Le travail et ses doubles

Thierry Paquot[1]

Travailler autrement n’est-ce pas ce que nous attendons des utopies ? Suivons un instant Raphaël Hythlodée et accostons sur l’île d’Utopia. Qu’observons-nous ? Une population active qui communie – le mot n’est pas trop fort – dans une joie partagée au travail. Tout Utopien doit à la collectivité deux ans de travail agricole, la majorité des Utopiens sont du reste occupé par l’agriculture. Bien que résidant dans l’une des 54 villes semblables de l’île, le paysan travaille aux champs six heures chaque jour, entrecoupées par le déjeuner et la sieste. Après de bonnes récoltes, le temps de travail est moindre. Seuls, les éleveurs demeurent sur place pour s’occuper des troupeaux. Les travaux pénibles sont accomplis par des repris de justice étrangers ou des travailleurs immigrés qui

sont traités très humainement et, hormis la plus grande somme de travail qu’on exige d’hommes endurcis à la fatigue, leur sort n’est pas moins agréable que celui des citoyens. Si l’un d’entre eux veut s’en aller, ce qui n’arrive pas souvent, on ne le retient pas malgré lui et on ne le renvoie pas les mains vides.

Les Utopiens sont logés, nourris, soignés, éduqués, distraits par la société, qui ignore la propriété privée et la monnaie et oublie la guerre. En cas de conflits armés, ils engagent des mercenaires. Cette utopie agropastorale est aussi, curieusement urbaine, le travail n’a pas encore la signification que le productivisme va lui accorder.

Industrialisation et utopie phalanstérienne

Avec l’industrialisation, le travail change de nature ce qui génère d’autres utopies. Robert Owen dénonce l’« esclavage blanc », la pénibilité du travail manufacturier et plus particulièrement le scandale de l’exploitation des enfants, pour lesquels il obtient une réglementation. « Patience, indulgence et détermination » guident ses actions. Dans ses usines, en 1816, le temps quotidien de travail passe de quatorze heures à douze heures trente avec une pause déjeuner. Il réoriente le progrès technique pour soulager le travail humain sans le subordonner davantage encore à la machine. Plus tard, fondant la communauté New Harmony, il promet de limiter le travail nécessaire à la vie de la communauté villageoise à trois heures par jour et met en circulation des « billets de travail ».

En Icarie, le principe est celui de la « communauté des biens et des travaux, des droits et des devoirs, des bénéfices et des charges ». Pour Étienne Cabet, « c’est la République ou la Communauté qui, chaque année, détermine tous les objets qu’il est désormais nécessaire de produire ou de fabriquer pour la nourriture, le vêtement, le logement ». Tout le monde travaille en Icarie, à partir de 18 ans pour les garçons et de 17 ans pour les filles et jusqu’à 65 ans pour les hommes et 50 ans pour les femmes. Le progrès technique vise à substituer la machine au travail de l’homme, surtout pour les postes pénibles et contraignants. Le temps de travail quotidien est de six heures en hiver et de sept heures en été. La page de garde de Voyage en Icarie, en 1840, est explicite et sonne comme un ordre : « Premier devoir, travailler ».

Fourier, lui non plus, ne propose pas l’abolition du travail, il ne le considère pas comme dégradant et pense même qu’il appartient à la nature humaine. En effet, le travail mobilise les énergies, nourrit les passions, procure de la satisfaction, bref, il concourt à l’accomplissement de soi. Les rares descriptions de l’emploi du temps du Phalanstérien surprennent, la journée commence à 3 heures 30, se termine à 22 heures et ignore les « temps morts ». Il est vrai que les activités sont variées et qu’on n’est jamais contraint d’effectuer les mêmes gestes ou d’être affecté éternellement au même poste. Il est vrai également que le Phalanstérien choisit son activité selon le principe de l’attractivité. Fourier se présente comme le Newton des sciences humaines et sociales. Que dit-il dans Le Nouveau Monde industriel et sociétaire, publié en 1829 ?

L’attraction passionnée est l’impulsion donnée par la nature antérieurement à la réflexion, et persistante malgré l’opposition de la raison, du devoir, du préjugé, etc. En tout temps et en tous lieux, l’attraction passionnée a tendu et tendra à trois buts : 1) au luxe ou plaisir des cinq sens ; 2) aux groupes et séries de groupes, liens affectueux ; 3) au mécanisme des passions, caractères, instincts ; et par suite à l’unité universelle.

