Collectif ArTLib
La notion d’utopie suscite autant l’attirance que la répulsion. D’un côté, elle est associée à des rêves d’ailleurs et d’autrement, des espoirs de monde meilleur, des perspectives de société plus juste. De l’autre, elle suggère un projet contraignant, irréfléchi, illusoire, porte ouverte au bonheur imposé, voire au totalitarisme. Dans sa vision courante, l’utopie est souvent perçue comme une vieille histoire dépassée mais parfois aussi comme une réponse positive à des situations de crise. Ceci explique son regain d’intérêt dans une période traversée de contradictions et d’interrogation sur l’avenir. Enfin, elle est vue comme englobante, couvrant les questions d’éducation, d’habitat, de gouvernement comme de travail.
Face à cette ambivalence, il convient de distinguer les utopies imaginaires, notamment celles des fondateurs, et les utopies réalisées dans leur sillage ou les utopies concrètes de la période récente. Les utopies traditionnelles, comme celle de More, étaient des fictions partant d’une analyse critique de l’existant et décrivant une société idéale. Ces œuvres de papier ont parfois inspiré des expérimentations, comme les phalanstères fouriéristes ou le familistère de Godin. Des expériences collectives à dimension utopique se sont également développées par la suite, telles les communautés intentionnelles ou les expérimentations sociales.
Qu’elles soient abstraites ou concrètes, les utopies reposent d’abord sur une critique d’un existant devenu intolérable, une révolte, une colère face à un système de domination. Elles expriment le désir d’être, de penser et de faire autrement et une volonté émancipatrice qui entend créer les conditions d’une vie bonne.
Il y a aussi des utopies en acte. Bloch parle ainsi de l’utopie comme « possibilité objective et réelle », Desroche d’« utopies pratiquées », Wright d’« utopies réelles », Rawls d’« utopies réalistes », Lallement d’« utopies concrètes ». Et cela peut prendre la forme d’innovations sociales, de réformes, d’expériences alternatives dans des espaces protégés qu’il faut construire et entretenir.
Les utopies sont aussi des processus imprévisibles qui avancent par étapes et résolution de problèmes. Elles sont animées par une volonté partagée de transformer le cadre d’action. Et cela suppose des ressources, un engagement fort, une capacité réflexive et innovante, des modes collectifs de délibération et de l’imagination… Enfin, les utopies sont plus ou moins fermées ou ouvertes, éphémères ou durables, souples ou structurées.
Le travail occupe une place centrale dans les récits comme dans les expériences utopiques. Toutes imaginent des manières de travailler plus épanouissantes, des modalités d’activité et de répartition du travail en rupture avec les formes courantes de division du travail, et au bénéfice de rapports de travail moins hiérarchiques. Le travail y est connoté positivement dans la mesure où il a un sens pour celles et ceux qui le font. Il y est également réduit, varié, variable et il se réalise dans des conditions soutenables. Il est choisi et garantit à chacun une certaine autonomie. Il permet d’expérimenter des modes d’organisation en décalage avec la norme, de redéfinir les rapports hiérarchiques et de coopération, de mieux articuler le travail et la vie.
Ceci ne va pas de soi et toutes les expériences utopiques posent les mêmes questions : peut-on inventer une autre division du travail et s’affranchir des différenciations sociales de genre, de classe ou de race ? Peut-on assurer une allocation décentralisée des ressources ? Comment réduire et mieux répartir la part du travail contraignant et peu valorisant ? Comment prendre en compte les préférences individuelles et construire des équivalences entre les types de tâches ? Comment réguler et administrer le travail ? Quelles règles, processus de décision et dispositifs de contrôle mettre en place ? Comment dépasser les conflits internes et faire face aux contraintes externes ? Et, de façon plus générale, comment passer d’utopies concrètes locales à une transformation plus vaste ?
Toutes ces questions sont au cœur de ce nouveau livre qui présente les dernières réflexions de l’Atelier de recherche Travail et Liberté (ArTLib[1]). En mobilisant l’horizon de l’utopie, il poursuit l’exploration des diverses dimensions du travail et de leurs ambivalences enquêtées dans un premier ouvrage : Travail e(s)t liberté ? (2022).
