formes d’entrepreneuriat social qui, tout en répondant aux critères formels de la loi de 2014, n’échappent pas aux logiques concurrentielles et individualisantes de l’état néolibéral (Groupe du RIUESS, 2021). Cependant, en observant les structures de l’ESS, on peut prendre acte, dans un panorama extrêmement hétérogène, de pratiques et activités qui essayent, malgré les injonctions à la concurrence, à la managérialisation, à la performance et à l’évaluation de résultats quantifiables, de résister et montrer une voie alternative. Cette voie passe à la fois par le choix des statuts, l’organisation d’une gouvernance partagée et une conception large du travail articulant salariés et bénévoles.

On a ainsi pu observer qu’une part significative des expériences qualifiées d’utopiques, par leurs observateurs, prennent appui sur des statuts spécifiques de l’ESS – associatif et coopératif – considérés comme levier de développement d’un projet alternatif et supports d’une conception renouvelée de l’organisation portée par des collectifs d’acteurs engagés.

Des petites utopies en acte

Nous avons enquêté sur deux terrains de recherche dans le sud de la France dans le cadre d’une méthodologie compréhensive et pragmatique (Dewey, 1938). Ces terrains d’enquête sont le fruit de rencontres marquantes, notamment au regard de la place des relations entre travail et liberté, et de la référence centrale à la transformation sociale. Ils nous permettent de requestionner quelques invariants des utopies concrètes dans le champ associatif et coopératif. L’un de nos terrains concerne un espace éducatif associatif, aujourd’hui en veille, comprenant une école primaire, un accueil de loisirs, un accueil social dans un même espace et avec les mêmes systèmes de vie et d’apprentissage proposés aux enfants (et aux adultes), pendant le temps scolaire ou de loisir. L’autre est une entreprise récupérée et organisée en société coopérative (Scop) dans le secteur agro-alimentaire qui explicite une trajectoire collective dans laquelle les rapports entre travail et liberté ont conduit à une réinvention assez radicale de la structure, de l’organisation et du sens du travail.

Nous avons cherché à comprendre comment les rapports entre travail et liberté sont pensés, mis en action et questionnés. Nous nous intéressons à la genèse du projet, aux organisations du travail, à la manière dont le rapport au travail et à la liberté s’expérimente dans le quotidien de chaque travailleur, bénévole ou usager. Cela implique de questionner la dimension politique, les formes de démocratie et la place du collectif, la circulation du pouvoir et de la liberté dans ces expériences, à la fois par l’analyse de leur fonctionnement interne et en explorant également les partenariats et les rapports au monde extérieur. Ce faisant, nous nous centrons sur le projet et ses valeurs, ainsi que sur les éventuelles références théoriques, politiques, expérientielles qui auraient guidé chaque utopie singulière dans sa rupture avec l’existant, dans l’analyse critique du présent, dans la manière dont chaque expérience tente de penser sa contribution à l’avènement d’un autre monde par une expérience modeste en forme de préfiguration.

Parcourir des expériences utopiques

D’un projet « contre » à l’émergence d’une alternative viable ?

J’ai choisi de créer cet espace éducatif pour continuer à faire mon métier que je n’arrivais plus à exercer dans le service public d’État, […] ce n’était pas la volonté de faire une énième école privée. C’était un choix d’abord personnel pour continuer à faire mon métier et expérimenter un espace où éducation et instruction n’étaient pas séparées.

Telle est la réponse d’un enseignant qui décide de créer un espace éducatif pour continuer à travailler et suivre son désir de transmettre et d’éduquer alors que le cadre de l’exercice de son métier devenait « impossible et invivable » (Schwartz, 2007). Dans nos enquêtes, nous constatons en effet qu’un projet à visée utopique émerge d’abord d’une nécessité, d’un refus d’une situation insoutenable pour une personne ou pour un collectif qui se retrouve dans une impasse atteignant la santé et la liberté. Ce sont des cendres d’une bataille singulière que renait un élan vers un possible et un faire autrement, soutenu par une sorte de vitalisme. Cependant, puisqu’il s’agit de tracer un chemin d’indépendance et de liberté, cette force d’aller contre, de poser une alternative, d’échapper à une situation d’enfermement, a besoin de s’accompagner de ressources, moyens et compétences permettant de bâtir un projet qui ne peut pas concerner seulement une individualité même lorsque l’idée de départ repose sur une personne. Un projet à visée utopique n’est pas l’entreprise d’un visionnaire mais une proposition qui commence ici et maintenant pour soi-même et pour la société également. Changement et transformation sont envisagés par le collectif et pour le plus grand nombre.

