Conclusion

Les organisations féministes qui composaient le mouvement féministe né en Bolivie dans les années 1920 et dissout après l’obtention du suffrage universel avec la révolution de 1952, furent chacune le produit du contexte social, politique et culturel dans lequel elles étaient apparues et auquel elles devaient s’affronter. Ainsi, les premières organisations féministes qui surgirent à l’issue du développement de l’éducation des femmes par le gouvernement libéral au début du 20e siècle, tout d’abord constituées comme des centres culturels où les premières générations de femmes éduquées et cultivées appartenant aux classes moyennes de la société trouvèrent un espace pour s’exprimer autour de l’art, de la littérature, de la peinture, etc. Ce fut dans la première de ces organisations, le Centre Artistique et Intellectuel de Femmes d’Oruro, que naquit une conscience de genre parmi les femmes qui la composaient. En tant que femmes bénéficiaires d’une éducation privilégiée, les membres de cette organisation ne comprenaient pas pourquoi les femmes devaient rester reléguées hors de la vie publique et politique du pays, d’autant plus qu’elles remplissaient une des conditions essentielles pour devenir citoyennes à l’époque: savoir lire et écrire. Elles avaient connu une première émancipation à travers l’éducation ; il fallait donc que celle-ci soit traduite dans les lois et dans les droits dont elles devaient disposer: droit à l’éducation et droits civils. Le Centre Artistique et Intellectuel de Femmes d’Oruro fut l’étincelle qui raviva cette prise de conscience dans d’autres villes du pays. Par son exemple, plusieurs autres organisations furent créées dans les principales villes de la Bolivie: La Paz, Cochabamba, Potosí. Ces organisations qui reprirent la structure d’organisation du Centre Artistique et Intellectuel de Femmes d’Oruro, naquirent comme des organisations culturelles mais aussi comme des organisations féministes destinées à défendre la culture des femmes et leurs droits. Ce fut le cas de Iris à Cochabamba, du Centre Idéal Féminin et de l’Athénée Féminin à La Paz, qui, en tant principal moyen de communication de leurs idées et de leurs revendications publièrent des revues féminines/féministes où apparaissaient non seulement leurs travaux culturels tels que des poèmes et des essais littéraires, mais aussi des informations sur les actions de l’organisation, des réflexions sur l’éducation des femmes, des informations sur les avancées du féminisme à l’étranger, et des réflexions sur la définition même du féminisme. Feminiflor, Eco Femenino, Indice, Venas de Plata, Aspiración et Anhelos furent les moyens à travers lesquels ces femmes firent connaître leurs désirs, leurs préoccupations et revendications. Ce fut dans ces revues que les organisations féministes des années 1920 exprimèrent ce qu’elles entendaient par féminisme et la façon dont elles se définissaient elles-mêmes en tant que féministes. En critiquant le féminisme anglo-saxon, qu’elles qualifiaient de « violent », d’« excessif » et de « masculin », elles proposèrent un type de féminisme plus modéré mettant en avant les qualités essentiellement féminines de « la femme » et sa fonction de reproductrice dans la société à travers l’exaltation de la maternité et de l’éducation des enfants, futurs citoyens de la patrie. Dans ce sens, elles insistèrent sur le rôle que les femmes devaient jouer pour le progrès de la « patrie » dans la formation de citoyens responsables, moraux, et cultivés. Ainsi, elles essayèrent de démontrer l’importance de la place occupée par les femmes dans la société et dans le pays: les femmes en tant que mères permettaient la reproduction de la société, et en tant qu’éducatrices de leurs enfants, assuraient la formation de citoyens de valeur, facteurs de « progrès » pour le pays. C’est pour cette raison que ces organisations insistèrent particulièrement sur l’éducation des femmes. Ces dernières devaient bénéficier d’une bonne éducation leur permettant d’être des bonnes mères et des épouses modèles, et surtout d’excellentes éducatrices pour des hommes destinés à changer le destin de la nation par le « progrès » et l’accession de la Bolivie au rang des nations « civilisées ». Les droits civils devaient également être accordés aux femmes car le Code Civil qui régissait leur vie civile était archaïque et n’était plus adapté à leurs conditions de vie au début du 20e siècle. Le droit de vote était également envisagé par ces organisations. Néanmoins, une grande partie de celles-ci le voyaient comme un objectif à atteindre à long terme: les femmes devaient d’abord être éduquées et obtenir leurs droits civils pour ensuite envisager l’obtention des droits politiques. La seule organisation qui envisagea l’obtention du droit de vote de manière plus immédiate était l’Athénée Féminin. Pourtant, les membres de cette organisation, tout comme les membres des autres organisations, considéraient qu’il fallait procéder par étapes, en commençant par l’éducation des femmes et les droits civils pour ensuite obtenir le droit de vote.

