Réflexions libres sur l’utopie dans le travail en organisation
Blaise Barbance[1], Olivia Foli[2] et Christophe Massot[3]
Ce texte est le fruit d’un dialogue entre trois membres du collectif ArTLib. Nous avons choisi une forme d’écriture non académique, qui rendrait hommage à la richesse des observations empiriques que nous avons pu glaner au cours de notre trajectoire de chercheur ou d’intervenant dans des entreprises et organisations de divers statuts. Nous avons élaboré une pensée à partir d’un témoignage illustrant le vécu du travail, le rapport au travail et l’action collective en organisation. Nous avons retenu un entretien réalisé par Christophe, dans le cadre d’une étude, pour le compte de la Haute Autorité de Santé, sur les relations entre qualité de vie au travail, qualité du travail et des soins. Cet entretien est ici présenté. Après l’avoir lu, nous nous sommes réunis pour partager les réflexions que le discours de ce médecin a éveillées en nous. Le dialogue ci-dessous émane de notre discussion remaniée dans sa forme, mais fidèle à la dynamique de notre échange.
« Il faut toujours chercher à changer ce qu’on fait. En tout cas, c’est mon combat ! »
Le passage qui suit est l’extrait de l’entretien mené auprès du médecin dans le cadre d’une intervention. Ce médecin coordinateur travaille dans un Ehpad accueillant des résidents atteints de la maladie d’Alzheimer ou présentant des troubles apparentés. Cet établissement ne dispose pas de moyens supérieurs à d’autres établissements, même si relevant d’une association privée à but non lucratif, il n’a pas à produire de profits. Mais, surtout, ces salariés, personnels soignants ou non, partagent une commune volonté de faire autrement, ou, du moins, d’essayer de faire autrement ce qu’ils font et de transformer ce qu’ils ont pu faire. Ce médecin, accueillant Christophe dans son bureau, livre sa volonté de mener cette lutte pour la qualité de sa pratique professionnelle au nom de ses patients et collègues.
On nous a dit qu’on faisait de la Qualité de Vie au Travail, sans le savoir. On a compris ça. Tant mieux d’ailleurs, mais en fait, ça n’a jamais été notre premier objectif. C’était la qualité des soins, notre objectif, ce qu’on fait tous les jours avec les résidents. Et même, quand je dis qualité des soins, il faut bien comprendre que le soin, ce n’est pas le médical, le geste médical. Surtout pas. Surtout pas seulement, j’ai envie de dire. La qualité des soins au sens large, c’est… Sur les soins, notre écueil, c’est qu’on peut avoir un médecin qui a tout le pouvoir, qui dit tout ce qui doit être fait. On aurait pu transformer cet établissement en établissement sanitaire, avec des règles de partout, pour limiter chaque risque au nom de la protection et de la santé des résidents. On aurait pu. Bien entendu. Ça se fait ailleurs. Mais ça, ce ne sont pas des soins au sens fort. Ce sont des soins restreints. On a voulu un vrai domicile, ici, pour ces vieux résidents, que ce soit ici un lieu de vie avec un médecin, qui ait une vision globale. Moi, je suis médecin généraliste et toute ma formation, c’est l’approche globale parce que les résidents, ça reste des personnes. Ça veut dire que les résidents ne doivent pas disparaître derrière leur maladie. Et les médecins, notamment les médecins spécialistes, pensent en termes de maladie, mais pas de malade. Ils ne voient que l’organe et plus la personne. C’est une tendance à penser en termes négatifs, en termes d’organes, de fonctions qui ne marchent plus. Nous, ce qui nous intéresse, c’est ce qui est positif, ce qui relève de la vie. Par exemple, le résident, il ne sait plus lire. Il n’y arrive plus. Il a même oublié ce que c’est. D’accord. Mais est-ce qu’il peut parler ? On s’intéresse à ce qui reste et à ce qui existe. Et si le résident ne se souvient plus de son père, si ça n’existe plus, on ne va pas essayer de lui rétablir la mémoire en lui montrant des photos, en le prenant pour un imbécile. Il ne se souvient plus, donc ce n’est plus possible. Chercher à lui raviver cette mémoire, c’est une erreur. Et ce serait profondément humiliant. À l’incapacité, on ajouterait l’humiliation. Ce serait ça, une fin de vie ? Être humilié par son corps et par les autres sans ne plus pouvoir rien dire ?
Ici, on le voyait bien que ce qu’on faisait, ça n’allait pas. On le voyait bien. On s’est posé la question de savoir ce qu’on pouvait faire. Comment on pouvait trouver des moyens de progresser ? Il fallait partir de ce qui se présente à nous. Par exemple, j’ai fait un diplôme de géronto-psychiatrie, et dans le cadre du mémoire, je devais faire un mémoire sur la sexualité et présenter un cas pratique. J’ai réfléchi sur un cas qui nous a mis en difficulté. On avait un résident qui avait des demandes sexuelles, du moins il voulait voir des films, des revues etc. Donc, dans une logique d’être bienveillant, comme on dit tout le temps, de soutenir son autonomie, on en a discuté et on s’est dit : « c’est son choix. On y va ! ». Mais on l’a stimulé. Du coup, ça a continué et il a commencé à faire des propositions, à vouloir aller plus loin. Mais le problème, c’est qu’il est tétraplégique et il ne peut plus avoir de relations sexuelles. C’est très compliqué. On s’est planté là. On était à côté pour cette problématique. En plus, comme ça allait loin, on a mis la famille dans l’histoire. Ce qu’on n’aurait jamais dû faire. Mais jamais ! C’est de l’ordre de l’intime. Et mettre la famille là-dedans ! On était complètement à côté. Complètement. Donc, on aurait dû faire autrement. On aurait dû chercher à lui proposer d’autres objets pour que cette énergie se déploie ailleurs. C’est pour te dire combien on peut se planter à tout moment, tout le temps. Alors comment faire ? Comment faire avec nos erreurs ?