Un collectif utopique
Au début de son activité, le collectif ArTLib avait choisi une direction de recherche claire tant par son positionnement, sa posture que ses ambitions. Il se situait de manière décalée par rapport au débat actuel sur la centralité du travail. En considérant le travail dans son rapport à la liberté comme une dimension essentielle de la condition humaine et un élément capital pour la compréhension et le destin de nos sociétés, il développait une vision du travail moins désespérante que celles proposées par les théories critiques aujourd’hui.
L’ambition, modeste mais résolue, était avant tout de ne pas dresser l’énième constat accablant du désastre du travail contemporain, après lui avoir accordé la place centrale qui lui revient. Moins imaginables étaient les résultats d’un tel changement de direction. Repérer quelques évidences et arguments contre le pessimisme dominant en matière de travail et liberté aurait largement suffi. Mais aborder les liens possibles entre travail, liberté et utopie – comme le font les contributions recueillies dans ce livre – n’était tout simplement pas à l’ordre du jour.
Cette direction de recherche se traduisait en effet par un refus de principe de l’éclipse du travail. Cette disparition, ou plutôt cette invisibilisation du travail, avait, à son fondement, un diagnostic d’époque et une posture critique que le collectif ArTLib mettait en question de manière radicale, selon l’intuition exprimée par Raymond Williams : « être vraiment radical signifie rendre l’espoir possible plutôt que le désespoir convaincant ».
D’un côté ArTLib se demandait comment la prophétie de la fin du travail avait pu devenir la seule grande narration contemporaine déterminant, in fine, toutes les prises de position apologétiques, neutres ou dystopiques à cet égard. Face aux annonces d’un remplacement des êtres humains par des machines intelligentes, de la destruction plus ou moins créatrice d’une quantité exorbitante d’emplois ou de l’avènement d’une époque de loisir pour tous rendue possible par un revenu de base universel, le collectif ArTLib mettait en avant l’évidence qu’il y a eu, il y a et il y aura toujours du travail humain, même caché, invisibilisé, refoulé ou encore à inventer.
De l’autre, le collectif ArTLib, tout en reconnaissant l’importance et la nécessité du travail, essayait de contrebalancer l’effet de son désenchantement produit, de manière plus ou moins intentionnelle, par sa critique la plus convaincante. Une sensibilité sans égal pour le versant pathogène du travail se déployait dans la réinvention de certaines catégories classiques (injustice, inégalité, exploitation, aliénation, domination) ou dans la découverte de terrains féconds et inédits de dénonciation (souffrance psychique et éthique, formes de méconnaissance, banalité du mal, servitude volontaire), en déconnectant cependant le travail de toute dimension possible et souhaitable d’émancipation. Le résultat paradoxal de cette critique était d’abandonner à l’idéologie néolibérale la promesse de liberté individuelle et collective, dont le travail était pourtant porteur dès le début de la modernité. Ainsi, aujourd’hui le management et la culture d’entreprise font l’éloge du flourishing, de l’empowerment et du bonheur des travailleurs.
Partant de démarches, disciplines et positionnements différents, le collectif ArTLib a imaginé cinq figures permettant de synthétiser et d’éclairer les transformations socio-historiques et même anthropologiques des rapports entre travail et liberté. Ces cinq figures idéal-typiques ne sont pas des classifications mais l’expression de possibles problématisations. Chaque personne, individuellement ou collectivement, peut se retrouver dans plusieurs figures qui s’entremêlent et se succèdent au cours de sa trajectoire professionnelle et biographique. Ces figures – libérer le travail, se libérer dans le travail, se libérer par le travail, se libérer malgré le travail, se libérer du travail – articulent, de manière différente, les relations possibles et plurielles entre travail et liberté. Toutes ces figures représentent diverses formes de positionnement du travail entre contraintes, opportunités et contradictions allant de la transformation du travail à son contournement, de l’engagement au rejet, en passant par l’accroissement des marges de manœuvre à l’égard des formes contraintes du travail.
Et pourtant, malgré ces tensions et ces ambivalences, des initiatives concrètes expérimentent chaque jour des formes d’organisations collectives et un rapport au travail émancipateur. Et la façon dont elles articulent travail et liberté possède une réelle dimension utopique et concrète.
