Les utopies du travail scientifique
Thierry Berthet[1]
Puisqu’on s’attache ici à parler d’utopies au travail. Puisqu’on en décortique les expérimentations. Puisqu’on cherche à en comprendre les rouages. Pourquoi ne pas commencer par balayer un petit coup devant notre porte et s’interroger sur les utopies concrètes portées par les universitaires ?
Rappelons ici les éléments constitutifs de l’utopie telles que formalisés par José Rose dans cet ouvrage : une critique de l’existant, une volonté émancipatrice et anti-fataliste et enfin, une démarche pour « faire un pas de côté » en saisissant les « marges de manœuvre présentes dans les sociétés et les organisations ». Qu’en est-il alors des mondes universitaires ? Est-ce que ce milieu professionnel qui, notamment dans les sciences sociales, se nourrit d’un regard critique sur les mondes sociaux et le sien en particulier est porteur d’alternatives concrètes à ses propres malheurs professionnels constamment déplorés ? Autrement dit, à quoi rêvent les chercheur·es ? Petite précision : si j’emploie ici le terme de chercheur·e ce n’est pas à titre de statut – c’est-à-dire désignant les personnels des agences de recherche comme le CNRS – mais à titre de fonction. Je parle donc ici de celles et ceux qui produisent de la recherche publique à titre professionnel, ce qui inclut donc évidemment les enseignant·es-chercheur·es. Et il faut rappeler que ces dernier·es constituent aujourd’hui la majorité des personnels des unités de recherche depuis que les laboratoires du CNRS leur ont « ouvert » leurs portes.
Ce chapitre tente donc une incursion du côté des utopies dans le monde laborieux de la recherche en s’interrogeant sur les motifs d’espérer un espace universitaire meilleur et ses modalités d’incarnation. Pour autant, ce chapitre n’entend pas répondre à la question de manière académique et sur la base d’une démarche scientifique canonique et rigoureuse. N’étant pas spécialiste du métier de chercheur, j’aborderai donc ces questions à partir d’un regard essentiellement expérientiel, voire auto-réflexif, mais néanmoins informé par une série de lectures appropriées et principalement dirigées vers les sciences humaines et sociales. Ainsi, on n’y trouvera pas d’état de la littérature, de campagne d’entretiens ou d’exploration systématique de ce qui pourrait – comme le Centre universitaire de Vincennes – apparaître comme des utopies instituées. Il s’agit simplement de soulever quelques questionnements sur les aspirations de ce monde professionnel singulier, si prompt à disséquer les utopies des autres, mais si frileux, semble-t-il, quand il s’agit d’en fabriquer pour lui-même.
Jamais contents ? Les universitaires aux prises avec le malaise au travail
Avant d’interroger les aspirations émancipatrices des universitaires, commençons donc par rappeler très brièvement quelques éléments clés du malaise au travail de recherche. La littérature sur le sujet est vaste et un peu déprimante, il faut bien l’avouer. Quelques éléments significatifs émergent expliquant la souffrance au travail des universitaires et les critiques exprimées par elleux sur leurs conditions de travail.
Un petit détour par cette littérature a vite fait d’effacer la figure romantique de l’intellectuel libre et indépendant œuvrant au sein d’une communauté égalitaire de « pairs ». En effet, depuis les années 90 et avec plus d’acuité depuis la décennie 2000[2], le monde universitaire français fait l’objet de profondes transformations au triple plan des disciplines, des conditions de travail et des hiérarchies professionnelles renforcées par le développement d’indicateurs bibliométriques (Barrier, Picard, 2020). Il en résulte un monde académique marqué par une hétérogénéité croissante touchant les statuts, les générations, les effectifs étudiants, les sites universitaires et en leur sein ses composantes internes pour n’évoquer que quelques lignes de démarcation et de recomposition des hiérarchies universitaires. L’enseignement supérieur et la recherche apparaissent ainsi traversé·es par de multiples tensions liées aux évolutions du système académique, aux contraintes économiques et politiques, mais aussi aux transformations des attentes sociales à l’égard de la science. Plusieurs questions critiques apparaissent comme récurrentes, mettant en lumière les contradictions et les dilemmes que connaissent aujourd’hui les universitaires.
