Antonio Casilli[1]
Le début du XXIᵉ siècle marque un tournant pour les questions du travail. L’automatisation accélérée et le développement des grands modèles de fondation (systèmes d’IA pouvant être adaptés à un large éventail de tâches) tels que GPT, Claude ou DALL-E suscitent des craintes grandissantes. Face à ces transformations, syndicats et organisations professionnelles semblent démunis, prisonniers de l’idée que le progrès technologique suivrait un cours inéluctable. Pourtant, la résignation n’est pas une fatalité.
Cette apparente paralysie s’explique en partie par un angle mort : les organisations syndicales traditionnelles se focalisent sur le déploiement des systèmes d’IA dans les entreprises établies, négligeant les conditions de leur production. Or, les travailleurs en première ligne de la précarité – ceux qui alimentent, entraînent et font fonctionner ces technologies – sont loin d’être passifs. Depuis l’émergence des plateformes numériques, les discours dominants ont oscillé entre deux extrêmes également problématiques : d’un côté, la célébration techno-optimiste d’une « économie du partage » libératrice ; de l’autre, la dénonciation d’une exploitation algorithmique totalisante réduisant les travailleurs à de simples variables d’optimisation. Ces deux perspectives partagent un défaut commun : elles éludent la question de l’agency collective et des pratiques de résistance qui se déploient quotidiennement au sein même de ces dispositifs. Or, comme l’a montré la tradition des labour process studies depuis les travaux fondateurs de Harry Braverman, le travail n’est jamais réductible aux intentions managériales qui le structurent : il demeure toujours un espace de négociation, de détournement et de réappropriation.
Le digital labor offre alors un terrain d’observation privilégié pour interroger cette tension. Il suffit d’observer les travailleurs des plateformes pour s’en rendre compte : ils ont obtenu des victoires concrètes face à l’automatisation. Qu’ils exercent dans la logistique, le traitement de données ou la création de contenus sur les réseaux sociaux, ils se heurtent depuis des années au management algorithmique, à l’affectation des tâches en flux tendu et à la surveillance numérique permanente. En Europe, aux États-Unis comme en Asie, des grèves et mobilisations coordonnées ont contesté les baisses de tarifs et les nouvelles organisations du travail imposées par Uber, Ola ou Deliveroo (Wang, 2016 ; TNN, 2018 ; Osborne, 2016 ; Cheung, 2018). Ces luttes ont progressivement débouché sur des garanties d’heures minimales, la rémunération des temps d’astreinte et une couverture en cas de maladie ou d’accident du travail. Plusieurs décisions judiciaires et initiatives législatives récentes ont mis en évidence l’enjeu central de la requalification des contrats de prestation en contrats de travail à durée indéterminée. En 2023, en Europe, on recensait ainsi 371 initiatives et contentieux liés à l’économie des plateformes[2]. De nombreuses plateformes ont été sanctionnées et la plupart contraintes d’embaucher leurs travailleurs comme salariés, ou sous des statuts intermédiaires leur ouvrant des droits partiels. Ces mobilisations ont trouvé un relais juridique avec la directive européenne sur le travail de plateforme, adoptée en mars 2024[3]. Les plateformes doivent désormais prouver l’indépendance réelle de leurs travailleurs et leurs représentants obtiennent également un droit de regard sur les algorithmes qui régissent l’activité.
Le mouvement dépasse largement le secteur de la livraison et concerne aussi les micro-travailleurs et les travailleurs de la donnée. Pour eux, la voie privilégiée a souvent été celle des actions en justice et des recours collectifs. Au Brésil, la justice du travail a contraint l’entreprise d’annotation de données Ixia à requalifier ses travailleurs en salariés ; en France, la Cour de cassation a également contribué à préciser la frontière entre micro-tâche numérique et emploi salarié ; les luttes des modérateurs de contenu en Afrique de l’Est illustrent avec une acuité particulière les formes contemporaines d’exploitation du travail de la donnée[4] (Castro, 2023). Les procédures engagées contre Meta, OpenAI et leurs sous-traitants s’inscrivent dans un mouvement plus large de syndicalisation des travailleurs africains de l’IA. Ces conflits doivent être replacés dans un contexte global d’externalisation massive du travail numérique vers les Suds.