Pour appuyer ce constat et mieux comprendre ce qui se joue dans ces utopies du quotidien, ArtLib est allé à la rencontre d’initiatives locales, sur le territoire de Marseille, qui paraissaient questionner autrement les rapports entre travail et liberté et posséder une dimension utopique dans leur existence. À partir de rencontres marquantes, plus que de critères formels de sélection, ArTLib a retenu quelques expériences de taille, statut et objet social suffisamment variés sans prétendre pour autant les ériger en emblèmes. ArTLib a étudié, pendant deux ans, trois associations et une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) qui œuvrent dans les champs artistique, culturel, éducatif et social ainsi qu’une coopérative dans le secteur de l’agroalimentaire.
Trois dimensions ont été explorées : la genèse des projets dont le point de départ se situe dans un positionnement critique contre un ordre des choses considéré comme insatisfaisant et sans alternatives ; les organisations du travail et les formes politico-organisationnelles garantissant une dynamique de délibérations collectives ; la manière dont le rapport au travail et à la liberté s’expérimente dans le quotidien de chaque travailleur, bénévole ou usager, notamment par des reconfigurations de l’espace et du temps.
Ce travail d’enquête a été conduit, en binôme la plupart du temps, en croisant plusieurs regards disciplinaires et en adoptant des manières de faire différentes des méthodes d’enquête canoniques afin de se tenir au plus près des pratiques des acteurs concernés dans une démarche compréhensive. Ces expériences ont permis de comprendre que ces initiatives réinvestissent des traditions, se nourrissent d’héritages qu’elles découvrent souvent chemin faisant et a posteriori.
Les objectifs poursuivis – une autre approche de l’éducation, de l’art et de la culture, de la vie en collectivité, de la gestion du travail et des moyens de production – marquent des ruptures avec les dispositifs existants et témoignent ainsi qu’autre chose est possible. Cela se réalise à l’échelle micro de l’activité, du rapport au travail et à la liberté, mais impacte également le niveau méso des organisations du travail, de la vie, du temps et de l’espace, et interroge les orientations macrosociales, le rapport aux institutions et aux modes de gouvernement des conduites. Tout cela ne se fait pas dans l’apaisement, mais dans des luttes et résistances perpétuelles.
S’extraire du mantra there is no alternative (TINA) implique-t-il pour autant de refuser le travail, ses contraintes et ses possibilités de liberté ? Ce n’est pas le cas de ces utopies concrètes qui nous apprennent que, précisément à partir des contraintes du travail dans son rapport à la liberté, on peut commencer à construire des alternatives et opérer des transformations.
Plan du livre
Utopies et travail se compose de neuf chapitres organisés en trois parties : travail et utopies, utopies malgré le travail, utopies au travail. Chaque texte éclaire des aspects de la tension structurante entre utopies et travail telle que se produit à différentes époques, dans des contextes pluriels et des expériences diverses. Deux postfaces de Michel Lallement et d’Isabelle Berrebi-Hoffmann, fins connaisseurs des utopies du travail, complètent le livre témoignant des riches échanges que le collectif ArTLib a pu entretenir avec eux, tout au long de ces années.
Travail et utopies
La première partie du livre explore les tensions fécondes, ambivalentes et contradictoires entre travail et utopies dans toute leur profondeur historique et leur richesse conceptuelle. Sous la forme d’une traversée savante et passionnée de cinq siècles de réflexion critique et imagination utopique sur le travail, d’une analyse et d’une description raffinées et précises du rôle attribué au travail dans les expérimentations utopiques, d’une généalogie et d’une mise en perspective d’une manière possible de penser et réaliser encore aujourd’hui des utopies du travail, les contributions de Thierry Paquot, José Rose et Enrico Donaggio situent les relations multiples et variées entre travail et utopies dans les temps et les espaces nécessaires à leur compréhension et à leur réinvention.
Dans le chapitre d’ouverture de cette partie Thierry Paquot propose un voyage dans l’histoire qui commence sur l’île d’Utopia de More où le travail est une activité sociale harmonieuse, insérée dans un ordre collectif stable. Avec l’industrialisation le travail devient pénible, aliénant, mécanisé. Les utopies changent alors de forme. Dans sa communauté de New Harmony, Robert Owen dénonce l’« esclavage blanc » et propose des « billets de travail ». Étienne Cabet, par contre, dans son Voyage en Icarie, imagine un travail obligatoire pour tous, réduit grâce aux machines, conçu comme un devoir moral. Chez Fourier, enfin, le « travail attrayant » est expression des passions humaines et condition d’équilibre psychologique.