On a une marge de progression sur la réflexion éthique. Quelle articulation de la loi, de la réglementation, de la norme et des savoirs médicaux ? Cette problématique, c’est celle de l’unité protégée, l’UP. Ça ne nous satisfait pas de mettre des grilles et des portes. Le droit d’aller et venir, c’est un droit garanti par la loi. Être privé du droit de se déplacer, pour un majeur, c’est une décision de justice. Du préfet, pas des soignants. Là, il y a un conflit entre la sécurité et la liberté. Et cette question se pose au quotidien. Ce qu’on a voulu faire, c’est réfléchir sur ces conflits, parce que ce sont ces conflits qui peuvent nous permettre d’avancer. On veut gommer l’effet prison mais en réfléchissant à ce que peuvent faire les résidents. Les digicodes, qu’on voit un peu partout dans les Ehpad, ce n’est pas une solution. C’est hypocrite. C’est pour gêner les sorties de résidents qui ne peuvent plus se souvenir des codes. Là, on réfléchit plutôt à de la domotique. Les résidents pourraient avoir des bracelets et il serait possible de savoir où ils sont. S’ils vont trop loin, on pourrait être avertis. Et on connaît les résidents, on sait que certains peuvent aller dans la forêt à côté. Mais que, pour d’autres, ce n’est pas possible. Donc là on pourrait s’adapter et non plus que le résident s’adapte à nous.
Et puis, là, je vous parle surtout de mon point de vue de médecin. Mais un médecin ne peut rien tout seul. Celui qui vous dit ça, il ment. Il se ment. On a une place dans la prise en soin, c’est certain. Mais je n’ai pas de place prépondérante. J’ai mes compétences propres, mais l’aide-soignante a ses compétences propres, comme l’infirmière, les auxiliaires de vie, la psychologue, les kinés, etc. Les aides-soignantes ont des connaissances que je n’ai pas, parce que ce sont elles qui voient quotidiennement les résidents. Ce que je ne peux pas faire. Et inversement. Donc on est à égalité. Apparaît alors la question : « qu’est-ce qu’on peut faire ensemble ? ». La question arrive à ce moment, dès lors qu’on pose que chacun a une partie de la question, une partie de l’activité, mais que personne ne peut tout avoir. Si je ne vais pas sur les autres champs, si les autres ne vont pas sur les miens, il existe des zones de compétences entre les personnes. On est capables de le faire en commun sur certaines zones, sur ce qu’il y a entre nous. Même si, ici, c’est un peu spécial. Oui, c’est vrai que ce n’est pas partout qu’une infirmière passe le balai, qu’une directrice fasse les toilettes, qu’un médecin donne le repas avec la psy. C’est certain. Mais attention ce n’est pas tous les jours et on ne le fait pas assez, vraiment pas assez, parce qu’on est tous pris dans nos compétences, celles qu’on est les seuls à avoir. Et on a du mal à trouver le temps d’en sortir, d’aller ailleurs, entre ce qu’on sait faire ensemble. Je le sais, on pourrait aller plus loin.
Quand je suis arrivé ici, ça dysfonctionnait et je ne m’intéressais pas à tout ça. On faisait les mêmes erreurs qu’un peu partout. Je n’avais pas grand-chose à y redire. C’était comme ça partout et je faisais mon métier de médecin comme, quelque part, on me demandait de le faire. Mais je n’étais pas satisfait. Je n’étais pas le seul à ne pas être satisfait. On le savait parce qu’on en discutait entre nous. Puis on est allé à un colloque, organisé par l’Agence Régionale de Santé (ARS). On a vu comment faisaient d’autres établissements, notamment au Québec. Et ça a été une révélation. On a vu que, ce qu’on faisait, ce n’était pas terrible, que c’était même nul, complètement nul. Je me souviens que ces Québécois ne disaient pas des choses très compliquées en plus ! C’étaient même des choses assez simples. D’ailleurs, c’était ça qui m’avait le plus remué à l’époque. C’était simple, mais on ne le faisait pas. Et ça me faisait mal pour les résidents. Ce n’était simplement pas suffisant ce qu’on faisait. Voilà.
Le truc aussi, c’est qu’on a eu de la chance. Seul, on ne peut pas faire grand-chose. Là, on s’est bien retrouvé avec, au début, une petite équipe, avec la psychologue, l’infirmière cadre. Ensemble, on est allés voir notre directrice, et elle a suivi. Notre chance, c’était ça. C’est que, déjà, nous quatre, on ne supportait plus ce qu’on faisait, chacun à son niveau, chacun avec ses différences. Donc on avait ces éléments réunis : une situation catastrophique, l’ARS qui nous présente une autre façon de faire, une directrice ouverte et une équipe médicale qui voulait faire autrement. C’est là qu’on a commencé à chercher à voir comment on pourrait faire autrement.