Au-delà de ces secteurs, les conflits touchent désormais le travail non rémunéré des utilisateurs des plateformes de médias sociaux ou des services Google. L’espace numérique voit émerger des formes de mobilisation nouvelles : grèves d’utilisateurs, boycotts coordonnés, syndicats de consommateurs. Aux Pays-Bas, le Datavakbond représente ainsi les utilisateurs de plateformes (Riveiro, 2009 ; LaCapria, 2015 ; Slawson, 2018). Aux États-Unis, une action collective contre Google réclame le statut de salarié pour les utilisateurs de reCAPTCHA, dont le travail gratuit sert à entraîner des systèmes automatisés (Rojas-Lozano, 2015).
Cette prolifération de luttes révèle une transformation profonde des modalités de résistance ouvrière à l’ère numérique. Les travailleurs inventent de nouvelles formes d’organisation qui exploitent les vulnérabilités techniques et politiques des plateformes elles-mêmes, transformant les outils de leur exploitation en instruments de contre-pouvoir. Cette appropriation tactique des technologies numériques pose une question théorique et politique cruciale : comment les pratiques émancipatrices émergent-elles au sein des structures les plus contraignantes de l’économie contemporaine, et quelle portée transformatrice peuvent-elles acquérir ?
Face à la précarité qui se cache derrière l’automatisation, les travailleurs des plateformes créent des infrastructures alternatives de résistance qui correspondent aux formes, souvent informelles, de leurs activités. Elles témoignent d’une transformation profonde des formes de résistance à l’ère numérique. Les bureaux syndicaux laissent place à des forums, logiciels et applications qui soutiennent et prolongent les mobilisations, ainsi qu’à des réseaux et solutions technologiques permettant l’entraide mutuelle. Ces initiatives « utopiques » visent à contrer les scénarios dystopiques introduits dans le monde du travail par l’adoption massive des STARA (Smart Technologies, Intelligence artificielle, Robotique et Algorithmes).
Cette contribution explore la notion d’utopie dans les mondes du travail à partir d’expériences contemporaines qui cherchent à inscrire des logiques d’émancipation et de justice sociale au cœur même des pratiques de digital labor. En s’intéressant à l’essor du travail sur plateformes numériques, et plus spécifiquement à son lien avec la production de solutions d’intelligence artificielle, ce chapitre examine comment les travailleurs et travailleuses inventent des formes de résistance et d’autonomie qui dépassent les contraintes imposées par le capitalisme numérique.
Cette analyse s’appuie sur une décennie de recherches ethnographiques menées au sein de DiPLAb dans plus de trente pays, principalement en Europe, en Afrique et en Amérique latine. Elle documente l’évolution des formes d’organisation du digital labor, de la logistique et des activités de la gig economy – modèle économique fondé sur des emplois à la demande alloués via des plateformes numériques (Schor, 2021), jusqu’à la production de données pour les solutions algorithmiques, la modération de contenu, voire les contributions non rémunérées d’utilisateurs « organiques » de plateformes de socialisation ou d’intelligences artificielles génératives. Cette approche méthodologique combine observations participantes, enquêtes en ligne et analyses des dynamiques collectives afin de révéler les mécanismes par lesquels les communautés de travailleurs de toutes ces plateformes construisent des alternatives concrètes aux modèles dominants d’exploitation algorithmique.