Le recours à l’imaginaire, aux héritages politiques et littéraires, voire à d’autres formes d’utopies concrètes se révèle indispensable. L’espace éducatif bâtit sa construction en réinvestissant les traditions utopiques en éducation, notamment à partir de l’éducation nouvelle et des principes de Célestin Freinet (2016) plus singulièrement, mais également à partir d’expériences de pédagogie sociale, à la manière de Laurent Ott (2009 ; 2011), implantées ici et ailleurs. De cette manière, cet espace vise une approche pédagogique émancipatrice pour tous : enfants comme adultes. L’entreprise récupérée fonde son action à partir d’une nécessité de garder des emplois, certes, mais en s’inspirant des luttes d’autres expériences précédentes (LIP par exemple) et en inspirant d’autres luttes à son tour comme celle de l’Après M à Marseille ou de La Belle Aude à Carcassonne. Ils construisent un récit porté selon différentes modalités, dans des alliances avec les chercheurs, des journalistes, mais ils mettent aussi en scène ce récit dans un groupe de musique et dans une pièce de théâtre.

Le lien entre utopie concrète et expérimentation collective traverse ces deux terrains et constitue un marqueur. Dans chacun d’entre eux la dimension utopique du projet s’accompagne d’un tâtonnement, d’une quête de nouvelles procédures, de liens renouvelés. Le tâtonnement peut concerner tout autant la manière de concevoir la gouvernance que le mode d’organisation du travail ou encore la construction de soi qui résulte de l’engagement dans le projet. Ce tâtonnement s’exprime dans des temps de délibérations, qui permettent de choisir et reformuler les problèmes de l’activité. L’utopie ici se produit par ce tâtonnement permanent d’une forme de normativité, à travers une critique en acte assumée. Progressivement, la recherche d’une viabilité du projet amène des ajustements qui concernent l’organisation de l’activité et l’engagement des personnes impliquées pouvant amener un sur-engagement de soi débouchant sur des formes d’auto-exploitation allant jusqu’à des situations sacrificielles.

Utopies concrètes versus expérimentations : la gouvernance au cœur

Les deux expériences que nous avons observées portent en elles une dimension utopique du rapport au travail et aux libertés qui les conduit vers des formes de gouvernance expérimentales, même si juridiquement définies, caractérisées par des tâtonnements et des ajustements permanents (Petrella, Richez-Battesti, 2013). Elles ne cessent de questionner l’organisation du pouvoir et l’alignement entre projet politique, temps, espace et rôles dans la réflexion et dans l’action. La gouvernance est un levier des principes d’action. Par exemple, les espaces éducatifs ont fait des choix d’une gouvernance et d’une organisation du travail sur le mode coopératif, même s’il s’agit d’une association qui compte deux salariés. À la co-présidence, assurée par deux bénévoles, juridiquement responsables, est associé un « conseil de fonctionnement » (CF) composé de trois collèges : garants bénévoles, salariés, représentants des parents d’élèves. Les salariés ont une place fondamentale dans la prise des décisions quotidiennes et les orientations à plus long terme. Puisqu’ils font vivre cette expérience chaque jour, ils assument et revendiquent tout à la fois la liberté de la construire telle qu’elle existe et le pouvoir de gérer les contraintes qui lui sont liées.

Dans l’organisation de l’entreprise récupérée, coexiste au côté de la coopérative, une association qui organise le lien au territoire et aux militants, à la fois vestige des années de lutte et vecteur de solidarité. La gouvernance de la coopérative au cœur de l’activité économique, s’ajuste au fil de l’eau pour répondre au double enjeu de maintien de démocratie et de prise de décisions rapides dans le cadre de cercles concentriques mis à l’épreuve des pratiques. Toutefois, même si dans la coopérative, l’exercice et la circulation du pouvoir semble mieux définis que dans l’association portant des espaces éducatifs, il n’est pas évident d’assumer à la fois le rôle de décideur (sociétaire) et de travailleur, notamment sur les questions d’amélioration des conditions de travail, certains ne souhaitant d’ailleurs pas assumer ce principe de double qualité.

Si la gouvernance semble être un levier pour renforcer un modèle socio-économique de ces expériences utopiques souvent fragile, elle ne réussit pas pour autant à en assurer la pérennité, signalant la difficulté à bâtir durablement des alternatives viables.