Un premier enjeu tient à la liberté académique[3]. Celle-ci est théoriquement au cœur du métier, mais elle se heurte à un contrôle croissant des activités des chercheur·es, que ce soit par les instances universitaires, les agences d’évaluation ou les financeurs. Le pilotage centralisé de la recherche, notamment via des appels à projets compétitifs, tend à orienter les thématiques et les méthodologies, réduisant l’espace de l’initiative individuelle (Stiegler, Pébarthe, 2020). Les chercheur·es se retrouvent pris·es entre leur vocation de produire un savoir autonome et la nécessité de répondre aux injonctions institutionnelles et financières. Cette tension est accentuée par le statut hybride du chercheur·e. Fonctionnaire d’État, il ou elle bénéficie en principe d’une garantie d’indépendance. Mais ce statut implique aussi des contraintes : subordination aux règles statutaires, lourdeurs bureaucratiques et obligation de se conformer aux réformes managériales issues du Nouveau Management Public (NMP) dont on verra plus loin qu’elles pèsent de plus en plus fortement sur le métier de chercheur·e.
Les temporalités de la recherche constituent une autre dimension critique et sans doute celle qui est la plus spontanément évoquée par les collègues quand on les interroge sur ce qui les brime. Elle nourrit des aigreurs récurrentes entre enseignant·es-chercheur·es et chercheur·es, les premier·es se plaignant en permanence de voir leur temps de recherche servir de variable d’ajustement calendaire (cf. infra). Le manque de temps et le sentiment d’une pression insupportable des agendas reviennent constamment, quel que soit le statut. C’est d’autant plus sensible que la recherche s’inscrit dans le temps long, mais les politiques publiques exigent des résultats rapides, souvent en décalage avec la logique cumulative et exploratrice du savoir scientifique. Les chercheur·es doivent composer avec des échéances resserrées, des appels à projets ponctuels et une pression à la productivité. Cette contrainte temporelle alimente l’épuisement professionnel, particulièrement chez les responsables de projets, sommés de concilier la gestion administrative, la coordination d’équipes et la production scientifique.
Revenons du côté managérial pour relever que la bureaucratisation de la recherche accentue ce sentiment de pression chronophage[4]. La multiplication des procédures d’évaluation et de justification administrative détourne du temps de recherche effective. À cela s’ajoute la recherche permanente de financements sur projet : contrats, projets d’excellence (PIA, NCU, etc.), partenariats industriels. Ce mode de fonctionnement, censé stimuler l’innovation, produit souvent l’effet inverse : fragmentation du travail, course aux moyens et surcharge cognitive pour les chercheur·es. Il se double d’une critique elle aussi récurrente sur la « spectacularisation » de la recherche[5]. Dans un contexte de concurrence internationale, les résultats de recherche tendent en effet à être valorisés comme des produits de consommation : publications dans des revues prestigieuses, retombées médiatiques, labels d’excellence. Cette logique accroît la reconnaissance et la notoriété individuelle signant ainsi une individualisation croissante des carrières des chercheur·es et un net recul des collectifs de travail souvent fragilisés. Elle risque de réduire la recherche à un exercice de visibilité tout en alimentant la méfiance d’une partie de l’opinion publique, qui perçoit les chercheur·es comme des élites instrumentalisées par les politiques publiques ou par les intérêts privés.
Enfin, la dimension personnelle et existentielle du métier revient régulièrement dans les portraits désabusés du travail de chercheur·e. L’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle[6] est fragilisé par la porosité des temps de travail, la pression à la productivité et la compétition. Ladite « vocation scientifique », fondée sur la passion et l’engagement, peut se retourner contre les chercheur·es lorsqu’elle devient justification à l’intensification sans fin du travail. Cette auto-prescription des contraintes contribue à un cercle vicieux d’épuisement et de désillusion.
Ces tensions reflètent un système en mutation, où la recherche se voit de plus en plus intégrée dans les logiques de performance et de marché, au risque de fragiliser l’identité même du métier. On devrait donc pouvoir y trouver les ferments de propositions utopiques…
Shanghaï ou Champ de bataille : quelles aspirations individuelles et collectives pour la recherche ?
Si on en croit Jean-Fabien Spitz (2000), l’universitaire est confronté dans sa vie professionnelle à une triple misère matérielle, intellectuelle et morale, ce qui augure plutôt bien d’un terreau fertile aux aspirations débridées. Qu’en est-il donc de ces aspirations ?