Le cadre théorique de la présente contribution s’inspire de la notion d’ « utopie concrète » développée par Ernst Bloch (1982), réinterprétée dans le contexte contemporain du travail sur les plateformes numériques. Contrairement aux utopies abstraites, les utopies concrètes analysées ici émergent de conditions matérielles spécifiques et de luttes collectives réelles, proposant des transformations réalisables des rapports de production et des structures de pouvoir. Cette perspective s’enrichit des réflexions d’Enrico Donaggio (2026) sur les utopies nécessaires et possibles, qui articulent la dimension d’urgence politique avec la faisabilité pratique des transformations sociales. Cette approche permet d’identifier comment les expériences apparemment fragmentées de résistance au travail précaire s’articulent en projets cohérents de réorganisation sociale.
Qu’est-ce que le digital labor ?
En s’appuyant sur la typologie présentée dans En attendant les robots (Casilli, 2019), nous allons nous pencher sur trois familles distinctes de digital labor. La première concerne le « travail à la demande », plus connu à l’international sous le qualificatif de gig work. Des plateformes locales de logistique aux services à la personne, cette activité englobe la livraison, le transport urbain, les services domestiques et la maintenance réalisées via des applications mobiles géolocalisées. Cette forme de digital labor se caractérise par une forte territorialisation des activités et une dépendance aux infrastructures urbaines, créant des conditions particulières d’organisation collective et de résistance ancrées dans l’espace physique. Les travailleurs à la demande sont doublement impliqués dans la production du machine learning : non seulement ils sont gérés par des systèmes algorithmiques qui utilisent l’apprentissage automatique pour assigner les tâches, fixer les prix dynamiques et évaluer les performances (Rosenblat, Luke, 2016), mais ils génèrent aussi activement les données d’entraînement pour ces mêmes systèmes— qu’il s’agisse de données de géolocalisation pour les véhicules autonomes ou, plus récemment avec Uber, de tâches explicites d’annotation de données pendant leurs temps d’inactivité (Khosrowshahi, 2025).
Cela nous permet d’introduire la deuxième famille de digital laborers qui regroupe les individus recrutés par les plateformes de « micro-travail ». Ces travailleurs effectuent à distance des opérations sur les données, découpées en micro-tâches telles que l’annotation, la transcription, la vérification d’informations ou l’entraînement d’algorithmes d’intelligence artificielle. Cette modalité de digital labor se distingue par sa dématérialisation complète, sa granularité extrême et sa contribution directe à la production de solutions algorithmiques (systèmes de vision par ordinateur, grands modèles de langage, traitement automatique audio et vidéo), posant des défis spécifiques en termes de reconnaissance professionnelle et d’organisation syndicale.
La troisième famille correspond au « travail social en réseau ». Elle englobe d’abord des activités rémunérées, qu’elles soient pro-sociales (comme la modération de contenus) ou anti-sociales (production de spam, fermes à clic). Elle inclut également des activités bénévoles de contributeurs, créateurs, commentateurs ou simples utilisateurs de plateformes. Dans ce dernier cas, la gratuité apparente du service masque la non-rémunération des travailleurs-usagers, par exemple lors de la rédaction de pages Wikipédia ou d’avis sur des plateformes d’évaluation. Les travailleurs sociaux en réseau produisent, eux aussi, de vastes corpus de textes, images et vidéos que les systèmes d’IA générative utilisent pour leur entraînement, tout en effectuant des tâches de modération et d’annotation qui affinent les algorithmes de filtrage de contenu. Ils transforment ainsi leur travail gratuit ou faiblement rémunéré en données essentielles pour l’apprentissage automatique. Cette catégorie de travailleurs révèle de manière particulièrement saillante l’ambiguïté constitutive du digital labor contemporain, où les frontières entre travail et loisir, production et consommation, rémunération et exploitation se trouvent constamment redéfinies, créant un terrain d’expérimentation privilégié pour les projets utopiques d’émancipation collective.