Mais qu’est-ce que la mécanique des passions ?

La tendance à faire concorder les cinq ressorts sensuels, 1. goût, 2. tact, 3. vue, 4. ouïe, 5. odorat, avec les quatre ressorts affectueux, 6. amitié, 7. ambition, 8. amour, 9. paternité. Cet accord s’établit par entremise de trois passions peu connues et diffamées, que je nommerai 10. la Cabaliste, 11. la Papillonne, 12. la Composite.

La Cabaliste apprécie l’intrigue (réelle ou factice) et la dissidence, la Papillonne a « besoin de varier les jouissances, de voltiger de plaisirs en plaisirs » ; quant à la Composite, elle réclame la possibilité de « goûter à la fois deux plaisirs, dont l’amalgame élève l’ivresse au degré d’exaltation ». Ces douze passions visent à l’unité qu’elles réalisent en se combinant, se décombinant, se recombinant sans cesse. « La destination sanitaire de l’homme, remarque-t-il, est dans cette variété perpétuelle de fonctions qui, exerçant tour à tour chaque faculté du corps et de l’esprit, maintiendrait chez toutes l’activité et l’équilibre ». Pour Fourier, le plaisir et le travail forment un tout d’où sa conception du « travail attrayant ». Mais qu’est-ce qui rend attrayant le travail ?

Il convient de varier les postes, les gestes, les responsabilités, aussi Fourier conseille-t-il de changer toutes les deux heures de poste. De même, le travail est plus agréable s’il s’effectue en bonne compagnie, il suggère donc des regroupements amicaux qui seront stimulés « par des rivalités très actives ». Il constate que l’on se rend à son travail avec plaisir si le cadre est plaisant, amène, esthétique et réclame des fermes et des ateliers propres et « élégants ». Enfin, il propose que « la division du travail soit portée au suprême degré, afin d’affecter chaque sexe et chaque âge aux fonctions qui lui sont convenables ». Fourier a compris à quel point l’être humain est multiple (il est un des premiers à noter qu’il y a du masculin dans le féminin et inversement), contradictoire (je veux ceci et parfois son contraire), paradoxal (ce qui me satisfait aujourd’hui ne me satisfera pas obligatoirement demain). C’est par le travail qu’il peut réaliser l’unité de ses passions et apaiser ses craintes, ses doutes, ses peurs. Dans l’acceptation de travailler avec plaisir, la dimension psychologique est essentielle, comme en témoignent a contrario les cas de harcèlement moral qui se multiplient dans l’univers des salariés. Fourier, d’une certaine manière, anticipe une telle situation, en expliquant qu’il faut être « bien dans sa peau » pour être bien avec les autres et qu’un climat de suspicion, de tension, d’inimitié nuit à l’harmonie. Fourier ne nie pas les rivalités, mais il les positive en quelque sorte. La « série » apparaît comme le moyen de socialiser les bonheurs individuels. D’où l’idée d’une Bourse d’harmonie que Fourier ne fait qu’esquisser tant son mécanisme est complexe. Il s’agit de « traiter et dénouer en moins d’une heure des milliers d’intrigues, dont chacune peut impliquer cent personnes ». Le choix d’un travail et de l’équipe qu’on ira rejoindre pour cela, le repas auquel on décide de participer, les partenaires qu’on désire pour une « partie de plaisir » sont « négociés » dans cette Bourse qui règle le jeu des attractions passionnées. Fourier l’écrira en diverses formules, mais l’idée sera toujours que « notre tort n’est pas, comme on l’a cru, de trop désirer, mais de trop peu désirer ».