Ce qui a permis, réellement, d’amorcer la transformation, c’est quand on a arrêté d’être théorique. Dans nos métiers, il y a plein de mots et de recettes. Ça tourne en permanence : bienveillance, autonomie, hôpital magnétique, etc. Mais on n’en fait rien. Ce sont des mots. Et, à côté, les pratiques demeurent. Alors, ça a changé quand on a pris les choses par l’autre bout, en cherchant ce qu’on pouvait mettre en application, dans ce qu’on fait, avec les moyens que l’on a, sans s’occuper des mots. C’était, et c’est notre question : qu’est-ce qu’on peut changer, quel que soit ce qu’on peut changer ?
Aujourd’hui, il y a des choses qui sont ancrées, qui ont profondément changé. Par exemple, en transmission, lundi, avec l’ensemble des équipes, un résident est tombé. Il y a quelque temps tout le monde serait parti en courant pour s’occuper de ce résident. On y serait allé à six. On aurait vidé la transmission, ça aurait paniqué tous les résidents, y compris celui qui est tombé. Cette panique aurait mis des heures à retomber. On peut même imaginer qu’on aurait été obligé de donner des calmants tellement certains résidents sont sensibles à leur environnement. Mais là, à deux, ils sont venus tranquillement s’en occuper, sans précipitation. Il y a eu des gestes, une allure appropriée, tranquille, sans se presser, mais en faisant ce qu’il y a faire. C’est compliqué à expliquer ce qu’est une allure appropriée. C’est compliqué d’agir dessus. Je ne sais pas comment c’est venu, mais quand je vois ça, je comprends qu’on a fait du chemin. Je trouve que c’est ça. Il y a maintenant une allure appropriée, presque une manière de marcher, de parler, d’écouter qui est appropriée. […]
Dans la majorité des établissements, des Ehpad, les résidents perdent ou ont perdu leur indépendance fonctionnelle. C’est comme ça qu’on dit en médecine, l’indépendance fonctionnelle. L’idée, pour la médecine, c’est de compenser. Mais il faut se méfier de ne pas compenser au-delà. Quelqu’un qui commence à avoir du mal à marcher, on ne met pas tout de suite un fauteuil roulant, sinon il ne marche plus. Et s’il ne marche plus, il perdra rapidement, et pour toujours, sa capacité à marcher. Ce que je veux dire, c’est qu’il faut être attentif au détail, connaître les résidents jusqu’au point du plus petit détail pour être juste. Juste sur le moment où on mettra un fauteuil. Pas trop tôt, sinon on participe à la perte d’autonomie. Mais pas trop tard, pour ne pas ajouter des difficultés à ces résidents qui en ont déjà assez. Et ça, c’est du détail. Je ne sais pas comment expliquer. Il faut une connaissance très fine des personnes pour approcher ces détails. Mais ils sont essentiels. Essentiels ! Et finalement une personne de cet âge-là… Comment dire ? Une personne qui a passé une vie, une longue vie, c’est une accumulation de détails. Un vieux, c’est une somme de détails. Voilà ce que je peux vous dire après trente ans de pratiques médicales. Les vieux, ce sont des océans de détails. Et il faut se battre pour ne pas retomber dans le général ! C’est une lutte de chaque jour, de chaque instant pour que ces idées ne soient pas écrasées. […]
Et on nous dit que les Ehpad avec Alzheimer, c’est du soin palliatif. Non ! C’est justement ce qu’on essaie de ne pas faire. Ce n’est pas du palliatif ici. On veut chercher la vie, chercher à s’appuyer sur ce qui reste en vie, même s’il ne peut rester que peu de chose, même si ce n’est peut-être plus qu’un petit bout de vie. Le dernier. Le dernier détail de la vie. Le dernier détail que possède telle personne. C’est cela qu’on cherche à mobiliser. La dernière braise du dernier détail de l’existence d’une personne. C’est un peu différent de ce qui se fait ailleurs et ce n’est pas toujours compris. Il y a une résidente ici, elle vient d’Espagne. Elle a longtemps été ouvrière agricole. Elle fait partie des familles d’exilés espagnols. Ce qui lui reste, ce sont des comptines en espagnol, ses comptines d’enfance. Elle ne parvient plus qu’à chanter, à fredonner ça. Eh bien, si c’est la dernière chose à écouter, à faire avec elle, c’est ça qui devient important. Alors on lui a trouvé, sur internet, des vieilles comptines espagnoles de ces années-là, et on lui met au casque. Quand elle écoute ça, on sent qu’elle est heureuse, apaisée. On la voit sourire. Ça, ça vaut tous les médicaments. Et je suis content de ça parce que pour le coup, c’est une auxiliaire de vie, d’origine espagnole aussi, qui a trouvé l’idée parce qu’elle a reconnu les airs de ces comptines.