Le système français se caractérise notamment par la coexistence de deux professions aux statuts et à l’identité professionnelle distinctes : les enseignant·es-chercheur·es universitaires et les chercheur·es agents de grands établissements de recherche tels que CNRS, IRD, INRIA, etc.
Pour les premiers, l’utopie consiste souvent à pouvoir concrètement faire de la recherche. En effet, même si les activités liées à la celle-ci (financement de projet, valorisation, publication) sont de plus en plus importantes notamment en termes d’évaluation et de mobilité possible, il s’avère pourtant que les activités de recherche sont celles qui sont les plus rapidement délestées en cas de surcharge des tâches d’enseignement et d’encadrement administratif. Le rapport à la recherche est ainsi généralement « parasité » par un poids des fonctions d’administration de l’enseignement qui va croissant. La recherche est devenue pour les enseignant·es-chercheur·es le premier élément allégé de leur agenda et nombreux sont celleux qui expriment le regret de ne pas avoir suffisamment de temps pour se consacrer à « leur » recherche (surtout si le plein d’heures complémentaires a été fait…). La recherche devient ainsi une forme d’utopie dotée de tous ses attributs caractéristiques. Elle apparaît profondément désirable, mais inatteignable dans l’espace quotidien des possibles et vue comme une aventure extra-ordinaire. Elle est souvent imaginée comme le rêve d’embarquer dans un collectif grégaire et choisi qui devient le facteur d’enrichissement individuel et de ré-enchantement d’un monde professionnel dégradé. Le statut du chercheur CNRS (ou autre) est alors paré de toutes les vertus et libertés.
Pour les chercheur·es à temps plein, c’est bien sûr un autre refrain. Même si iels déplorent également de ne pas avoir suffisamment de temps pour faire leur travail dont les distraient d’autres activités périphériques (dont l’enseignement, la recherche de contrats, la direction de thèses, la valorisation non-académique, etc.), il n’en demeure pas moins que la recherche n’est pas ou ne devrait pas être pour elleux une utopie. Si on en croit un ouvrage relativement récent, la représentation que les chercheur·es se font de leur métier serait la suivante :
Le chercheur produit des connaissances et les diffuse dans des communications dans des colloques, des congrès. Il y trouve du plaisir et s’accomplit dans ces activités (Connan et al., 2008, p. 93).
Une vision simple et idyllique, presque une utopie. Car, comme souvent, le détour par les abysses du rapport entre travail prescrit et réel donne des clés de lecture critique de l’identité professionnelle des chercheur·es. Il jette une lumière crue sur les creux – qui sont d’ailleurs le plus souvent des bosses pour les concerné·es – de cette image du métier[7]. Il faut également mentionner le rôle des « fonctions support » (gestionnaire, IST, ingénieur·es de recherche ou d’études, etc.) liées à l’administration de la recherche. Ces agents le plus souvent invisibilisés dans la valorisation des activités scientifiques permettent – ou plutôt permettaient, car elles sont en déclin dans les laboratoires de recherche – aux chercheur·es de se concentrer sur le volet scientifique de leur travail. Le développement d’outils numériques[8] dont le plus récent exemple est ceux visant l’organisation des missions (enquêtes de terrain, participation à des colloques, etc.) dont la charge tend à être transférée aux chercheur·es et les équipes de soutien à la recherche de s’effriter lentement.
Pour elleux, les formes exprimées d’utopies renvoient le plus souvent à la nostalgie d’une forme « d’âge d’or » de la recherche mêlant : entre-soi d’agents CNRS, petites unités bénéficiant d’une forte indépendance ; absence de pression à la publication ; financement structurant de la recherche par une dotation publique des laboratoires[9] ; liberté dans la conduite des recherches ; stabilité professionnelle garantie et indifférenciation des statuts ; etc. D’une certaine manière cette vision mélancolique et sans doute largement mythifiée de petites communautés de chercheur·es libres témoigne de la persistance de la dimension collective comme fondement de l’identité professionnelle. Risquons l’oxymore, c’est une forme de projection rétrograde qui semble bien émerger. Mais elle reflète une réaction forte au malaise professionnel que provoque l’individualisation croissante des carrières de chercheur.e, fondée sur leur mise en concurrence systématique entre pairs.