Réinvestir l’espace et le temps par le travail et l’engagement

La nécessité de faire autrement, le désir de transformation et la recherche d’un cadre propice sont des éléments fondamentaux pour se lancer dans la construction d’une alternative. Mais ce n’est que le point de départ car il faut tout construire et réinvestir son temps et son espace de vie, ainsi que les lieux que l’on veut transformer ou récupérer. De ce fait, on observe la dimension centrale du travail et de l’engagement comme exercice en tension du faire ensemble.

L’entreprise récupérée émerge d’un désir de réinvestir les moyens de production qu’une firme multinationale puissante voulait soustraire aux salariés. Après une lutte de 1336 jours, les salariés se sont réappropriés l’espace et le temps de l’entreprise, de l’emploi et des relations de travail et de liberté entre travailleurs et vis-à-vis du marché. Cette dynamique se construit entre enthousiasme de la lutte, imagination d’un avenir plus gratifiant et obstacles à franchir dans l’organisation interne et dans le rapport à un marché très concurrentiel.

La production (de biens ou de services) se pense et s’élabore dans la conviction d’occuper un « lieu absolument autre dans l’économie, une espèce de contestation à la fois mythique et réelle de l’espace où nous vivons » (Braconnier, 2013, p. 66). Tel est le cas, dans le choix d’une ligne commerciale et d’une filière bio et locale pour la coopérative ou dans la recherche du prix plus juste pour les usagers de l’école et du centre de loisirs de l’espace éducatif enquêté. Le rapport au temps et à l’espace s’avère fondamental dans la production de la valeur.

L’association portant des espaces éducatifs affirme que son projet se réalise dans un espace, décomposé lui-même en différentes aires : une petite tanière, l’espace bâti de l’école, un grand parc avec un jardin, un poulailler, un lieu extérieur partagé avec d’autres associations, adultes et enfants. L’agencement de l’espace éducatif, son usage et l’organisation de ses temporalités matérialisent les exigences d’un lieu conçu pour développer la coopération et l’autonomie pour enfants et adultes dans un espace donné et approprié collectivement.

La genèse de chacune de ces expériences ainsi que ses moments de crises dans les phases successives de consolidation semblent s’inscrire dans le registre du kairos : l’intensité du temps et de l’espace de la vie sont totalement remplis par la conception, mise en place et recherche de solutions au regard de l’expérience utopique, presque en oubliant tout le reste : les affects, la famille, tout ce qui se passe en dehors. Or, comment maintenir l’intensité politique, l’engagement, sans tomber ni dans la banalisation de l’expérience naissante ou en phase de consolidation, ni dans le surinvestissement d’une cause qui risque de troubler précisément le temps et l’espace de la vie du projet et de tous ceux qui se retrouvent, de près ou de loin, impliqués dans cette expérience ? Comment éviter l’auto exploitation lorsque l’on a voulu fuir l’aliénation ? Si ces utopies recherchent un autre rapport au temps et à l’espace, notamment par un rapport au travail et à la liberté différents, comment éviter qu’elles buttent sur les temps de travail et sur une auto-restriction des libertés ? Ces questions traversent l’ensemble des expériences, avec une intensité variable et qui semble proportionnelle à l’ampleur des luttes initiales ou aux difficultés pour inscrire le projet dans la durée.

Un accordage fragile et instable

On observe ainsi une diversité des arrangements de ces expérimentations utopiques, avec cependant comme traits marquants leur instabilité et les tâtonnements permanents. L’alignement (Eynaud, 2019) entre projet social, gouvernance et modèle économique ainsi que conditions de travail est en tension permanente, sans cesse remis en question collectivement. Rechercher cet alignement peut aussi vouloir dire envisager tous les possibles, s’autoriser un arrêt d’une expérience, une mise en veille, dans une société où le temps de réflexion sur l’action est toujours plus restreint. Il s’agit d’expérimenter, tâtonner, tant que l’utopie participe à la transformation de soi et des autres. C’est bien ce processus qui a conduit à la mise en veille du projet des espaces éducatifs.

Nous synthétisons nos observations dans le tableau suivant en reprenant les catégories d’analyse des trajectoires utopiques présentées ci-dessus : le projet, la gouvernance et le modèle économique et le travail.

Tableau : Synthèse des marqueurs des deux expériences utopiques

Cas et dimensions d’analyse

Entreprise récupéréeEspaces Éducatifs

Origine du projet
Recherche d’une alternative

Filiale d’une multinationale : refus de la fermeture de l’usine et volonté de s’émanciper du grand capital.

Espaces éducatifs : école, loisirs, coéducation, formation pour s’émanciper de l’Éducation nationale.

Projet (mythe, utopie)

Narration et récit utopique

Le sens du travail

Innover, transformer

Le cœur de l’action : la liberté

Création de la Scop en 2014 après 1336 jours de lutte contre Unilever.