La dénonciation du travail industriel devient de plus en plus radicale dans les utopies de Bellamy et Morris, autant que dans les analyses critiques de Marx et dans l’éloge de la paresse de Lafargue. Une mise en question d’une certaine manière de produire, vivre et travailler qui, selon Paquot, atteint son apogée dans le refus du modèle tayloriste, ou bien du travail tout court, qui caractérise les positions de Debord, Linhart, De Man, Illich. La contribution de Paquot montre donc bien comment, dans la richesse et variété de leurs articulations historiques, toutes ces utopies révèlent une aspiration constante à réconcilier travail, plaisir, autonomie, liberté et sens.
Le chapitre rédigé par José Rose propose quelques repères pour interroger le travail à l’aune de la notion d’utopie. Il précise d’abord ce terme, dont l’ambivalence est manifeste, en rappelant les contextes d’émergence des utopies imaginaires ou réalisées, lesquels sont toujours liés à des situations de crise, puis en évoquant quelques auteurs de référence à cet égard. Il récapitule ensuite les principaux éléments constitutifs des utopies – une critique de l’existant, un désir vivace de faire autrement, une volonté émancipatrice – et souligne les spécificités des utopies concrètes comme tentatives collectives de construction d’alternatives concevables et vivables.
Puis il s’interroge sur les utopies concrètes du travail comme façons d’imaginer et d’expérimenter des manières de faire plus épanouissantes et en rupture avec les formes courantes de division et de hiérarchisation. Constatant que le travail occupe une place essentielle dans le champ des utopies, il souligne les convergences de vue sur les traits positifs d’un travail qui a un sens, est réduit, varié, choisi et réalisé dans de bonnes conditions. Apparaissent enfin nombre d’interrogations partagées sur l’activité de travail, la façon de la réguler et les relations possibles entre utopies du travail et liberté.
Enrico Donaggio associe de manière hybride diagnostic du présent, analyse conceptuelle et connaissances issues des réflexions et des terrains d’enquête d’ArTLib pour essayer de fournir une réponse aux trois questions suivantes : Où en sommes-nous aujourd’hui en matière d’utopie ? De quoi « utopie » pourrait être aujourd’hui encore le nom ? Quels liens pourrait-on aujourd’hui encore tisser entre utopie et travail ?
Dans sa première partie cette contribution situe et interprète l’effervescence utopique qui semble caractériser le tournant historique actuel par rapport à la liquidation de l’utopie qui a profondément marqué l’époque post 1989. Dans sa deuxième partie le chapitre propose un concept d’utopie possible, à taille humaine, tenace et modeste, imparfait et limité, mais pas du tout résigné, insignifiant, inefficace ou éphémère : une manière de penser et pratiquer l’utopie aujourd’hui qui pourrait malgré tout être encore porteuse d’espoir. Dans la troisième et dernière partie de son texte, sur la base des petites utopies radicales enquêtées par ArTLib à Marseille, Donaggio tisse un lien entre cette nouvelle perspective utopique et le pouvoir émancipateur et subversif que le travail continue à manifester, chaque fois que des hommes et des femmes décident d’abandonner la posture impuissante et victimaire qui domine la relation au travail aujourd’hui, pour inventer des formes inédites de faire ensemble, mieux et autrement.
Utopies malgré le travail
Après avoir présenté les tensions entre travail et utopie, la deuxième partie de cet ouvrage s’intéresse aux formes d’utopie qu’il est possible de déceler malgré le travail, c’est-à-dire dans des contextes et milieux très normatifs où il ne semblerait pas y avoir de place pour des démarches utopiques. Et pourtant, que ce soit le texte d’Antonio Casilli qui explore la notion d’utopie dans les mondes du digital labor ou bien celui de Anne-Marie Daune-Richard soulignant la nécessité des activités de travail réalisées hors marché, et notamment le travail domestique, ou encore le texte de Blaise Barbance, Olivia Foli et Christophe Massot qui ouvre vers une réflexion sur l’utopie du vivant, il s’agit de présenter l’utopie sous la forme de résistances imaginées et proposées ici et maintenant, face à des situations vécues comme intolérables. Ces trois textes semblent ainsi suggérer des dimensions à articuler pour penser et fabriquer l’utopie : l’encastrement entre logiques d’émancipation et dispositifs de justice sociale ; la mise en visibilité de l’activité laissée dans l’ombre ; l’institutionnalisation des normes organisationnelles à partir du travail réel.