L’an 2000 vu du siècle précédent et ses critiques

Edward Bellamy (1850-1898), journaliste américain, auteur de plusieurs romans (Dr Heidenhorff’s Process, 1880 ; Mrs. Ludington’s Sister, 1884), se fera mondialement connaître par un roman « utopique et uchronique » publié en 1888, Looking Backward 2000-1887 – plus d’un million d’exemplaires vendus en langue anglaise en quelques mois –, traduit en français deux ans plus tard, sous le titre quelque peu trompeur de Cent ans après ou l’An 2000. Le héros, Julian West, jeune homme de bonne famille, se fait endormir par son magnétiseur, le docteur Pillsbury, dans sa chambre souterraine un véritable caisson étanche ! – comme chaque soir, mais cette fois-ci les « manipulations » sont plus fortes que d’habitude et il se réveille cent treize années plus tard. Guidé par le docteur Leete, il découvre Boston en 2000 et s’émerveille de la qualité de vie des habitants d’un pays où la misère a totalement été éradiquée. Après des études, sans compétition ni ennui, le jeune rejoint l’« Armée du travail ». Là, de 21 ans à 45 ans, il est salarié d’un état qui lui procure une carte de crédit lui permettant d’acheter tout ce qu’il veut dans les magasins collectifs ou dans les rares boutiques privées. La retraite est, compte tenu de l’âge des retraités et des progrès de la médecine, plutôt active et joyeuse, à l’abri des besoins. Les maisons sont éparpillées dans un vaste jardin bien entretenu, le luxe public est excentrique et dispendieux, alors que le luxe privé n’existe plus. Chacun peut fréquenter les grands magasins, aller au théâtre, au restaurant, ou encore rester chez lui écouter de la musique diffusée par un téléphone musical. Plus de mensonges, d’agressivité, de violence et de guerre ; certes, il existe encore des différences (autres que biologiques) : chacun n’occupe ainsi pas la même place hiérarchique, il y a des activités plus difficiles que d’autres, des gens malades ou handicapés… La politique est subordonnée à un régime économique monopolistique, étatique et mondialisé qui fait de la demande et de sa satisfaction le moteur du système. Bellamy écrit : « Un gouvernement, ou une majorité, qui entreprendrait de dicter au peuple, ou même à une minorité de peuple, comme elle doit manger, boire ou se vêtir […] serait regardé comme un très curieux anachronisme » et comme une « usurpation sur l’indépendance personnelle ».

L’auteur décrit les « quatre classes de l’armée » : les manœuvres, les apprentis, le « corps principal » et les officiers. Le mépris n’existant pas, chacun trouve dans sa fonction la reconnaissance qu’il en attend et ne jalouse personne. Bellamy précisera sa conception du collectivisme économique dans un autre ouvrage assez technique à l’écriture peu fluide, Equality en 1897. L’approche de Bellamy est réformatrice, comme il le déclare au Club nationaliste de Boston : « Notre but est de changer la loi par la loi ». L’on comprend mieux ainsi l’irritation du socialiste anglais William Morris (1834-1896) face au succès de Bellamy qu’il considère totalement disproportionné et auquel il oppose une autre utopie : News from Nowhere, or an Epoch of Rest (Nouvelles de nulle part, 1890). William Morris combat la grande industrie : « Je crois, écrit-il, qu’il en sera toujours ainsi et que la multiplication des machines n’aura d’autre effet que de multiplier les machines ». Tout comme il dénonce les méfaits de la métropole :

La conception de la vie est singulièrement limitée chez M. Bellamy ; il n’envisage d’existence que dans une grande ville […]. Cela paraît étrange à certains d’entre nous qui ne peuvent s’empêcher de penser que l’expérience aurait dû apprendre que de telles agglomérations de population constituent la pire forme possible de résidence.

William Morris dénonce l’aliénation de l’homme par la machine, la futilité et la facticité du « monde de la marchandise », la concentration des capitaux, des biens et des populations en quelques immenses cités sans âme et préconise une union de l’art et de la vie, du politique et de l’esthétique, du travail et du plaisir, dans un univers à l’échelle humaine, où l’individu serait enfin « réconcilié avec lui-même », pour reprendre une expression de Marx. Certains y verront une grande naïveté sur fond de paysages bucoliques, d’autres un humanisme du stade artisanal, d’autres enfin un communisme anti-étatiste qui aurait brûlé les étapes du déroulement déterministe de l’histoire du capitalisme.