Mais ce qui est compliqué, c’est que je ne voudrais pas qu’on devienne le village gaulois, qu’on dise « eux, ils font des trucs pas comme d’habitude ! ». Je me souviens de ce que disaient mes collègues, au début, après la conférence à l’ARS, « C’est très bien. Mais c’est le Canada. Nous, on n’arrivera jamais à faire la même chose. On n’est pas dans le même système ! ». Voilà, on voit des choses « super intéressantes », « très humaines » et rien ne change. Moi, ça ne m’intéresse pas beaucoup si ce n’est que ça. Ce que je voudrai c’est que ça puisse créer des idées concrètes, pas que chez nous, mais aussi ailleurs. Et qu’on en discute ! Et je ne suis pas certain que… Il ne faut pas nécessairement inventer de nouvelles institutions. Attention, je ne dis pas que nos institutions, les Ehpad, fonctionnent bien. Attention, je ne dis pas ça ! Absolument pas ! Mais ça ne suffit pas non plus de dire : « Les Ehpad, ça ne marche pas ! Il faut tout changer parce que ça ne marchera jamais ! ». Parce que nous, dans ces Ehpad, on y travaille et les résidents y sont.
Je pense que c’est contre ça qu’il faut qu’on lutte, qu’un des cœurs du problème est là. Il ne faut pas qu’on accepte tous de faire comme l’institution pourrait nous demander de faire. Il faut trouver les moyens de la remettre en cause, tous, en discutant, chacun avec son point de vue. On sait qu’on n’aura jamais tous les moyens qu’il faudrait en Ehpad. Mais une fois qu’on a dit ça, on attend ? On laisse les résidents ? On laisse le personnel soignant ? On laisse les familles avec leur culpabilité et les vieux avec leur misère affective ? Je ne peux pas m’y résoudre, comme beaucoup de gens ici. Je sais que la seule manière d’arriver à faire quelque chose, c’est non pas adapter le résident à l’institution mais que l’institution s’adapte au résident, de valoriser le résident. La seule manière, c’est qu’on le fasse collectivement, d’imaginer ensemble ce qu’on peut faire différemment à partir de ce qu’on a, même si on sait très bien que c’est fragile, parce que c’est très facile de retourner dans le soin pur, dans le médical pur. On peut retomber là-dedans sans problème, rapidement ou petit à petit, par fatigue. Et même avec un label ou une médaille ! On peut retourner dans le pur médical et le contrôle. C’est plus facile, et personne ne nous dira rien, au contraire. C’est pour cela qu’il faut lutter contre ce que veut faire l’institution de nous, mais contre nous-mêmes aussi, qu’il faut toujours chercher à changer ce qu’on fait. En tout cas, c’est mon combat. Et, je pense, notre combat commun.
Dialogue libre à trois voix
Blaise
Ma première réaction à propos de ce texte de médecin, c’est qu’il est sincère. Il nous embarque dans son monde, nous fait partager son engagement dans le travail et c’est ce qui fait que sa parole est intéressante. Cela m’a fait penser au film Madame Hoffmann à l’hôpital Nord. Quelles sont les conditions qui permettent cet engagement sincère ? Qu’est-ce qui dans son univers professionnel permet cet engagement personnel très fort ? Je dirais qu’il y a un mélange de trois critères qui sont indispensables dans l’engagement au travail. C’est d’abord un cadre professionnel, un métier, une institution, bien identifiés. Un travail qui est un travail de soin, une production, voilà quelque chose de très concret. Le deuxième critère, c’est que, à la source de son engagement, il y a des valeurs fortes, personnelles sûrement, mais en adéquation avec son milieu. Des valeurs humanistes. Et quand il n’y a pas de valeurs, c’est quand même très compliqué d’avoir de l’intérêt au travail. Et, troisième critère, un objectif, un moteur, une motivation. J’ai entendu chez ce médecin l’idée de s’interroger en permanence pour progresser, trouver de meilleures façons de faire. Si on n’a pas ces préalables dans le travail, je ne vois pas comment effectivement on peut produire de l’engagement, de la liberté, quelque chose d’utile, quelque chose de cohérent, et qui apporte une cohésion qui soit aussi vivante. Tout ça est très imbriqué en fait, sa parole est très convaincante pour expliquer, en peu de mots, qu’il a un terrain de jeu pour mobiliser un engagement personnel mais aussi collectif.
Christophe
Tu parles d’un sentiment de sincérité ? C’est une question essentielle. Mais comment comprendre ce sentiment ? On aurait pu avoir quelqu’un, dans les mêmes conditions, qui, blasé, aurait tenu sa fonction sans y croire. Enfin, on peut faire cette supposition. Et la question c’est de comprendre pourquoi cette sincérité nous touche. Il y a, à cette lecture, des émotions, des affects qui apparaissent, comme quelque chose qui se joue en dehors de problèmes d’organisation, de charge de travail. Mais il se joue quoi ? Le sentiment que ce médecin se laisse toucher. Il nous montre comment il a été touché parce que ça ne fonctionnait pas. Ce médecin n’écarte pas ces problèmes en disant : « ce n’est pas mon job. Moi, je suis là pour assurer la sécurité. Mais je ne suis pas là pour m’occuper de ça ». Ce médecin se laisse toucher par ce que vivent les patients et pose la question de la réponse à apporter. Il fait alors de son émotion, non pas quelque chose qui pourrait déréguler son activité ou l’organisation, mais une ressource pour chercher autre chose. Et c’est cela qui nous touche : une sincérité ouverte à ce que vivent ces patients, à ce qui ne va pas, et à la nécessité de chercher autre chose. La question alors est de comprendre pourquoi et comment, dans le travail, quel que soit le métier, cette forme de sincérité peut apparaître.