Étant donné que ces trois catégories de digital labor participent à la production de données et de contenus mobilisés, directement ou indirectement, dans le développement des intelligences artificielles, elles convergent vers une même méta-catégorie, que la littérature scientifique récente désigne sous le terme de travail de la donnée. Le travail de la donnée constitue un objet scientifique défini à travers des pratiques d’inscription scripturale d’informations dont les origines précèdent largement l’avènement des plateformes numériques contemporaines. Comme le souligne Jérôme Denis, les données n’émergent jamais spontanément. En amont de leur traitement, elles font l’objet d’un travail minutieux dont la nature, l’organisation et les processus mêmes conduisent à son invisibilisation (Denis, 2018). Ce type de travail, à cheval entre calcul humain, pratiques d’écriture et d’enregistrement, et comptabilité, est devenu central dans les entreprises et les administrations dès la fin du XIXᵉ siècle. Ce n’est que dans les dernières décennies que sa numérisation s’est généralisée (Grier, 2004). Avec cette numérisation, on assiste à l’articulation du travail de la donnée avec les pratiques d’entraînement, de vérification et de maintenance des solutions d’intelligence artificielle. L’apprentissage automatique dépend fondamentalement des données pour produire ses modèles. Les organisations, les institutions, et les entreprises externalisent systématiquement les processus liés au travail de la donnée par l’intermédiaire d’entreprises spécialisées dans l’externalisation des processus métiers qui, directement ou indirectement, sont liées à des plateformes (Miceli, Posada, 2022). Selon Muldoon, Cant et Graham (2024), le data work offre un cadre analytique pour comprendre le travail humain intégré dans la production des systèmes d’intelligence artificielle à travers la préparation des données et l’évaluation des modèles. Cette perspective met en lumière les diverses étapes de ce qu’ils nomment la « chaîne de traitement des données de l’IA » (AI data pipeline).
Quatre utopies concrètes (et leurs limites)
L’analyse des pratiques des travailleurs de ces plateformes, applications et services plus ou moins formels révèle quatre utopies concrètes, c’est-à-dire quatre stratégies d’action collective qui caractérisent l’activisme des travailleur·euses au sein des organisations du digital labor au cours de la dernière décennie, s’inscrivant dans la continuité des recherches récentes sur la transformation des rapports de travail dans l’économie des plateformes.
La première de ces stratégies, la syndicalisation, répond au manque de réactivité des corps intermédiaires perçu par les travailleurs, que nous avons mentionné au tout début de ce texte. Elle englobe à la fois la création d’organisations syndicales spécialisées et l’intégration des travailleurs de plateformes dans les structures syndicales établies. Cette stratégie illustre comment les formes traditionnelles d’organisation ouvrière se réinventent face aux défis posés par la dématérialisation du travail et la fragmentation des collectifs. Les exemples déjà analysés incluent la formation de syndicats de livreurs à vélo en Europe, les associations d’annotateurs de données et de modérateurs de contenu en Afrique (Roberts, 2021).
La deuxième stratégie, le coopérativisme de plateforme, implique le développement de réseaux internationaux qui promeuvent des plateformes alternatives fondées sur des principes de propriété partagée et de gouvernance démocratique (Scholz, Schneider, 2016). Ces expériences de cooperative AI constituent des tentatives concrètes de créer des « îlots utopiques » au sein de l’économie numérique dominante, démontrant la viabilité d’organisations économiques basées sur la solidarité plutôt que sur l’extraction de valeur. Le travail du Platform Cooperativism Consortium a donné naissance à plusieurs initiatives qui ont réussi à créer des écosystèmes de travail alternatifs, en réinventant à la fois leurs mécanismes de gouvernance et leur fonctionnement.