Reste à savoir si, qu’elle soit d’humeur nostalgique ou fruit du débordement de l’agenda, À la recherche du temps perdu peut tenir lieu d’utopie…
Quelles utopies professionnelles pour les recherches sur le travail ?
Alors quid des recherches sur le travail ? Quelles aspirations scientifiques viendraient nourrir plus particulièrement les rêves des chercheur·es aux premières loges de la souffrance au travail des autres : celleux-mêmes qui produisent des recherches sur le travail.
Durant deux années, 2023 et 2024, un groupe de réflexion sur le travail (GRT) s’est réuni, à la demande du CNRS pour faire un bilan des recherches conduites en France sur le travail, par les sciences sociales, depuis 30 années. Ce bilan et le diagnostic du GRT soulignent les capacités fortes de la recherche française à prendre en charge une grande diversité de thématiques, à identifier et explorer les enjeux émergents et à produire des résultats de recherche robustes, qui peinent néanmoins à « percoler » dans les sphères politique, économique et médiatique. Mais plus important ici, le mandat confié par le CNRS à ce groupe interdisciplinaire de 25 chercheur·es, comprenait également un aspect prospectif visant à faire émerger des propositions d’amélioration[10]. Ce mandat a été explicitement formulé de manière très large, invitant les membres du groupe et leurs laboratoires de rattachement à ne pas brider leur réflexion. Nous étions même invité·es explicitement « à rêver ». Une belle occasion pour voir, peut-être, émerger des utopies propres aux professionnel·les des recherches sur le travail. Le recueil de ces rêves de scientifiques a fait l’objet d’une large consultation par questionnaire de la communauté des chercheur.es spécialistes du travail et d’échanges collectifs au sein de notre groupe de travail. 5 thématiques structuraient ces réflexions : Thématiques et enjeux prioritaires ; Organisation et ressources humaines ; Financements et instruments de pilotage ; Données de recherche ; Valorisation et diffusion de la recherche ; Dispositifs de formation ; Internationalisation. Il s’agissait, on l’aura compris d’un rêve quand même assez cadré ! C’est néanmoins – et faute de mieux – sur la base de ce travail qu’ont été construites les lignes qui suivent.
Parmi les principales demandes qui émergent en termes thématiques et d’enjeux prioritaires, on relèvera tout d’abord le fait d’encourager l’absence de thématiques prédéfinies dans les appels à projet (AAP “blancs” sur le travail) pour permettre l’émergence de projets novateurs, y compris futuristes et garantir une liberté maximale à l’initiative des chercheur·es. Le développement d’approches sensibles du travail réel est de la sorte espérée afin d’étudier les aspects émotionnels et psychologiques du travail pour une compréhension plus complète de la condition des travailleurs. La demande est également récurrente pour adopter une analyse culturelle du travail, permettant d’éclairer comment le travail est vécu, symbolisé et transmis au sein des différentes sociétés.
En matière d’organisation de la recherche, les demandes expriment également une aspiration à plus de liberté et de temps « pour la recherche » qui pourrait s’incarner dans la mise en œuvre d’un droit systématique aux congés sabbatiques pour les enseignant·es-chercheur.es, en leur offrant un temps dédié à la recherche sans contraintes d’enseignement, comme cela existe dans de nombreux pays. La déconcentration et une plus grande mixité des ressources humaines émergent également à travers le souhait d’un rééquilibrage Paris/province en encourageant des recrutements de chercheur·es dans différents territoires et contextes sociaux pour diversifier les perspectives.