Olivia
Le mot « sincérité » m’a marqué aussi, comme si ce médecin avait un témoignage assez libre, un témoignage où un médecin peut parler sans crainte par rapport à une certaine conception du travail bien fait, en s’affranchissant du carcan médical, ce qui lui permet de parler du soin plutôt que de l’expertise médicale. Il y a là quelqu’un qui s’autorise à remettre sur le tapis des questions clés : « pourquoi suis-je là, à quoi suis-je utile, qu’est-on est en train de faire ensemble ? Les résidents, quels sont leurs besoins ? », Comment « faire vivant », « travailler ensemble de façon vivante » ? Je n’ai pas du tout vu dans ce témoignage ce qui ne fonctionne pas. Il se questionne énormément sur le comment s’adapter pour répondre à des besoins. Innover, ça comporte des aléas. Ils y réfléchissent ensemble, il y a une dynamique de vie. Je n’ai pas du tout retenu les écueils. Je vois surtout ce qu’ils arrivent à dépasser collectivement. Ça rejoint ce que vous dites, l’un et l’autre, sur l’enthousiasme, la sincérité. Et puis je trouve que c’est un texte qui est très fort en termes d’affects dans le travail. Ce médecin s’interroge incessamment sur ce qui est en train de se passer. Il ne s’enferme pas dans une certaine expertise, alors qu’il pourrait rester campé sur son rôle formel, sur son autorité. Il reste ouvert à la complémentarité des compétences, à ce que chacun apporte à son niveau. En l’occurrence, ce sont les subordonnées qui sont mises à l’honneur. L’exemple des comptines montre une idée imaginée par un membre de l’équipe soignante.
Trouver comment « faire vivant », c’est subtil et itératif. Il y a à la fois une phase constructive, qui est considérable, et un carcan à dépasser. Le carcan est celui de la règle, du cadre institutionnel qui nous demande de faire comme ça et pas autrement. Des routines s’installent. Mais dans cette équipe, ils n’oublient pas pour autant de réfléchir. Ce médecin a une conception solide de ce qu’est le soin. En même temps, il tient compte du réel. Il y a comme une adaptation permanente. Cette dialectique est très intéressante : il faut un cadre pour agir et en même temps on s’autorise à re-réfléchir ensemble. À re-considérer tout le temps ce qui est important, ce dont on a besoin et à prendre en compte ce dont les patients-résidents ont besoin. C’est une dynamique d’ouverture et de cadrage à la fois.
Christophe
Je précise sur les dysfonctionnements. Il cite l’exemple de la sexualité des résidents. Il dit : « on s’est gouré, on s’est planté ». Ce qui l’interroge, fait démarrer ses réflexions, ce sont ses propres pratiques. Il ne dit pas que c’est l’hôpital qui l’empêchait de penser correctement la question de sexualité. Il dit « non, c’est moi. Je me suis gouré. Je suis allé vers quelque chose et je me suis trompé. Je suis venu avec mes idées mais je n’ai pas écouté ». Dans cette discussion, son sujet ce n’est pas la politique publique du soin. Par contre il dit « ce qu’on faisait, nous, ça n’allait pas ». La critique qu’il porte en premier lieu, c’est vis-à-vis de lui-même. Et c’est en ça qu’il est sincère.
Blaise
Je suis bien d’accord et ce qui est vraiment très fort dans le texte, c’est la capacité à observer les autres, à écouter, à se remettre en cause en permanence. Cette sorte de fragilité, de recherche de quelque chose de différent, de mieux, qui n’est pas du tout dans la certitude, dans la norme, dans l’imposition, mais qui est quand même très élaboré comme réflexion. Cela rend ce texte emblématique, très révélateur de questions de travail qui sont discutables, difficiles à traiter. On sent qu’il y a une forme d’exigence très forte, une forme de morale derrière son regard sur le travail, donc quelque chose de profondément humain et structuré.
Christophe
Derrière les paroles de ce médecin, il y a un savoir, du métier, une expertise forte. Mais cette expertise, il la laisse ouverte à la fragilité. Et il y a quelque chose d’inattendu : cette fragilité devient une force, la force de se poser des questions et de chercher autre chose. On pourrait dire qu’il utilise ce qui le touche pour en faire autre chose.
Olivia
La fragilité est aussi une force, dans le sens où c’est en considérant que les choses sont fragiles et mouvantes que l’équipe entretient sa force. Ce médecin se laisse porter par ses affects, il s’y tient attentif. Il est à l’écoute des autres et de lui-même. À l’écoute des résidents, de là où ils en sont dans leur parcours, dans leur pathologie. À l’écoute de ses collègues – qui sont très présents dans le texte. Et à l’écoute de lui-même, de ce que ça lui fait.
Par rapport à une grande mission, à une morale sur le travail, ce médecin a une exigence : une forme de lutte contre lui-même, l’effort de se mettre et de se remettre en réflexion. On sent aussi le plaisir qu’il a à cela. On devine également la peine qu’il peut y avoir parce que maintenir cette exigence est le fruit d’un travail, qu’il faut réaliser collectivement. Force et fragilité vont de pair. J’aime beaucoup cette idée.