La troisième utopie concrète concerne la régulation, centrée sur les efforts de plaidoyer visant à établir des cadres juridiques complets régissant les diverses formes de travail numérique. Cette approche montre idéalement comment les mouvements de travailleurs, si ils sont impliqués directement dans le processus législatif, développent une expertise juridique collective et participent activement à la définition de nouveaux droits sociaux adaptés à l’économie digitale. Les campagnes pour la reconnaissance du statut de salarié des travailleurs des plateformes, les luttes pour l’établissement d’un salaire minimum dans le travail des données, ainsi que les initiatives en faveur de la protection sociale des travailleurs indépendants numériques sont autant d’exemples de cette démarche visant à établir des précédents légaux et à structurer des cadres réglementaires.
La quatrième et dernière, la responsabilisation, se concentre sur la promotion de l’autorégulation des plateformes et des entreprises de la tech à travers des partenariats collaboratifs entre ces dernières, leurs clients et les instances régulatrices. Bien que cette approche puisse sembler moins radicale, elle met en lumière la manière dont les travailleurs développent des tactiques de négociation sophistiquées pour améliorer leurs conditions de travail tout en naviguant dans les contraintes du système capitaliste existant.
Pourquoi parler d’ « utopies concrètes » ? L’usage de ce concept n’est pas anodin. Pour Bloch, l’utopie concrète se distingue de l’utopie abstraite par son ancrage dans les possibilités réelles du présent : elle n’est pas un rêve désincarné, mais un « principe espérance », un avenir alternatif, qui s’enracine dans les contradictions et les expérimentations actuelles. Ces quatre stratégies sont qualifiées d’utopiques non parce qu’elles seraient irréalisables, mais parce qu’elles incarnent une tension entre ce qui existe déjà en germe et ce qui reste à construire collectivement. Elles cristallisent des aspirations à transformer radicalement les rapports de production numériques, tout en s’incarnant déjà dans des pratiques concrètes, imparfaites et situées.
C’est justement sur ces imperfections qu’il faut s’attarder un instant. Ces quatre utopies concrètes ont indéniablement structuré le champ de l’activisme des travailleur·euses des plateformes au cours de la dernière décennie. Elles ont permis des avancées significatives, tant sur le plan organisationnel que juridique et économique. Pourtant, leur mise en œuvre révèle également leurs limites intrinsèques face à l’ampleur et à la rapidité des transformations de l’économie des plateformes.
La syndicalisation, malgré ses succès locaux, se heurte à la fragmentation extrême des travailleurs numériques, dispersés géographiquement et souvent isolés dans leur activité. Le coopérativisme de plateforme, bien qu’il démontre la viabilité d’alternatives démocratiques, peine à atteindre l’échelle nécessaire pour concurrencer les géants technologiques et reste confiné à des niches économiques. La régulation, quant à elle, souffre d’un décalage structurel entre le rythme législatif et l’innovation technologique, aggravé par la prépondérance des lobbies industriels et des intérêts économiques au détriment des revendications des citoyens et des travailleurs. Enfin, la responsabilisation, fondée sur la bonne volonté des entreprises technologiques, risque de n’être qu’un vernis éthique masquant la persistance de rapports d’exploitation fondamentaux.
Deux utopies nécessaires
Face à ces impasses, deux « utopies nécessaires » émergent des luttes les plus récentes et des analyses critiques du travail numérique. Ces deux utopies nécessaires ne remplacent pas les quatre premières, mais les complètent et les radicalisent en s’attaquant aux angles morts qu’elles laissent subsister. Elles reconnaissent que la transformation des conditions de travail dans l’économie numérique exige non seulement de nouvelles formes d’organisation et de régulation, mais aussi une refondation des infrastructures mêmes sur lesquelles repose le travail contemporain.