Antonio Casilli explore la notion d’utopie dans les espaces numériques du travail à partir des stratégies et pratiques de travailleurs et travailleuses qui inscrivent des logiques d’émancipation et de justice sociale au cœur du travail sur plateformes numériques et en lien avec la production de solutions d’intelligence artificielle. En s’appuyant sur des recherches ethnographiques menées au sein de DiPLAb dans plus de trente pays, Casilli analyse les mécanismes par lesquels les communautés de travailleurs de plateformes construisent des alternatives concrètes aux modèles dominants d’exploitation algorithmique.
Quatre utopies concrètes sont présentées : la syndicalisation, le coopérativisme de plateforme, la régulation, la responsabilisation. Ces stratégies d’action collective se heurtent toutefois à des impasses face auxquelles deux utopies nécessaires semblent se construire pour « s’attaquer aux angles morts qu’elles laissent subsister » : la refondation des infrastructures du travail contemporain, ainsi qu’une « reterritorialisation du digital labor » permettant aux communautés de contrôler collectivement les infrastructures, outils et connaissances nécessaires à leur activité.
S’éloignant de la conception du travail-marchandise, celui qui se vend et s’achète sur le marché du travail, Anne-Marie Daune-Richard s’intéresse aux activités de travail réalisées hors marché mais utiles voire indispensables à la vie et à la survie de tout groupe social : le travail domestique qui, dans l’organisation des sociétés modernes fondées sur la famille conjugale, est massivement pris en charge par les femmes dans l’ombre et l’invisibilité du foyer.
À partir de plusieurs expériences utopiques situées aux XIXᵉ, XXᵉ siècle et contemporaines l’autrice examine comment ces activités sont prises en compte. Sont-elles considérées comme relevant de l’espace-temps du travail ? Comment est vue, conçue et mise en œuvre leur prise en charge ? Font-elles l’objet de débats ? De conflits ? Et finalement quelle place le travail domestique occupe-t-il dans l’ambition qui fonde ces expériences au regard du travail : en développer la dimension de réalisation personnelle et le caractère émancipateur.
Blaise Barbance, Olivia Foli et Christophe Massot proposent une contribution, sous la forme d’un dialogue libre à trois voix, qui se structure à partir d’un témoignage d’un médecin travaillant en EHPAD autour de la manière dont il pense son métier en lien étroit avec l’équipe soignante. Il exprime la volonté collective de faire autrement et mieux avec les moyens dont ils disposent et dans les règles qui leur sont imposées. Ce témoignage ouvre un espace de discussion dans lequel les trois auteurs échangent sur les possibilités de transformations du travail et son organisation dans un lieu saturé de normes. Ici, il est question du monde tel qu’il est et non pas tel qu’il devrait être ; il ne s’agit pas de penser théoriquement un horizon de changement mais de faire des choix, ici et maintenant, qui permettent une vie meilleure, des manières de « faire vivant », pensées et expérimentées à partir d’une approche « sensible », des affects, des observations et de l’écoute et d’un croisement de regards professionnels.
Dans ce dialogue à trois voix, il est aussi souligné la place accordée à la prise de risques, à l’erreur, voire à l’échec. À rebours des normes techniques, l’utopie est l’imperfection, comme le disent les auteurs, la fragilité devient une ressource, en ce sens, ils parlent d’utopie du vivant.
Utopies au travail
Trois textes composent cette troisième partie. Mathilde Chénin nous conduit sur les chemins du travail d’artiste. Mariagrazia Cairo Crocco et Nadine Richez-Battesti abordent les utopies concrètes dans l’économie sociale et solidaire (ESS), tandis que Thierry Berthet interroge les utopies dans le travail scientifique. Ces trois récits relèvent d’un processus d’investigation et d’exploration du réel par lequel sa connaissance et son intelligibilité s’enrichissent dans et par l’expérience et la réflexivité des auteur.ices. Les deux premiers textes inscrivent le travail dans des modèles organisationnels fondés sur des principes démocratiques et solidaristes et pointent la force de rappel que constitue le modèle économique face aux utopies du travail. Celui de Thierry Berthet illustre, quant à lui, la faiblesse des utopies du travail dans un monde de la recherche confronté aux injonctions managériales. Dans ces trois cas, la dimension utopique ne se niche que dans des marges qui offrent une liberté de travail essentielle, mais rarement instituée.