Nous pouvons y voir le refus d’une société mécanisée dans laquelle l’homme est un appendice de la machine et le désir d’une organisation sociale reposant sur la plus grande convivialité possible, « convivialité » dans le sens que lui donne Ivan Illich (1926-2002), c’est-à-dire cette autonomie du sujet, cette maîtrise des outils, cette relation désintéressée à autrui et le respect des équilibres toujours précaires des multiples écosystèmes.

Du Capital de Marx au Droit à la paresse de Lafargue

Karl Marx (1818-1883), sans se risquer à décrire le communisme, imagine une société sans travail obligatoire, où chacun vaque à ses occupations selon son humeur et ses penchants. Régulièrement, il combat le salariat et l’aliénation, qui emprisonnent le salarié contraint à vendre sa force de travail, au lieu de « se réaliser » en effectuant les activités révélatrices de sa personnalité. Pour Marx, il s’agit de réconcilier l’individu avec lui-même, alors que toute l’organisation de la production (la division sociale du travail et la division technique du travail) vise à le morceler et à le rendre étranger à ses propres attentes et désirs. C’est dans L’Egalité, du 16 juin au 4 août 1880, que paraît une série d’articles de Paul Lafargue, gendre de Karl Marx et militant du Parti Ouvrier Français, qu’il réunira en brochure en 1883 avec un titre qui vaut tout un programme : Le Droit à la Paresse, réfutation du droit au travail de 1848. « Honte au prolétariat français ! » s’écrie Paul Lafargue au début de son libelle. Pourquoi une telle diatribe ? Parce qu’en 1848, les révolutionnaires ont réclamé le « droit au travail » et ainsi se sont, selon lui, « livrés aux barons de l’industrie ». Il poursuit, tonitruant,

Travaillez, travaillez, prolétaires, pour agrandir la fortune sociale et vos misères individuelles, travaillez, travaillez, pour que, devenant plus pauvres, vous ayez plus de raisons de travailler et d’être misérables. Telle est la loi inexorable de la production capitaliste.

Et plus loin, toujours aussi convaincu :

Il faut que le prolétariat foule aux pieds les préjugés de la morale chrétienne, économique, libre-penseuse ; il faut qu’il retourne aux instincts naturels, qu’il proclame les Droits à la paresse, mille et mille fois plus nobles et plus sacrés que les phtisiques Droits de l’homme, concoctés par les avocats métaphysiciens de la révolution bourgeoise…

Se délivrer du travail contraint, imposé par le salariat, revient finalement à rompre avec la condition de l’homo faber – qui n’a rien de fatale – et à s’engager sur les territoires, plus hospitaliers et joyeux, de l’homo ludens. Mais comment ? En brisant deux sérieux obstacles, deux verrous idéologiques.

Le premier est « l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture ». Il démontre que le travail n’est pas le « propre de l’homme » mais une invention maléfique relativement récente, que les Grecs méprisaient le travail et se délectaient d’« exercices corporels » et de « jeux de l’intelligence », Virgile invitait à la paresse et Jéhovah « après six jours de travail, se reposa pour l’éternité » ! Le second, lié au premier, consiste à mécaniser certaines tâches productives afin d’accroître la productivité et non pas supprimer le travail répétitif, exténuant et peut-être superflu. En effet, mais sans vraiment l’écrire comme cela, Paul Lafargue questionne la finalité de la production et surtout de la surproduction. A-t-on vraiment besoin de consommer tant ? Ne peut-on pas mieux répartir les richesses ? Limiter les gaspillages ? Préférer une vie saine, détendue, choisie à un esclavage volontaire ? Le bon usage du machinisme serait de laisser la machine se fatiguer à la place de l’homme. Pour Paul Lafargue, le principal ennemi du travailleur c’est le travailleur lui-même. C’est vraisemblablement au début de l’année 1880 que Paul Lafargue en commence la rédaction. Il est à Londres et traduit en français le texte de Friedrich Engels, Socialisme utopique et socialisme scientifique. Il passe de longs moments avec son beau-père, Karl Marx, fouille dans sa bibliothèque et y puise un curieux ouvrage, Du droit à l’oisiveté et de l’organisation du travail servile dans les républiques grecques et romaines (1849) par Moreau-Christophe (1800-1881), inspecteur général des prisons. Paul Lafargue ne cite pas cet ouvrage qu’il utilise pourtant abondamment (il recopie, souvent avec quelques erreurs, des citations d’Hérodote, Platon, Cicéron, Tite-Live, Plutarque, Xénophon et E. Biot, auteur d’un ouvrage sur l’esclavage), tout comme il emprunte à Karl Marx au moins six informations alors qu’il n’en mentionne qu’une, sans en indiquer la page !