La première utopie nécessaire est celle du revenu social numérique. Ce dernier constitue avant tout une redistribution collective de la valeur générée par l’activité des utilisateurs sur les plateformes numériques. Chaque interaction au sein des plateformes produit des données monétisées par les géants du secteur, transformant ces informations en ressource commune, comparable à un bien naturel. Cette vision se démarque radicalement du discours des entrepreneurs de la Silicon Valley qui instrumentalisent le revenu universel pour légitimer leur projet d’automatisation massive. Là où ces derniers brandissent l’image d’un futur sans travail – dystopie qu’ils contribuent activement à créer – l’utopie nécessaire vise précisément à contrer cette destruction programmée de l’emploi en reconnaissant et rémunérant le travail numérique existant. Cette proposition ne vise pas à compenser la disparition d’emplois liée à l’automatisation, mais à reconnaître le rôle productif des utilisateurs dans la création de valeur économique. Plutôt qu’une rémunération directe par interaction, le système reposerait sur une caisse commune financée par une fiscalité spécifique aux plateformes. Il s’agit donc d’une redistribution inconditionnelle, indépendante du temps de connexion, qui devrait être gérée démocratiquement selon les principes de la protection sociale existante et versée toutes prestations sociales égales par ailleurs. L’objectif principal de cette véritable « institution utopique », assimilable à une protection sociale pour les travailleurs.ses du digital labor, est de limiter la précarisation des travailleurs des données tout en contraignant les plateformes à plus de transparence et de responsabilité économique – selon une logique de dévoilement et de vigilance quant au travail mobilisé pour concevoir et entretenir les solutions algorithmiques et « intelligentes » (Chavalarias et al., 2023). Cette approche poursuit un objectif encore plus ambitieux : abolir l’exploitation du travail numérique en transformant les architectures des incitations économiques ainsi que les mécanismes de compensation et de redistribution des richesses. Elle redéfinit fondamentalement les relations économiques au sein de l’écosystème des plateformes.
Cette vision implique avant tout une reconceptualisation radicale de la valeur créée par le travail de données et propose un partage équitable des profits générés par l’intelligence artificielle. Elle resignifie le travail numérique en remettant en question les catégories traditionnelles qui séparent travail et créativité, production et reproduction sociale, activité économique et engagement civique. Les digital laborers redéfinissent ainsi le sens et la valeur de leur activité, créant de nouvelles formes de reconnaissance sociale qui transcendent les logiques purement marchandes.
La deuxième utopie concrète vise la reterritorialisation du digital labor par l’intégration de systèmes de connaissances non occidentaux et indigènes. Elle s’appuie sur la tradition des conseils (concejos), institution répandue en plusieurs régions de l’Amérique latine, qui dépassent les syndicats et coopératives traditionnels pour établir une autodétermination des territoires. Dans ce cas, il s’agirait d’étendre cette gouvernance aux territoires numériques, voire aux infrastructures de plateformes. La reterritorialisation constitue une réappropriation locale des technologies globales. Les conseils de travailleurs mettent en place des mécanismes de contrôle démocratique sur les algorithmes et les flux de données, garantissant que les décisions technologiques respectent les spécificités culturelles et territoriales. Cette approche prône une supervision collective et populaire des plateformes impliquant le travail local, avec un gouvernement des données inscrit dans un contexte territorial précis et une attribution équitable de la valeur générée. Elle remet en question les hiérarchies établies en promouvant des modèles décisionnels collaboratifs culturellement diversifiés, reconnaissant la légitimité des savoirs autochtones dans l’organisation du travail numérique. En cohérence avec les luttes émergentes pour la souveraineté numérique (Rikap et al., 2024), elle promeut la souveraineté technologique des travailleurs par-delà la simple gouvernance démocratique des plateformes, pour que les travailleurs acquièrent une maîtrise collective des infrastructures techniques, des algorithmes et des données qui structurent leur activité. Cette ambition suppose non seulement l’accès et la transparence, mais aussi le développement d’une littératie technologique collective. Cette dernière ne désigne pas seulement la capacité d’une communauté à comprendre et utiliser de manière critique les technologies numériques, mais aussi sa capacité d’intervenir directement sur les systèmes qui organisent le travail. Elle s’inscrit dans la continuité des mouvements pour les communs numériques tout en les radicalisant. Il ne s’agit plus seulement de partager des ressources, mais de reprendre le contrôle des moyens de production numériques eux-mêmes, en développant des commons occupationnels : des biens communs liés au travail permettant aux communautés de contrôler collectivement les infrastructures, outils et connaissances nécessaires à leur activité. Cette approche transpose les traditions de gestion collective des ressources naturelles vers des modèles de propriété et de gouvernance adaptés aux ressources numériques (Scasserra, Ricaurte Quijano, 2023). Elle transforme radicalement la relation entre technologie et territoire, créant une alternative aux logiques extractives actuelles du capitalisme de plateforme (Tironi Rodo, Valderrama Barragán, 2023). Par ailleurs, cette vision favorise l’émergence de nouvelles formes d’autonomie collective où les communautés définissent leurs propres modalités d’interaction avec les systèmes numériques, préservant leur souveraineté technologique tout en participant à l’économie numérique globale.