Les dispositifs et les financements ne sont pas, de prime abord, des instruments qui font rêver notamment à une époque où le management est vécu comme l’un des principaux vecteurs de contrainte. Et c’est précisément à rebours des systèmes de contrainte que s’expriment les vœux des praticien·nes de la recherche sur le travail. Ce qui se traduit par le souhait d’investir dans des financements hors appel à projets, afin de soutenir les initiatives qui ne rentrent pas dans des cadres prédéfinis. Il est également préconisé de mettre en place des financements amorces[11] pour initier des projets interdisciplinaires novateurs de petite envergure. Les utopies étant aussi question de taille, l’idée est ici comme ailleurs que « small is still beautiful ». Enfin, sur un plan structurel, il est souhaité de financer des unités de recherche dédiées ou de renforcer des unités interdisciplinaires spécifiquement orientées sur le travail. On retrouve ici l’expression d’une sorte d’âge d’or où, comme dans les années 60, le CNRS pourrait s’engager à la mise en place de structures dédiées.[12]
Au chapitre des données de recherches, le rêve s’incarne dans un souci de liberté d’accès et de transparence. Il est ainsi proposé de « développer un dispositif permettant un accès gratuit aux données (INSEE, DARES, France Travail, France Compétences, etc.) sur le travail pour les équipes de recherche et prioriser les données de statistiques publiques et les archives d’entreprises » voire pour une version plus « open data » de « Rendre accessibles en open source les données sur le travail pour encourager la transparence et la collaboration entre chercheur·es ». Il est également demandé de développer des données intersectionnelles pour « mieux comprendre les multiples dimensions des inégalités au travail et appuyer des approches expérimentales pour explorer de nouvelles méthodologies » (Berthet, Mercier, 2024, p. 33).
La diffusion et la valorisation des travaux de recherches sur le travail représentent une dimension importante de l’utopie dans la mesure où elle concerne directement la surface et l’utilité sociales de la recherche. Les aspirations exprimées par les chercheur·es hexagonaux visent en premier la promotion de la « science ouverte » signalant ainsi un souhait, utopique sans doute, d’échapper à l’emprise d’une inscription de la recherche dans des logiques capitalistes et marchandes. Au-delà des appels à une collaboration plus intense avec les acteurs socio-économiques et les médias, ces aspirations s’incarnent dans le souhait de développer « des formes alternatives d’écriture et de publication pour toucher différents publics, notamment en combinant des formats classiques de revue scientifique avec des supports de vulgarisation » (Ibid., 33).
Si l’utopie est pétrie d’immanence, elle se projette également dans le temps et interroge frontalement les modes de socialisations à faire advenir. En termes de projection intergénérationnelle, les ambitions manifestées consistent essentiellement dans le développement de cursus et de formations universitaires, qu’elles soient initiales ou continues, interdisciplinaires et centrées sur le travail. Si elles ne témoignent pas nécessairement d’une utopie radicale, ces aspirations permettent de discerner, en creux, une vision critique du travail. Ainsi, l’idée, plusieurs fois exprimée, de former nécessairement les futurs cadres aux conditions concrètes du travail réel en dit long sur la profondeur des crevasses inégalitaires qui balafrent les mondes du travail contemporain.
Mais soyons honnêtes. En quoi cet exercice institutionnel dessine-t-il les contours de recherches utopiques sur le travail ? Au fond, il faut bien reconnaître que ce travail d’imagination est bien modeste et ressemble plus à un énième rapport d’étude inscrit dans une démarche managériale du CNRS. D’ailleurs qu’en reste-t-il au bout du compte ? En juin 2025, l’Institut CNRS-SHS a publié un document intitulé « Prospective »[13] listant ses priorités thématiques où il est fait état des axes qu’il entend promouvoir dans différents domaines, dont celui du travail. Appuyé explicitement sur les recommandations de ce GRT, il n’en retient au final que quelques lignes thématiques (digitalisation, santé, relations professionnelles et « transitions et/du travail ») sans que mentions soient faites des suggestions organisationnelles pourtant si faiblement utopiques où les idées exprimées restent très cadrées par les réalités institutionnelles. Si utopie il y avait, on était somme toute très loin d’une utopie radicale…
Alors, posons-leur directement la question…
Sortons de cet exercice formel pour finir. Afin de poursuivre la quête d’utopies dans les recherches sur le travail, j’ai profité de deux moments collectifs pour poser directement la question à des collègues français et étrangers.
Premier moment, en mai 2025, un séminaire est organisé à la Maison Française d’Oxford pour échanger avec des collègues britanniques spécialistes des recherches sur le travail[14] et solliciter leurs réactions au regard de l’ouvrage que nous avons consacré, au sein du GRT, aux recherches françaises sur le travail (Berthet, Mercier, 2024). À cette occasion, j’ai demandé à l’ensemble des collègues réunis en quoi consisterait pour elleux une recherche idéale et utopique sur le travail et comment iels imagineraient leur travail dans 30 ans… Silence interloqué et éloquent devant l’incongruité de la question de la part de l’ensemble des collègues présents, britanniques comme français !