Faire du thé de qualité et des tisanes locales.

Une pièce de théâtre, un groupe de musique portés par l’association.

Création de l’association en 2015. Alternative pour une autre éducation.

Individu (enfant, adulte) dans un collectif.

Pas de liberté sans contraintes. Règles reconnues comme viables par le collectif.

Un film.

Gouvernance

toujours en ajustement

Modèle économique
en tension

Scop, gouvernance en travail : rendre possible les arbitrages et la prise de décisions tout en garantissant l’exercice de la démocratie.

Comité de pilotage élargi, conseil d’administration et cercles concentriques.

La gouvernance contraint le tournant gestionnaire. Refus du management désincarné.

Statut associatif mais sur modèle coopératif : volonté de donner le pouvoir aux salariés.

Lien salariés-bénévoles-usagers indispensable mais, non décisif.

Une place des bénévoles en tensions : une activité et participation indispensables au projet mais un pouvoir limité.
Fragilités du modèle économique.

Travail

Organisation et activité

La revendication de la liberté

Travail à la chaîne mais fierté du travail,
autonomie et solidarité.

Projet à tenir en combinant travail et engagement.
Sur-engagement des salariés, place ambiguë des bénévoles.

Source : les auteures.

Le pouvoir inspirant de l’ESS, limites et enjeux

Le support organisationnel de l’ESS : du refus à la transformation collective

Le choix du statut de la structure ou du projet, support de ces utopies concrètes, est généralement volontaire et réfléchi. Il y a, en effet, une forte corrélation entre les expériences à visée utopique et les conditions juridiques de possibilité de leur existence. Les associations et les coopératives semblent des formes particulièrement favorables car elles permettent un décentrement d’une logique d’entrepreneuriat individuel – vers laquelle les sociétés contemporaines nous invitent (Cukier, 2017 ; Draperi, 2013 ; Groupe du RIUESS, 2021 ; Paltrinieri, Nicoli, 2017) – par les statuts juridiques et les principes d’a-capitalisme, de démocratie (une personne, une voix), d’autonomie vis-à-vis de l’État, qui les définissent. Nous retrouvons cette dynamique dans l’ensemble des expériences suivies : leurs fondateurs ne se pensent pas comme entrepreneurs, encore moins comme rêveurs éclairés, mais plutôt comme fabriquant de solutions collectives dont l’ESS semble être un réceptacle adapté.

On observe toutefois que si la forme politico-organisationnelle est fondamentale en ce sens qu’elle autorise l’engagement dans l’alternative, l’organisation du pouvoir, malgré les cadres démocratiques et les modes de gouvernance choisis, se révèle extrêmement fragile et complexe. Le rôle demandé et attendu des bénévoles, des salariés, parfois des usagers fait l’objet de tensions. Cela tient précisément aux exigences et aux contraintes que l’exercice de la démocratie et de la liberté demande et au délicat accordage entre projet politique, réflexion et action.

Des narrations situées, des imaginaires localisés

On est en présence d’utopies encastrées dans le présent et dans le territoire, dans des lieux que l’on veut transformer ou récupérer. De ce point de vue ces utopies sont territorialisées, elles jouent sur le dedans et le dehors pointant l’importance du rapport à l’extérieur, dont on veut se préserver ou en direction duquel on veut s’ouvrir, selon des intensités et des usages particuliers et souvent réinventés.

Ces utopies concrètes, tout en occupant un lieu réel, véhiculent un processus qui se construit dans l’incertitude, mais dans la nécessité et le désir de transformation. Et cela est particulièrement visible dans les formes de récits (récits sur la fabrication de leurs expériences mais aussi sur les choix instituants et institués dans leur organisation et à partir des contextes sociopolitiques et des manques qu’ils voulaient combler) et dans l’imaginaire représenté par la place faite aux utopies et utopistes du passé qui les ont inspirés dans leurs propositions de transformations.

En ce sens, cela interroge le potentiel de diffusion de ces projets marqués par des imaginaires situés, que l’on vient observer, dont on s’imprègne mais qui semblent peu reproductibles, façonnés comme autant d’expériences singulières. « On vient nous voir, on nous ausculte, on inspire, on montre que c’est possible, mais en même temps, on voit bien que c’est notre histoire » signale un de nos interlocuteurs de l’entreprise récupérée.

Le travail entre auto exploitation et auto-restriction des libertés ?