De par leur composition sociale (femmes éduquées (proviseures, professeures) des classes moyennes et élevées de la société) et le type de féminisme qu’elles revendiquaient, les organisations féministes boliviennes ne se distinguaient pas de celles ayant surgi dans d’autres pays de l’Amérique Latine où les processus de développement de l’éducation féminine permirent l’apparition des premières organisations féministes, agissant le plus souvent dans un cadre légal et pacifique. Dans ce sens, le mouvement féministe de la Bolivie n’était pas différent de ceux des autres pays.

Toutes les organisations des années 1920 à exception de l’ Athénée Féminin eurent une durée de vie assez courte. Elles disparurent rapidement avec leurs revues et ne connurent donc pas une organisation suffisament solide et durable qui leur aurait permis de réaliser des actions plus importantes, hormis la publication de revues féminines/féministes. La seule organisation, de par sa durée de vie et sa solidité, qui put réaliser des actions plus concrètes en vue d’obtenir des droits civils et politiques fut l’Athénée Féminin: ses membres participèrent à des Congrès internationaux de femmes, furent à l’origine d’un projet de modification du Code Civil octroyant les droits civils aux femmes en 1925 avec l’aide du jurisconsulte Benjamin H. Gallardo, et organisèrent le premier Congrès National de femmes dans le pays. Cependant, par l’indifférence exprimée par les hommes politiques de l’époque à l’égard du projet présenté, et l’abîme social et culturel qui existait entre les femmes de l’Athénée et celles des syndicats réunies au Congrès des femmes de 1929, ces actions se soldèrent par un échec. Faisant partie de l’élite économique et intellectuelle du pays, les féministes des années 1920 soutenaient le régime oligarchique qui gouvernait le pays depuis la fin du 19e siècle. La manière dont elles envisageaient l’amélioration des conditions de vie des plus défavorisés, comme par exemple les indigènes et les femmes des classes populaires, était structurée par leur origine sociale et leur position de classe. Ainsi, elles envisageaient les œuvres sociales sous le prisme de la charité chrétienne, et ne proposèrent en aucun cas des changements sociaux plus profonds. Ce fut pour cette raison qu’elles ne s’entendirent pas avec les femmes des classes populaires appartenant à des syndicats d’idéologie marxiste et anarchiste durant le Congrès des femmes de 1929, et qu’elles ne purent pas s’allier avec elles sous une bannière de genre. La manière dont les féministes des années 1920 et les femmes syndiquées comprenaient le rôle et la place que « la femme » devait avoir dans la société était ainsi structurée par leur position de classe.