Second moment en concordance des temps (mai 2025), lors de la Fête du travail[15] organisée par ArtLib, j’ai remis le couvert auprès des Artlibertaires présent·es. Après tout, ce groupe qui met au cœur de ses réflexions les liens entre le travail, la liberté et les utopies devait bien avoir sur le sujet quelques idées ou expériences à partager, une jam session[16] réflexive créait alors un espace idéal. Là encore je remporte un succès tout aussi modeste puisqu’après un autre silence assourdissant, on y évoque seulement de timides tentatives organisationnelles (création d’un master ou mixité sociale accrue dans les cursus par exemple). Alors finalement, les utopies au travail, serait-ce pour les autres ?
C’est quoi une expérience utopique dans la recherche en SHS ?
Il faudra donc pour en conclure passer par un petit détour biographique. Après 32 années d’exercice professionnel de la recherche en sciences sociales à titre de chercheur du CNRS, quelles expériences d’utopie concrète ai-je bien pu rencontrer ? Il faut bien l’avouer, la moisson est plutôt maigre et je ne peux relater que deux expériences qui pourraient plus ou moins s’approcher d’une démarche utopique.
À tout seigneur, tout honneur ; commençons par mentionner l’atelier ArtLib lancé par Enrico Donaggio au sein de l’Iméra. Cet atelier, je l’ai suivi de loin lors de mon mandat de direction à la tête du LEST (2018-2024) où l’utopie était absente, grignotée par la gestion quotidienne d’une équipe de recherche et de son bâtiment. C’est donc sur le tard, immédiatement après avoir été « libéré » de ce fardeau managérial au demeurant bien sympathique et enrichissant, que j’ai pu rejoindre ces espaces utopiques. ArtLib propose un espace décloisonné de pensée. Il invite à ignorer les tubulures disciplinaires et statutaires autant qu’à sortir des logiques productivistes universitaires pour mieux stimuler une réflexion la plus libre possible. On y vient quand on peut, mais le plus souvent possible parce qu’on sait qu’on va y retrouver des collègues qui partagent le même appétit de raisonner en roue libre ; et surtout on y parle ouvertement sans barrières ni autocensures. C’est avant tout une démarche libertaire au sein d’un système universitaire perclus de règles, structuré par ses hiérarchies internes et mû par des logiques de concurrences interindividuelles.
Plus anciennement, au début des années 2000, un petit groupe qui s’est autobaptisé LIS (Lost In Space) se réunit clandestinement à la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine. Ce groupe qui n’apparaît dans aucun compte-rendu d’activités et aucun site web institutionnel se donne pour ambition d’explorer ce que nous appelons alors la Talvera[17] académique des recherches sur les territoires. Là encore, l’effacement des barrières disciplinaires et statutaires est de rigueur autant que la liberté de ton et la temporalité idoine puisqu’on se réunit dès que possible sur le temps de pause méridien dans nos activités professionnelles. C’est aussi dire que là encore, la convivialité est de mise autour d’un pique-nique réflexif « sorti du chapeau ». On y discute alors principalement de nos échecs et notamment de nos publications sur les dynamiques territoriales qui ont été rejetées par les fameuses évaluations par les pairs ; évaluations bien nommées « à l’aveugle ». Ce groupe est éphémère et s’effiloche au bout de 2 années sous la pression académique qui étrangle les agendas et vide l’appétit intellectuel de ce sympathique groupe qui ne cherchait, au fond, qu’à se faire plaisir dans l’échange immédiat et sans visée productive autre que notre propre capacité à penser les espaces, les frontières et les attachements territoriaux.
Ces deux expériences personnelles soulignent l’importance d’échapper aux cadres normatifs et managériaux, aux clivages disciplinaires et aux frontières académiques. Les utopies concrètes dans un monde très cadré, hiérarchisé et codé comme l’est le monde académique se joueraient donc peut-être dans une semi-clandestinité organisationnelle et sans impératif de production. Pour autant, et dans aucun de ces exemples, on ne retrouve pas d’ambition transformatrice et encore moins de visée systémique. Il ne s’agit pas de proposer un contre-modèle à un système de recherche épuisant et assez largement épuisé. On y chercherait vainement la préfiguration d’un monde académique nouveau délivré de ses souffrances au travail ou les contours d’une recherche utopique sur le travail.