Ces deux utopies nécessaires conjuguent ambition pratique et orientation normative. À l’instar des utopies concrètes, elles préfigurent des avenirs possibles en incarnant dès maintenant les mutations sociales qu’elles construisent. Leur dimension prescriptive se manifeste toutefois dans une intentionnalité et un ancrage assumé dans les réalités contemporaines. Elles entrent ainsi en résonance avec des initiatives déjà à l’œuvre à l’échelle nationale et internationale, leur conférant ainsi une spécificité historique qui les distingue. Les expérimentations de revenu de base se multiplient en Europe, au Brésil et en Corée du Sud, bien que certaines d’entre elles, comme en Finlande ou en Italie, aient montré des résultats mitigés ou contre-productifs. L’Argentine développe des logiciels libres pour la gestion agricole, tandis que le Mexique voit émerger des réseaux de télécommunications indigènes comme Redes por la Diversidad.
Bien évidemment, ces utopies nécessaires ne sauraient être réduites à de simples terrains de jeu pour des fantaisies romantiques ou à de purs exercices de pensée, et leur poursuite exige une lucidité critique qui évite tout écueil de naïveté. Le revenu social numérique, par exemple, se heurte à plusieurs défis majeurs qui s’entrecroisent et se renforcent mutuellement. Son financement demeure incertain tant qu’une fiscalité spécifique ciblant les grandes entreprises technologiques n’aura pas été mise en place. Par ailleurs, sa transformation en revenu primaire individuel soulève des questions complexes de conception institutionnelle et de légitimité politique. Tout cela suscite également une opposition importante de la part des acteurs économiques dominants, réfractaires aux logiques redistributives. De manière similaire, la reterritorialisation du travail numérique rencontre de nombreux obstacles structurels qui compromettent sa viabilité à long terme. Ces initiatives peinent à changer d’échelle et à bâtir un écosystème alternatif suffisamment robuste pour faire face à la concurrence écrasante des plateformes dominantes. Elles demeurent aussi constamment menacées par les risques de récupération par les géants du numérique, capables d’absorber et de neutraliser les innovations sociales. Elles font par ailleurs face à l’immense défi que constitue la fédération d’initiatives locales souvent fragmentées et insuffisamment coordonnées. Ces projets ne peuvent donc se développer sans s’appuyer sur un cadre de régulation publique fort et cohérent, ce qui rend indispensable une vigilance constante face à toute tentative d’instrumentalisation par des intérêts économiques établis cherchant à préserver leur position dominante.
Concrétiser les utopies
L’analyse de ces quatre utopies concrètes, mise en regard des deux utopies nécessaires qui les prolongent, constitue un outil à la fois analytique et pratique pour comprendre et accompagner les mutations contemporaines du travail. Dans le contexte dystopique actuel, liberté et autodétermination ne sont pas des idéaux lointains, mais des pratiques quotidiennes, forgées par les travailleuses et travailleurs au sein même des dispositifs d’exploitation propres aux plateformes numériques et à l’intelligence artificielle. Les mouvements de travailleurs développent des formes de résistance fines et adaptées aux logiques du capitalisme numérique. Ils expérimentent activement des alternatives qui esquissent les contours de modèles socio-économiques post-capitalistes. C’est dans cette dialectique entre critique des structures existantes et création de nouveaux possibles que se situe le cœur de l’approche utopique proposée ici : non pas une fuite hors du présent, mais un travail de transformation enraciné dans ce dernier.