La liberté revendiquée dans ces projets utopiques s’accompagne de forme d’auto-exploitation dans le travail. Les porteurs projets utopiques ne refusent pas le travail ni les contraintes qui l’accompagnent. Ils vivent dans l’intensité du temps et de l’espace du projet en allant vers une sorte d’auto-exploitation alors que le but recherché était une libération du travail en tant qu’aliénation, ce qui implique une auto-restriction des libertés. Cependant, si ces ajustements, ces stratégies sont assumés à court terme, elles deviennent insupportables à moyen terme. L’organisation du travail ne peut-elle dès lors être perçue comme une réponse pour se protéger de soi-même, et du risque de se perdre dans le « nous » ? Le temps de travail déborde le cadre de l’emploi en montrant qu’une utopie concrète et réelle demande un engagement total, presque un don de soi, avec le risque, pour les utopistes, de s’oublier soi-même, d’oublier la visée initiale de construire une expérience de travail et de liberté vivable et possible. Pour contenir ces excès, le rôle du collectif est fondamental, mais souvent insuffisant.

L’ESS entre élément permissif et cadre contraignant pour les projets utopiques

L’ESS est généralement perçue par les utopistes dans son caractère permissif et sa souplesse. Mais ses contraintes sont sous-estimées tant du point de vue de la question du modèle économique qui la sous-tend que du travail organisationnel nécessaire pour associer et faire vivre l’organisation démocratique, ou des outils de gestion à introduire pour gérer le travail, le collectif et l’engagement. L’enjeu de l’alignement entre le projet, la gouvernance (expression de la démocratie et de la participation collective), le mode de management (participation, sens au travail ?) et le modèle socio-économique (une liberté contrainte) est central. Mais non seulement il n’est jamais durablement acquis, mais il fait l’objet de tensions et de lutte de pouvoir. De ce point de vue, l’imaginaire lié à l’ESS est parfois décalé de l’exercice concret de l’organisation. L’enjeu est alors de préserver et protéger l’exigence de liberté, de contribuer à émanciper tout en préservant un modèle économique perçu aujourd’hui comme indispensable.

Des paradoxes (Smith, Lewis, 2011) propres aux projets utopiques s’expriment ainsi à différents niveaux. Comment permettre l’émancipation tout en se protégeant de soi ? Comment tenir compte d’un leadership individuel en portant un projet collectif ? Comment préserver la liberté sans en restreindre l’usage ? Ces dissonances et les tensions qu’elles expriment apparaissent comme un moteur de créativité, venant nourrir le travail à visée utopique dans le cadre de modèles différenciés, jamais stabilisés. On voit là s’ouvrir un programme de recherche prometteur dans un contexte marqué par l’enjeu de penser et construire les transitions.

Conclusion

Les expériences utopiques que nous avons observées dans le champ de l’ESS, réinvestissent parfois des traditions, se nourrissent d’héritages qu’elles découvrent souvent chemin faisant et a posteriori. Elles s’inscrivent dans le présent – qui n’est pas seulement le contemporain –, et dans des relations d’emplacement spatial avec, notamment, un système d’ouverture-fermeture, contrainte et liberté qui, tout à la fois, désigne des ruptures et montre d’autres possibles, d’autres espaces. Les expériences que nous avons analysées sont des sortes de contre-espaces (dans l’éducation, la vie en collectivité, la gestion du travail et des moyens de production) qui accueillent ou proposent un projet alternatif, en recherchant sa viabilité et poursuivant un processus qui se construit dans l’incertitude, mais dans la nécessité et le désir de transformation. Tout cela ne se passe pas toujours dans l’apaisement – même si le souci de la santé, du beau, du plaisir sont à l’origine de ces expériences – mais dans une forme de lutte quotidienne autant à l’intérieur qu’à l’extérieur de ces contre-espaces. « Il faut se battre » – répètent les acteurs – pour ne pas céder à la résignation du mantra there is no alternative – mantra qui raconte autant des stratégies politiques que des conduites individuelles.

Comme le rappelle Erik Olin Wright « la construction d’alternatives utopiques réelles ne permet pas simplement de démontrer qu’ « un autre monde est possible », elle crée aussi les cadres pratiques au sein desquels les gens ordinaires s’engagent dans des pratiques transformatrices » (Farnea, Jeanpierre, 2021 : 242).

Bibliographie

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  1. Aix Marseille Université, CGGG, Centre Gilles Gaston Granger, Aix-en-Provence, France.↵
  2. Aix Marseille Université, CNRS, LEST, Aix-en-Provence, France.↵
  3. Cf. chapitre 2, infra, Rose, J. « Les utopies concrètes du travail ».↵


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