Christophe
Quand il dit au début, « ça ne m’allait pas. Ce qu’on faisait, c’était nul », il n’est pas seul avec ce constat. Il est avec la directrice, la psychologue. Et même l’ARS qui organise un colloque. Donc là il y a un peu d’institutions, un peu de collectif, dès le début. Il n’est pas seul.
Blaise
Ce qui m’a frappé, c’est l’usage de termes très concrets, très quotidiens, très simples, pas du tout des grands concepts. Il est dans l’application du métier, des soins, dans son univers. Il y a pas mal d’exemples où il dit : il faudrait faire ça à une allure appropriée, il faut que les choses soient ancrées, il faut être attentif aux détails. On sent que c’est du vécu mais que c’est en même temps très réfléchi, avec des expériences accumulées, des débats avec des collègues, avec des gens qui sont autour de lui. Tout cet effort de forme, de réflexivité personnelle mais aussi d’échanges, c’est une forme d’utopie. J’ai l’impression qu’il a la capacité à incarner quelque chose de tout à fait personnel, sur la manière dont le travail peut vivre et être amélioré, quelque chose qui n’est pas grandiloquent. Ce côté pragmatique, très terrain finalement, je le trouve très touchant et authentique.
Christophe
Il y a une phrase très belle aussi, quand il dit qu’un vieux après trente ans de métier c’est comme un océan de détails. Et il en fait un objet professionnel : « Mon boulot, c’est d’être toujours ouvert au détail ». Il dit qu’il faut, pour être efficace, avoir un discours situé dans la singularité de ces résidents, de ce qui se joue dans leur vie. Il ajoute qu’il faut se battre pour ne pas aller dans le général. Et on sait, aujourd’hui, combien les organisations du travail sont emportées du côté du général, des plans, des systèmes. Combien elles ne sont plus en capacité de venir regarder le détail. Ici, la recherche du détail devient une méthode de travail.
Olivia
On pourrait parler du sensible, du comment rester attentif au sensible. C’est une capacité à entretenir. Le corps et le sensoriel sont prégnants dans le texte. Le personnel s’appuie sur des choses vraiment très fines, qui mobilisent les cinq sens au travail. C’est aussi une thématique qui se développe en sciences sociales, en lien avec les émotions et les affects au travail. Et effectivement, mettre en évidence le sensible est un mouvement critique par rapport à la tendance gestionnaire à prendre les choses par la réglementation, la planification, etc.
Le médecin nous parle du détail, mais il en parle pas de manière futile. Parce que la critique qu’on pourrait opposer à ses propos, surtout dans une société néolibérale où on raisonne en termes de coûts, c’est que ce qu’il fait est déraisonnable, parce qu’on ne peut pas être attentif à tout, tout le temps. Ce n’est pas réaliste, ni rentable. Mais en fait, le détail n’est pas futile. Ce que le médecin va identifier comme pertinent avec son équipe, relève du détail. C’est en lien avec une conception de la maladie d’Alzheimer. Le médecin en parle explicitement : ils sont en train de perdre leur capacité, leur cerveau, leur intelligence. Il fait le lien entre un détail matériel, isolé, et la pathologie. C’est assez puissant, en termes de réflexivité. Le médecin a une vision très sensible, avec une prégnance du détail, mais aussi une vision référencée à une mission plus générale. On sent son expérience, liée aussi à ce que construit ce collectif de travail. Il y a vraiment une synergie entre eux. C’est en s’écoutant les uns les autres, en échangeant sur ce qu’ils ont remarqué, chacun ayant sa compétence, qu’ils arrivent justement à aiguiser leur regard. Le médecin le dit : « on n’est pas compétent sur tout, chacun a son expertise ». Ça nous ramène à la question du sensible et des sens. On voit que considérer ce qui est très petit, mais qui n’est pas futile, les conforte dans leur professionnalisme, dans leur compétence collective. C’est une disposition, ça ne peut pas être une décision a priori.
Blaise
Cette question du sens est traitée de manière très vivante. Où est-ce qu’on va, malgré la pression, les problèmes, les contraintes ? Quand ce médecin parle de son expérience professionnelle, il y a énormément de positif, d’idées, de choses à construire, des perspectives, des pistes pour faire équipe, pour rendre un service de qualité. Mais je sens aussi une forme de combat, de lutte. Il y a quelque chose dans son approche, dans son regard sur le travail, qui est en quête d’équilibre, un peu balancé, entre du positif et la résistance à des choses qu’il n’a pas envie de faire ou dont il veut essayer de limiter le poids, l’importance. Et donc, j’ai du mal à imaginer un médecin totalement épanoui. Je me pose la question de son rapport au travail : est ce qu’il en retire de la satisfaction personnelle, de l’adhésion individuelle, de la valorisation collective ? Et enfin la question de la durée : jusqu’à quand tout ça ?