Plus tard, à la suite de nombreux combats politiques, le dimanche chômé, les congés payés, l’établissement du week-end, la réduction du temps de travail journalier, les cinq semaines de vacances annuelles, la généralisation des loisirs, sont entrés dans la vie de chacun. Pourtant nombreux sont ceux qui ne savent pas comment ne rien faire, aussi s’adressent-ils aux industriels du temps libre, ces spécialistes de la chasse au temps mort ! Sur ce point, Paul Lafargue a raison, pour libérer son temps, il convient préalablement de se libérer l’esprit et de se déculpabiliser.

Allergie au travail ou au taylorisme ?

« Ne travaillez jamais », voilà le graffiti que Guy-Ernest Debord trace à la craie sur un mur, rue de Seine à Paris, en 1953. Il a vingt-et-un-ans. Un photographe, monsieur Buffier, transforme ce slogan en carte postale que la revue l’Internationale Situationniste publie dans son n°8, en janvier 1963 sans en revendiquer la paternité. Guy Debord a certainement lu, « Vierge folle » dans Une Saison en Enfer d’Arthur Rimbaud, avec ce vers « Jamais je ne travaillerai », tout comme il connaît la revue La Révolution Surréaliste, son n°4 de juillet 1925 qui affiche sur sa couverture ce mot d’ordre « Guerre au travail » ? Le refus du travail a une incontestable connotation anarchiste, mais il est pratiqué par des artistes qui assument leur marginalité sociale.

Pourtant des travailleurs qui ne s’apparentent pas à ces courants expriment une réelle « allergie » au travail, comme l’analyse la sociologue Danièle Linhart, sœur de Robert Linhart, auteur de L’Établi. Elle distingue

deux modes différents d’interprétation de la désaffection : le premier consiste à voir dans celle-ci la preuve que les individus favorisent leurs aspirations et dont ils ont de plus en plus besoin ; le deuxième l’analyse plutôt comme un besoin de fuir ce qui n’est pas ou plus supportable, c’est-à-dire des conditions de travail déshumanisantes (Linhart, 1978, p. 311).

Ainsi,

l’éthique du travail, la conscience professionnelle, l’amour du travail bien fait sont désormais autant de notions creuses et sans résonance pour le travailleur de l’abondance. Celui-ci fonde toutes ses aspirations, tous ses désirs dans la sphère des loisirs et ne voit guère dans le travail qu’un simple moyen de gagner de l’argent nécessaire pour les réaliser (Linhart, 1978, p. 312).

Quant au deuxième mode de désaffection, trois phénomènes se cumulent pour l’expliquer :

la dégradation des conditions de travail et l’appauvrissement de son contenu […] ; – l’élévation générale du niveau des aspirations des individus liée à l’allongement de la durée des études et au rôle des mass média ; – l’extension du système d’aides et de garantie sociales qui rend la désaffection financièrement moins pénalisante (Linhart, 1978, p. 315).

Les historiens s’accordent sur l’existence dès l’ouverture des premières usines de l’absentéisme ouvrier, de baisse de rendement, de grèves et de flâneries au sein des ateliers, que l’OST veut contrecarrer. Danièle Linhart remarque l’apparition d’une « OSL » (Organisation Scientifique des Loisirs) pendant de l’« OST », qui « se caractérise par une spécialisation et une parcellisation spatiale : il y a des endroits spécifiques pour s’amuser, se cultiver, se distraire, se détendre » (Linhart, 1978, p. 314). Ce qui réduit considérablement la marge de manœuvre des travailleurs qui espéraient se réaliser dans les loisirs consommés … Pour survivre, « il leur faut retrouver un sens à ce qui en a été ‘scientifiquement’ privé » (Linhart, 1978, p. 319), c’est-à-dire, des gestes valorisants et « le sentiment d’apporter une empreinte personnelle » au travail effectué, mais cela ne suffit pas à se satisfaire de son emploi. Ainsi, la désaffection du travail s’accentue avec l’automatisation et la quête d’un loisir bute contre sa marchandisation. Reste alors le refus d’un travail décidé par d’autres, ce que l’artisanat dans un certain sens permet.