Cependant, la Guerre du Chaco, dans les années 1930, transforma complètement la façon dont les féministes envisageaient leur rôle dans la société et bouleversa par conséquent leurs stratégies et les objectifs à atteindre. Ce bouleversement majeur dans la vie politique, sociale, économique et culturelle du pays, toucha également la vie des femmes qui durent contribuer de manière intense à l’effort de guerre. Leur participation à cet événement en tant que secouristes, marraines de guerre apportant de l’aide aux mobilisés et à leurs familles, fut reconnue par la société et notamment par un groupe de femmes qui considéraient que c’était l’occasion idéale pour demander les droits civils et politiques. Par leur contribution à l’effort de guerre et leur accès massif au marché du travail, les femmes avaient démontré toutes leurs capacités et habiletés pour affronter les problèmes qu’endurait le pays. Dans un contexte où les hommes étaient absents, couronnée par les élections présidentielles qui approchaient, un groupe de femmes organisa le Comité d’Action Féministe qui se chargea de l’organisation et de la réalisation d’une grande campagne pour l’obtention de leurs droits civils et politiques avant les élections présidentielles de 1934. Si les femmes étaient capables de prendre en charge la société pendant que les hommes étaient au Front, elles devaient également être capables de diriger le pays dans une situation aussi critique. En outre, si les femmes remplissaient leurs devoirs pour la patrie de façon exceptionnelle, elles méritaient l’obtention des droits. Tels furent les arguments exprimés dans cette campagne qui eut lieu à travers les journaux et la radio. Si les féministes des années 1920 revendiquaient leurs droits en tant que femmes (féminines, mères, épouses) les féministes actives pendant la guerre envisageaient les droits en tant qu’individus: d’après les dirigeantes de cette campagne, lorsque la Constitution parlait des hommes, elle se référait aux hommes et aux femmes en tant qu’individus et non pas en tant qu’hommes, c’est-à-dire, en tant que sujets masculins. Malgré l’effort intense fourni dans cette campagne qui reçut le soutien d’hommes intellectuels et politiques, tels que José María Gutiérrez, chef du Parti Libéral et les parlementaires qui présentèrent un projet de loi au parlement pour l’octroi des droits civils et politiques aux femmes, les objectifs ne furent pas atteints. D’autres femmes, (dont les membres de l’ Athénée Féminin) s’opposèrent à la campagne en accusant les membres du Comité Féministe d’être « égoïstes », car le pays avait d’autres priorités beaucoup plus urgentes à régler que l’octroi des droits civils et politiques aux femmes. Leurs revendications devaient donc attendre le retour de la paix. Lorsque ce moment arriva, avec tous les changements de l’après guerre dans une société complètement frustrée par la défaite et cherchant désespérément de nouvelles orientations politiques, les féministes qu’avaient dirigé la campagne de 1934 s’organisèrent d’une toute autre manière et s’adaptèrent au nouveau contexte politique et social d’après guerre. Elles créèrent en Bolivie des organisations qui avaient des bases dans d’autres pays latino-américains, en quête de pacifisme et cherchant des contacts avec les femmes des autres pays pour harmoniser une lutte féministe continentale. Ainsi surgirent la Légion Féminine et l’UMA quelques mois après la fin du conflit. Dans un contexte où le socialisme se constituait comme le nouveau phare idéologique revendiqué par plusieurs partis politiques, y compris par les plus traditionnels (« PURS »), et par le nouveau gouvernement dans les mains des militaires, qualifié de « socialisme militaire », ces deux organisations devaient prendre en compte, dans leurs objectifs et revendications, les principes du « socialisme » entendu comme la quête de l’amélioration de conditions de vie des plus défavorisés. Ainsi, leurs objectifs, en plus d’inclure l’obtention des droits civils et politiques, s’élargirent pour inclure des préoccupations sociales comme par exemple l’amélioration des conditions de vie des femmes issues des classes populaires. Il fallait désormais penser à la protection des mères célibataires, des prostituées, et des enfants en général. L’égalité des enfants devant la loi et l’autorisation des enquêtes de paternité étaient désormais de nouveaux objectifs à atteindre. Toutefois, comme le révéla la Convention des membres de la Légion Féminine, la composition de cette organisation était très hétérogène: même si les femmes des classes moyennes cherchant de nouvelles orientations politiques en constituaient la majorité, l’organisation se composait aussi de femmes provenant des classes élevées de la société qui s’opposaient à ces objectifs, comme le démontra dans les années 1940 la présence d’anciennes membres de la Légion Féminine parmi les femmes qui demandaient aux parlementaires de ne voter ni pour l’égalité des enfants devant la loi ni pour l’autorisation des enquêtes en paternité. Les changements survenus après la guerre dans le domaine politique qui promettait des changements à la population, la reconnaissance du rôle que les femmes avaient joué pendant la guerre et leur entrée massive dans le marché du travail, ainsi que les actions de la Légion Féminine, favorisèrent les initiatives prises par les gouvernements du « socialisme militaire » pour octroyer les droits civils (décret de Toro en 1936) et les droits politiques (débats sur le suffrage féminin dans la Convention de 1938) aux femmes. Cependant, les résistances à ces changements étaient encore trop importantes: le décret de Toro ne bénéficia pas du soutien nécessaire pour être appliqué ; la majorité des parlementaires de 1938 s’opposèrent au suffrage féminin car ils considéraient que la place des femmes était au sein du foyer et que celles-ci n’étaient pas suffisamment préparées pour participer à la vie politique. Les promesses de changements radicaux à venir avec le « socialisme militaire » ne furent pas suffisamment « radicales » pour octroyer les droits civils et politiques aux femmes.