Christophe
On sait que le monde médico-social va mal. Il le sait aussi. Mais, pour ce médecin, une fois ce constat posé, que fait-on ? Il nous dit : « Attendre le grand soir ? Mais, moi, j’ai mes patients ! Et il faut que je m’attaque à ce que je fais, à ce que nous faisons avec ces résidents. Ce n’est pas possible que je reste à ne rien faire ! ». Il ne vient pas transformer l’institution. Il n’en a pas les moyens. Il n’a pas un nombre d’infirmiers supplémentaires, pas de moyens supplémentaires accordés par l’ARS. Mais dans cette situation, il aurait pu fonctionner selon une modalité détachée, désaffectée, en faisant son boulot de 9h à 18h. Les résidents seraient traités selon les normes en vigueur. Il n’aurait pas été satisfait, mais il aurait fait son boulot. Mais là, il prend le risque de l’instabilité, d’essayer d’autres choses. Et, sans doute, il en tire autant de satisfaction que d’insatisfaction. Il prend le risque de la vie professionnelle comme quelque chose qui n’est pas régulée, pas déjà réglée pour venir s’attaquer à sa pratique dans une institution en souffrance. Il s’ouvre alors à une vie professionnelle qui sera faite de réussite et de joie, mais aussi d’échecs et de peine.
Olivia
Sur le risque, c’est intéressant. Il dit à propos de la circulation des résidents que certains vont dans la forêt. L’équipe prend le risque de les laisser, elle ne veut pas les pister. Ils autorisent certains à se déplacer pour leur bien-être. Je trouve qu’on entrevoit alors une dialectique, entre satisfaction et insatisfaction. Le médecin le dit aussi au sujet du « bon moment ». Les mots utilisés sont simples. Quel est le bon moment pour proposer le fauteuil roulant ? Pour accompagner ou équiper le résident ?
Cela nous amène aussi à des questions organisationnelles par rapport à la contrainte, au carcan réglementaire, au financement. Ça me fait penser à ce qu’on a discuté dans les séances d’ArTLib : le travail réel est la bonne maille pour voir l’utopie au travail. Finalement, l’utopie, ça peut être parvenir à bien faire son travail, se donner les moyens de rester soi-même, à l’écoute, et en lien avec le collectif de travail. Ça ne se fait jamais tout seul. Il y a des contraintes, des règles. Qu’est-ce que je peux faire dans ce cadre-là ? Quelle est la marge de manœuvre ? Qu’est-ce que je m’autorise en termes de transgression ? Et finalement, l’utopie dans l’organisation serait à cet endroit-là.
Peut-être aussi que tout cela n’a qu’un temps. Je n’avais jamais pensé à ça avant nos séminaires. On a vu que l’utopie concrète ne vise pas forcément quelque chose de définitif et généralisable. Il y a une finitude et de l’éphémère. La fin n’est pas forcément un échec. Tout ça est valable à un moment donné, dans un collectif donné, et ça durera pendant un temps seulement.
Christophe
Pourquoi est-on affecté par cette histoire ? Parce qu’il y a là une situation que l’on partage dans nos milieux professionnels. Aujourd’hui, nous sommes contraints de nous fermer à ce qui nous affecte : l’échec, la fragilité, ce qu’on n’arrive pas à faire. C’est difficile à partager. C’est recouvert par des discussions beaucoup plus générales, abstraites, portant sur ce qui est maîtrisé ou sur des projets de maîtrise. Ce qui nous touche, ici, c’est ce renvoi à des choses que l’on vit nous-mêmes. Ces paroles nous touchent parce qu’elles entrent en résonance avec nos propres impossibilités et fermetures.
Olivia
Pourquoi nous sentons-nous affectés par cette histoire en la lisant ? Ce qui me fascine le plus, c’est le vécu d’une aventure collective. Nous construisons ensemble, nous sommes à l’écoute de ça. Nous avons des habiletés professionnelles et à peu près la même manière d’envisager le travail et notre utilité. Et cela passe aussi par des erreurs, des risques, peut être des sanctions. Mais, en tout cas, on se sent embarqué collectivement dans une aventure. Je vais un peu me dévoiler. Je trouve que quand on ne partage pas la même vision du travail, ce n’est pas un problème en soi. Mais, ce qui me dérange, c’est que ça ne puisse pas se dire, se discuter ni se dénouer. Ce qui me dérange c’est quand on reste sur son quant à soi, quand on fait semblant, et qu’il n’y a pas d’arbitrage.
Blaise
Sur la question de pourquoi ça me touche, il y a sûrement des aspects d’identification. Il y a plein d’exemples qui me parlent, des exemples d’équilibre, d’humanisme, de progrès. Ce n’est pas un hasard si j’ai parlé du film Madame Hoffmann, au tout début, car je trouve que c’est exactement la même chose qui se joue : c’est une femme, une infirmière chef, qui a une parole vraie, qui ne joue pas avec des faux-semblants, avec de la mise en valeur. Ce qui est rare en fait, c’est une forme de modestie, de quelqu’un qui a sûrement apporté beaucoup de choses à son environnement.
Ce qui me pose des questions, c’est le côté combat, la lutte, la volonté de résistance. Dans son grand investissement, comment se situe-t-il dans les rapports de force ? Comment voyez-vous les rapports conflictuels dans le travail de ce médecin ?
Olivia
Peut-être que finalement le conflit qui l’intéresse le plus, c’est le conflit qu’il a avec lui-même. En tout cas c’est ce dont il parle le plus. Mais il doit bien en avoir aussi avec d’autres. Comment ça se passe ? Ce n’est pas explicité.
Christophe
Les conflits avec des collègues, des institutions, des parents, ne sont pas présents ici. On a juste la matrice d’un geste qui cherche à agripper des choses. Mais c’est certain, il y a un hors champ à ce texte qui reste invisible.