Henri de Man (1885-1953) enquête à Francfort-sur-le-Main de 1924 à 1926 auprès « de travailleurs adultes qui veulent servir le mouvement ouvrier. » (Man, 1930, p. 3) Ces 78 entretiens de travailleurs de diverses professions (transports, bâtiment, confection, administration, mines…) sur leurs conditions de travail et leurs attentes sont dépouillés et révèlent ce que représente à leurs yeux la joie au travail, thème de cette recherche. Comme on pouvait s’en douter ce sont les travailleurs les plus qualifiés, effectuant des tâches variées qui les responsabilisent qui sont les plus satisfaits. Il n’est pas seulement question de pénibilité, certains travaux faciles à faire, mais répétitifs et sans exiger un quelconque intérêt, ne peuvent combler le travailleur. Celui-ci cherche un emploi qui fait sens. Avant son séjour en Allemagne, Henri de Man avait étudié le taylorisme aux États-Unis et avait repéré le paragraphe 321 des Shop Instructions de l’ingénieur Taylor :

Tous les travailleurs doivent avoir présent à l’esprit le fait que toute usine existe en premier lieu, uniquement et toujours dans le but de payer des dividendes à ceux qui la possèdent (Man, 1930, p. 75).

Il avait pu mesurer la perte d’autonomie des ouvriers soumis au travail à la chaîne et compris que seul un dialogue entre les travailleurs et les patrons pouvait conduire à des conditions de travail harmonisées. La joie au travail n’est envisageable que dans le respect des travailleurs, une ambiance agréable, un environnement sain et accueillant et une finalité éthique de la production. Ne pas produire n’importe quoi, n’importe comment, n’importe où ! Comme de telles conditions sont rarement réunies, la joie au travail reste un vœu pieux.

Le taylorisme n’est pas toujours perçu comme déshumanisant, Heinrich Hauser dans Feldwege nach Chicago (À travers les champs vers Chicago) décrit ainsi le travail à la chaîne dans une usine de fabrication de moissonneuses :

Pour la première fois de ma vie, je voyais la chaîne défiler. Sa valeur ne repose peut-être pas tant que ça sur la technique, mais davantage sur le rythme qu’elle fixe, sure le souffle doux et impitoyable qu’elle produit dans l’ensemble de l’usine, qui enthousiasme les hommes. Le travail dans les ateliers se déroule facilement, sans effort visible. On est habitué aux entreprises bruyantes, celle-ci a presque quelque chose de l’ordre de la conspiration.

Il visite aussi les usines Ford à Detroit et note :

Les tapis roulants se déplacent à une vitesse ahurissante. Cela oblige les ouvriers à travailler souvent en marche arrière, ce qu’ils parviennent à faire avec aisance. Cela donne une impression presque sportive, tout comme celle que l’on a devant ‘le jeu de jambes’ d’un boxeur.

Déjà Karl Bücher dans son livre de 1896, Arbeit und Rhythmus (Travail et rythme) affirmait que « Travailler, c’est danser ». Les monographies des ethnographes comme celles des folkloristes abondent en description de travaux exécutés comme des danses, des jeux, rythmés, « nous devons avoir à l’esprit, conseille-t-il, que la musique et le chant sont un facteur important pour la formation de la communauté du travail et également un moyen d’éducation à l’application au travail ». Ce lien entre « travail » et « rythme » est exalté par les partisans du taylorisme en Union soviétique, c’est même la principale caractéristique de « l’homme nouveau ». Alexaï Gastev en 1921 affirme dans Arbeitswissenschaft und die Armee (L’organisation scientifique des entreprises et de l’armée) :

La vie tout entière doit être mécanisée. Si Taylor n’était pas né, nous aurions dû l’inventer.