La décennie des années 1940, plus silencieuse à l’égard des organisations féministes, fut marquée par l’écroulement final du régime oligarchique avec le gouvernement composé par les membres du MNR et de la RADEPA de Gualberto Villarroel et le retour en réaction des forces traditionnelles qui tentèrent de s’imposer au pouvoir une dernière fois avant leur chute finale. La Convention de 1945, qui compléta et élargit celle de 1938, accorda certains droits qui amélioraient la condition de vie des femmes. La Constitution élaborée à cette occasion proclama l’égalité juridique des conjoints (pas appliquée), ainsi que la légalité des mariages de fait. Des objectifs recherchés par les membres de la Légion Féminine (déjà dissoute à l’époque) comme l’égalité des enfants devant la loi et l’autorisation des enquêtes de paternité furent également accordés, malgré l’opposition des organisations féminines catholiques et des organisations féministes telles que l’Athénée Féminin et la Fédération de Sociétés Culturelles Féminines, qui, en outre, se manifestèrent peu quant aux débats sur le suffrage féminin. Les avancées des autres pays par rapport à cette dernière question, les accords signés par la Bolivie, la mise en valeur de la participation des femmes dans la Guerre du Chaco, ainsi que leur accès massif au marché du travail déjà confirmé dans le temps, permirent aux débats relatifs au droit de vote des femmes de se réaliser dans un climat de consensus différent de celui de 1938. Les parlementaires de cette époque octroyèrent ainsi le droit de vote restreint aux femmes qui savaient lire et écrire dans le cadre des élections municipales. Les femmes des classes moyennes et élevées de la société purent exercer ce droit pour la première fois en 1947 puis en 1949 durant la période du « Sexenio ». L’octroi de ce droit permit aux organisations féminines et féministes de s’organiser pour y présenter leurs candidates et réaliser une campagne électorale. Cependant, les partis politiques commencèrent à s’imposer comme la plateforme privilégiée pour les femmes afin d’accéder à la vie politique. Les organisations féministes commencèrent donc à perdre leur raison d’être car les revendications de genre se réalisaient aussi au sein des partis. Une fois le droit de vote restreint ayant été obtenu, il ne restait qu’à demander le droit de vote sans restrictions. Ces demandes se réalisèrent au sein d’organisations féministes qui avaient hérité des objectifs et de l’organisation de la Légion Féminine, comme la « Agrupación Interamerciana de Mujeres », mais aussi au sein des partis politiques. Tandis que les partis politiques apparaissaient comme des espaces privilégiés pour la revendication des demandes de genre, un autre processus fit son apparition: celui de l’intégration des femmes aux partis politiques par leurs liens familiaux et leur conviction politique afin de contribuer à la réalisation des objectifs du parti. Ce fut le cas des femmes qui intégrèrent le MNR pour contribuer à la prise du pouvoir de celui-ci avant et après la Révolution. Elles incorporèrent les structures du parti, mais de manière subordonnée et ne réussirent pas à faire valoir leurs demandes en tant que femmes, particulièrement lorsque le parti avait déjà pris le pouvoir en 1952. La question de l’intégration des femmes dans la vie politique du pays fut dissoute dans la question de l’intégration des majorités nationales au sein de la nation, d’où la proclamation du suffrage universel qui octroyait le droit de vote aussi aux femmes qu’aux hommes. Les hommes qui avaient formé partie des subordonnés, à savoir, les ouvriers, les mineurs, et les paysans devinrent des acteurs essentiels dans un État révolutionnaire corporatiste. Dans cette structure, la place accordée aux femmes, qui ne constituaient pas une classe en soi, mais qui traversaient toutes les classes sociales en occupant toujours une place subordonnée, était subalterne. Dans ce contexte, le mouvement féministe qui avait eu comme un de ses objectifs principaux depuis les années 1920, l’obtention du droit de vote, n’avait plus aucune raison d’être. Après 1952, et à la suite de l’obtention du suffrage universel, les modalités pour l’accession des femmes en politique et surtout aux plus hautes sphères du pouvoir n’étaient plus les mêmes qu’avant, mais cela relève d’une toute autre histoire.



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