Je pense que ce médecin a le courage d’être un sujet, et surtout un sujet professionnel imparfait. Il dit qu’il faut absolument expérimenter des choses, mais on ne sait pas comment s’y prendre. Je pense que sa sincérité vient de là, de cet inachèvement revendiqué. La sincérité, est liée au réel, à ce qu’on ne sait pas. La position de pleine maîtrise ne produirait pas ce sentiment de sincérité.
Olivia
C’est la flamme qui s’entretient malgré tout, dans les utopies concrètes. Réfléchissons à présent à l’utopie dans le travail et dans l’entreprise. Qu’est-ce qui permet de garder cette flamme et de l’entretenir collectivement dans une organisation ordinaire ?
Le texte du médecin est relatif au travail du soin, et donc au travail sur autrui, comme ce qu’on trouve dans l’éducation et la formation. Il y a alors quelque chose de vibrant. La question des affects, du sensible, se pose de manière particulière. Est-ce qu’on dirait la même chose pour un autre type d’activité productive ?
Garder la flamme, pour moi, c’est se laisser affecter. C’est le contraire de désaffecté, au sens d’un bâtiment désaffecté, qu’on laisse tomber, qui va tomber en ruine. Se laisser affecter, c’est une manière de continuer à se construire. Toujours en lien avec les autres – sinon on se coupe du réel. C’est une idée forte pour la question de l’utopie dans le travail organisé. Ça amène aussi à la question des tensions. Faire, parvenir à faire, c’est aussi faire malgré certaines contraintes et certaines injonctions.
Blaise
Ce médecin a la flamme, peut-être pas toujours flamboyante, mais quand même. Il la fait partager : il y a quelque chose de beau, de désirable, d’utile. Je vois de l’utopie. Du détail, de l’attention, de la prudence dans la mise en œuvre. Il essaye d’inventer des petites choses qui permettent de prendre soin le mieux possible des résidents et de leurs spécificités. C’est de l’utopie concrète. Il ne cherche pas à révolutionner autre chose : le micro collectif est sûrement utopique.
En même temps, il y a du danger, des moyens sûrement pas toujours à la hauteur, de nouveaux problèmes, des risques, des contraintes. Donc l’utopie est aussi en danger comme le travail de tous les jours. Le service, la relation, sont forcément attaqués. L’utopie, c’est aussi résister à ça. Est-ce que l’utopie est par essence non viable ? C’est intéressant quand il parle de tranquillité, de rythme approprié. La progressivité comme une sorte de construction sur le long terme, ou en tout cas dans la durée. C’est l’histoire d’une vie, ce médecin, on ne l’imagine pas faire un autre boulot. Il est là, c’est comme si c’était naturel. C’est une vie professionnelle, consacrée à un projet, qui touche tout son environnement.
Christophe
L’utopie, cela peut être de penser le monde tel qu’il devrait être, à distance du réel. Ce qui m’intéresse dans ce texte, c’est une autre position. Évidemment, hors-champ, on a potentiellement des conflits, des désaccords. C’est inévitable. Mais ce médecin ne se pose pas d’abord la question de ce qui devrait être à distance de son réel. Il part du réel, de son réel. « Que fait-on du monde tel qu’il est et non pas tel qu’il devrait être ? ». Je ne vais pas essayer de penser théoriquement ce que le monde devrait être, mais essayer de transformer ce que je fais maintenant. En revendiquant quelque chose d’inabouti, d’inachevé, ce médecin est contre un certain registre de l’utopie qui se tiendrait à distance du réel. Évidemment, on peut avoir toutes les raisons d’abandonner le monde tel qu’il est et d’en imaginer, en espérer un autre ! Ici, il essaie le registre de l’expérimentation en situation, de l’échec, dans des milieux contraints, expérimentation qui sera nécessairement inaboutie. On pourrait faire jouer cette opposition : soit prendre le monde tel qu’il devrait être pour s’en éloigner face à l’impossibilité de le transformer, soit prendre le risque du monde tel qu’il est pour s’en rapprocher et le transformer. Même dans l’erreur et l’échec.
Olivia
Je me reconnais dans ce que tu dis. Il me semble que c’est complètement l’utopie concrète telle qu’on l’a discutée entre nous.
Christophe
Il faut alors préciser la définition d’utopie. Ce ne serait pas une utopie qui poserait un contre-modèle, un autre lieu du monde, comme pour certaines utopies du 19ᵉ siècle. Mais l’utopie serait alors la possibilité, dans des milieux ordinaires de travail, d’initier, malgré tout, l’action d’être affecté, de faire de l’affect une ressource d’une action possible, d’être attentif aux détails.
Blaise
J’entends tout à fait ce que tu dis Christophe. Mais le médecin apporte aussi quelque chose d’ambitieux. Il travaille pour une finalité, un rêve peut être, quelque chose qui sort de l’ordinaire.
Olivia
Il y a effectivement quelque chose d’ambitieux, une exigence, un idéal peut-être inatteignable. L’idéal du soin du patient Alzheimer. On n’y arrivera jamais totalement, mais on cherche, on avance.
Christophe
L’utopie, là finalement, c’est dire l’imperfection. À rebours des normes techniques. Avec l’imperfection et la fragilité comme ressources pour une force, une vitalité, une intelligence renouvelée. L’utopie du vivant, malgré tout. C’est comme cela que je le formulerais.