Cette nouvelle organisation du travail cadencée à l’usine a son pendant dans la vie privée où tout est minuté. Le psychologue A. Holtzmann, dans Die Reorganisation des Menschen (La réorganisation de l’homme) en 1924, considère qu’il s’agit d’une nouvelle culture prolétarienne qui repose sur la rapidité de perception, de conception, de réaction que « l’inertie du corps peut parfaitement acquérir ». Aux États-Unis, Lillian Gilbreth (1878-1972) est convaincue que le travail taylorisé doit se généraliser dans toutes les sphères de la vie individuelle :

La grâce, le rythme et la confiance d’un homme qui sait ce qu’il sait et qui, après cela, agit dans tout domaine avec le même détachement, sera constamment au premier rang et dominera largement tous les autres.

Le taylorisme, adaptation du travailleur à la technique et aux machines et automatismes, dans ses versions capitalistes comme soviétique, se prétend une « discipline morale » qui maximise ses aptitudes tant à l’usine que dans son foyer.

Le travail fantôme ou l’invisibilisation du travail ménager

Une telle homogénéité de l’existence humaine via le travail taylorisé généralisé est un leurre qui n’a pas pu se développer, heureusement dois-je ajouter. Les temporalités qui rythment notre quotidien distinguent bien ce qui ressort des activités socialisées des activités domestiques et intimes. Pourtant là aussi, les mots sont piégés et si l’on ne « travaillait » pas dans la Grèce antique (Vernant, 1965) pas plus qu’au Moyen-Âge (Delaruelle, 1948), comme de nos jours, la signification du travail (Febvre, 1948) a connu des évolutions depuis la naissance du productivisme et des premières usines. C’est là où l’apport d’Ivan Illich (1926-2002) s’avère essentiel et méconnu : « Je forge, écrit-il, l’expression ‘économie fantôme’ pour parler d’activités et d’échanges qui ne relèvent pas du secteur monétaire et cependant n’existent pas dans les sociétés préindustrielles » (Illich, 2025, p. 93).

Étudiant le passage d’une économie genrée de subsistance à une économie monétarisée dominée par le sexe économique, il constate que le salariat concerne indifféremment des hommes et des femmes, que ceux-ci sont interchangeables même si les femmes sont généralement moins bien rétribuées que les hommes.

La disparition progressive de l’économie de subsistance se fait au fur et à mesure où la dépendance au marché s’accroît avant de devenir hégémonique. Sont alors perdus, irrémédiablement, des savoir-faire, des outils, des modes relationnels, des complémentarités genrées, etc. Il remarque également que les « progrès de la monétarisation » s’accompagne de « son complément non monétaire » (Illich, 2025, p. 93), qu’il désigne par « travail fantôme ». Il n’est pas rémunéré, incombe principalement à la femme au foyer – la « ménagère » naît à ce moment-là –, et ne permet pas à la « sphère domestique » de s’émanciper du marché. En fait le travail fantôme et le salariat constituent les deux faces de la même médaille.

J’appelle ‘travail fantôme’ – précise Illich – ce complément du travail salarié, à savoir : la plus grande part des travaux ménagers accomplis par les femmes dans leur maison ou leur appartement, les activités liées à leurs achats, la plus grande part du travail des étudiants ‘bûchant’ leurs examens, la peine prise à se rendre au travail et à en revenir. Cela inclut le stress d’une consommation forcée, le morne abandon de son être aux mains d’experts thérapeutes, la soumission aux bureaucrates, les contraintes de la préparation au travail et bon nombre d’activités couramment étiquetées ‘vie de famille’ (Illich, 2025, p. 202).

Le travail fantôme est de plus en plus organisé par des « professions mutilantes » (médecins, infirmières, assistantes sociales, enseignants, architectes…) qui règnent sur un « monopole radical » (la santé, l’école, le transport…). Illich s’intéresse aux « services » qui répondent aux « besoins » inventés par le capitalisme pour assurer à la croissance, sa croissance ! Il prend conscience, que le chômage (le mot avec son sens actuel date de 1898) grignotera le « plein-emploi », devenu une chimère, que le salariat sera complété par le stagériat, le précariat et l’auto-entrepreneuriat, toutes ces évolutions bénéficieront de la coopération des victimes elles-mêmes. Nous en sommes-là, non ? D’où l’urgence à lire Illich !

Bibliographie

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  1. Philosophe et essayiste.↵


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