La mise en œuvre concrète de ces utopies nécessaires appelle toutefois un ensemble d’implications pratiques qui méritent d’être explicitées. Premièrement, sur le plan de l’organisation collective, la transition des utopies concrètes vers les utopies nécessaires exige une coordination accrue entre les différents types de travailleurs numériques. Dépasser la segmentation que le capitalisme de plateforme impose et implémente signifie aider les travailleurs à reconnaître leur subjectivité collective, c’est-à-dire leur condition partagée d’exploitation et leur identité commune en tant que travailleurs du numérique, au-delà des appellations de livreurs, modérateurs, annotateurs, free-lancers, etc. Développer des infrastructures communes de communication et de solidarité signifie transcender les frontières sectorielles. Cela implique le développement encore plus poussé de plateformes technologiques alternatives : forums sécurisés, applications de messagerie chiffrées, bases de données partagées permettant l’échange d’informations sur les conditions de travail, les stratégies de négociation et les tactiques de résistance. Ces outils numériques jouent certes un rôle d’accompagnement indispensable aux mobilisations collectives. Toutefois, ils ne sauraient constituer une fin en soi, contrairement à ce qu’ont pu croire certains partisans de l’open source ou de l’éthique hacker. L’échec de ces courants à transformer fondamentalement les rapports de pouvoir démontre que la simple disponibilité d’outils techniques alternatifs ne suffit pas à incarner un projet d’émancipation. Ces infrastructures doivent nécessairement s’articuler à des formes d’organisation collective et à des stratégies politiques plus larges.
Deuxièmement, la concrétisation du revenu social numérique nécessite un travail juridique et politique de longue haleine visant à établir un cadre fiscal international capable de capter la valeur créée par les plateformes. Cela suppose la mise en place de mécanismes de taxation transnationaux qui dépassent les limites des systèmes fiscaux actuels, tout en s’inspirant des débats sur la taxation minimale des multinationales. Les mouvements de travailleurs doivent s’allier avec les organisations de la société civile, les juristes progressistes et les économistes critiques pour élaborer des propositions législatives concrètes adaptées aux différents contextes nationaux et régionaux.
Troisièmement, la reterritorialisation du digital labor à travers les commons occupationnels requiert un processus d’apprentissage collectif et d’expérimentation institutionnelle. Les communautés locales doivent acquérir les compétences techniques nécessaires pour comprendre, auditer et modifier les algorithmes qui structurent leur travail quotidien. Elles doivent aussi se doter des moyens pratiques et normatifs pour résister aux pressions et aux tentatives d’absorption de la part des entreprises de la tech.
Enfin, la viabilité de ces utopies nécessaires dépend de la construction d’alliances stratégiques entre différents acteurs sociaux qui dépassent le seul monde du travail numérique. Les mouvements écologistes, les organisations féministes, les collectifs antiracistes et les défenseurs des droits numériques partagent avec les travailleurs de plateformes une critique commune du capitalisme extractiviste et de ses logiques de surveillance. Ces convergences doivent se traduire par des campagnes coordonnées qui articulent la question du travail numérique avec les enjeux plus larges de justice sociale, de transition écologique et de démocratie participative. Par exemple, la lutte contre l’extractivisme des données rejoint directement les combats contre l’extractivisme minier ou énergétique, ouvrant la voie à des coalitions inédites entre travailleurs du numérique et communautés affectées par la production matérielle des infrastructures technologiques.
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