Mathilde Chénin interroge le triptyque travail artistique-liberté-utopie à partir d’une question : comment vivre de son travail quand son travail n’en est pas un et que l’on envisage de vivre à la fois autrement et de façon pragmatique. Son enquête se déploie sur l’expérience du Collectif qui fonde la Déviation en 2015, lieu de recherche et d’expérimentations artistiques situé sur les hauteurs de l’Estaque à Marseille. Elle pointe cette tension entre l’utopie de la liberté de l’artiste et la tentative d’émancipation de la précarité à travers notamment la mutualisation des conditions d’exercice de leur travail et des formes de subsistance. Elle souligne aussi – et de façon contrastée – les résistances à ces formes de mutualisation en lien avec la revendication de différenciation absolue des artistes et le caractère chronophage de l’engagement volontaire dans le collectif et la précarité des lieux. Elle relève enfin que le modèle économique est au cœur des tensions, le collectif essayant de soutenir les projets artistiques des membres associé.e.s, en mettant en œuvre une coopérative de production artistique. La recherche de ressources financières se heurte de fait à l’idéal autogestionnaire et conduit à privilégier l’engagement bénévole et la contribution des membres. Mathilde Chénin montre ainsi que « l’enchâssement du travail artistique dans une vision utopique de la liberté » entrave durablement la soutenabilité économique du projet.
De leur côté, Mariagrazia Cairo Crocco et Nadine Richez-Battesti enquêtent dans le champ de l’ESS sur les rapports entre travail et liberté en croisant leurs regards sur une association dans le secteur de l’éducation et une coopérative dans celui de l’agroalimentaire. Elles commencent par rappeler l’ancrage de l’ESS, dès ses origines, dans des petites utopies concrètes tournées vers la solidarité et la recherche d’alternatives. Comme Mathilde Chenin, elles soulignent les multiples expérimentations qui sont déployées, ici particulièrement en termes de gouvernance. Elles pointent aussi les tensions autour du modèle économique. Appuyé sur une hybridation des ressources, la recherche d’un modèle économique constitue tour à tour une ambition vers l’autonomie à travers la mobilisation des ressources du travail et de l’engagement, et une difficulté à garantir durablement l’équilibre. L’ESS apparaît ainsi comme une promesse de liberté et d’utopie et un cadre contraignant qui parfois obère les pratiques transformatrices portées par un collectif d’acteurs engagés.
Enfin, Thierry Berthet explore les utopies possibles dans le monde universitaire, en interrogeant la capacité des chercheur·es à imaginer des alternatives à leurs propres conditions de travail. Le milieu académique, pourtant critique par définition, semble peu enclin à produire ses propres utopies, malgré un malaise professionnel bien documenté. Celui-ci se manifeste notamment par une série d’atteintes à la liberté académique, la pression temporelle, la bureaucratisation croissante et la spectacularisation de la recherche. Du point de vue des conditions de travail, le déséquilibre entre vie personnelle et professionnelle et l’individualisation sans cesse croissante des carrières reviennent régulièrement. Dans ce contexte, les enseignant·es-chercheur·es rêvent surtout de temps pour faire de la recherche, devenue presque utopique en raison des contraintes multiples qu’iels subissent. Les chercheur·es à temps plein, quant à eux, idéalisent un passé fait de liberté, de collégialité et d’autonomie, symbole d’un âge d’or largement mythifié. Dans un univers très hétérogène et hiérarchisé, les véritables expériences utopiques se trouvent dès lors plutôt à la marge, dans des espaces informels, conviviaux, libérés des contraintes managériales. Ces initiatives privilégient l’échange libre, la stimulation intellectuelle et la déconnexion des logiques productivistes, sans prétendre toutefois à transformer le système. Finalement, les utopies universitaires se manifestent moins dans des projets collectifs structurés que dans des « niches » fragiles, des moments de liberté partagée, précaires mais profondément significatifs.
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