Finalement et pour conclure d’une formule lapidaire, disons qu’au mieux, il peut arriver aux chercheur·es d’arriver à se bricoler une petite niche utopique, un petit nid douillet au creux d’un arbre qui ne cache pas la forêt académique et surtout que le moindre coup de vent risque de faire dégringoler de sa canopée.
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- Aix Marseille Université, CNRS, LEST, Aix-en-Provence, France.↵
- Avec notamment les votes des lois LRU (2007), ORE (2018), LLPR (2020).↵
- Comme le dit un Artlibertaire qui connaît bien ce métier : « Il faut de la rigueur, mais aussi de la liberté » (Rose, 2001, p. 102).↵
- « Il n’apparaît pas exagéré de parler de mise en administration du métier de chercheur, d’un assujettissement à des logiques bureaucratiques qui déterminent l’intérêt des questions que les sciences sociales se posent et les compétences qui lui sont reconnues pour en traiter » (Aldrin et al., 2022, p. 15).↵
- « Tout cela nuit souvent à la rigueur nécessaire à l’activité scientifique. Publier à tout prix, vite et beaucoup, publier les premiers, être mentionnés dans les médias grand public peuvent être des objectifs choisis au détriment de la qualité de la production » (CS-CNRS, 2018, 18).↵
- Fusulier et Pawelec (2017) distinguent à ce sujet trois figures : le chercheur exclusif « il s’agit d’un chercheur entièrement investi dans son travail et considérant la recherche comme une activité peu compatible avec d’autres types d’engagement. » (p. 121) ; le chercheur breadwinner : « Il renvoie au modèle traditionnel de la division sexuelle de travail avec un homme fortement engagé dans sa vie professionnelle, assurant un rôle de « gagne-pain » (d’où la qualification de « breadwinner ») et de référence statutaire pour sa famille, et une conjointe qui prend largement en charge l’intendance domestique » (p. 123) et enfin le chercheur équilibriste : « nous avons affaire à des chercheurs qui tentent de symétriser leurs implications professionnelles et familiales » (p. 125).↵
- Précisons qu’on ne traitera ici que des chercheur·es relevant de la recherche publique dont l’identité professionnelle se distingue nettement de celleux relevant de la recherche privée comme le montre l’ouvrage cité ci-dessus.↵
- On pense ici au stupéfiant Leviathan joliment dénommé Etamine/Notilus développé durant les dernières années au CNRS et qui se propage dans les universités.↵
- Même si l’activité contractuelle des laboratoires a pu constituer une constante de leur financement, il est clair qu’elle constitue aujourd’hui plus qu’hier l’essentiel des ressources des unités de recherche.↵
- L’ensemble de ces propositions a fait l’objet d’un livre blanc : https://tinyurl.com/329d5sxa ↵
- On entend par là le financement léger de petits projets exploratoires permettant notamment de construire des réseaux de recherche.↵
- On pense ainsi par exemple à la création du LEST comme unité propre du CNRS (UPR) à la toute fin des années 60 (1969).↵
- https://tinyurl.com/4jn2xhsk ↵
- Y ont participé notamment Duncan Gallie, Damian Grimshaw, Jacqueline O’Reilly ou Chris Warhust.↵
- Un évènement relayé par la presse quotidienne régionale : https://tinyurl.com/nhkpr94r ↵
- En référence à une pratique musicale caractéristique du jazz, une jam session consiste à une série d’improvisations dans un cadre collectif.↵
- « La “Talvera” est un mot occitan. Il désigne les bordures laissées en friche autour des champs cultivés, où poussent nombre de graines sauvages, plantes autochtones ou portées par le vent, qui enrichissent les sols et la biodiversité. Historiquement, la Talvera fut utilisée par les paysans pour de multiples usages, libres et créatifs. Parfois travaillée (mais avec d’autres techniques que celles utilisées en plein-champ), on pouvait y trouver des cultures mineures (choux, betteraves, pommes de terre…). Parfois laissée sauvage, la Talvera permettait de conserver une zone “tampon” de biodiversité à proximité des cultures. Parfois conservée en friches, elle servait de chemin de terre le long des parcelles, un espace pour le repos, le repas, un “lieu de rassemblement des paysans et espace collectif de paroles” » https://www.latalvera.com/ accueil/pourquoi-la-talvera/. ↵


