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La contribution de Ramón Rodríguez à l’essor de la phénoménologie herméneutique
dans le monde hispanophone

Jean Grondin[1]

The Contribution of Ramón Rodríguez to the Development of Hermeneutic Phenomenology in the Spanish-Speaking World

DOI: 10.46605/sh.vol9.2020.99

Résumé

L’un des grands mérites de Ramón Rodríguez est d’avoir ouvert l’Espagne (et avec elle le vaste univers hispanophone) au reste du monde philosophique dont elle avait été assez largement coupée au cours des décennies asphyxiantes du franquisme. Après 1975, l’Espagne avait soif d’ouverture et besoin d’un élargissement de ses horizons philosophiques. Dans cette situation, le travail de pionnier de Ramón Rodríguez dans le champ de la phénoménologie herméneutique s’est avéré providentiel. Pour l’auteur de ces lignes, la rencontre avec Ramón Rodríguez fut aussi providentielle.

Mots-clefs

Ramón Rodríguez, philosophie, phénoménologie, herméneutique, Espagne, Heidegger

Abstract

One of the great merits of Ramón Rodríguez is to have opened Spain (and with it, the rest of the vast Spanish-speaking universe) to the rest of the philosophical world from which it had largely been cut off during the asphyxiating years of Franco’s dictatorship. After 1975, Spain was yearning for an opening and a broadening of its philosophical horizons. In this situation, the pioneer work of Ramón Rodríguez in the field of phenomenological hermeneutics would prove providential. Providential was also the encounter with Ramón Rodríguez for the author of the present paper.

Keywords

Ramón Rodríguez, philosophy, phenomenology, hermeneutics, Spain, Heidegger


C’est avec beaucoup d’émotion que je veux rendre hommage à l’œuvre et la personne de Ramón Rodríguez. Son amitié a été et reste pour moi l’un des grands dons de l’existence. Je n’ai fait sa connaissance que très tard (sero, te amavi…), en décembre 2003, mais quand nous nous sommes rencontrés c’est comme si nous nous étions toujours connus. Notre première rencontre s’est produite lors d’un grand colloque, Il ne pouvait guère en être autrement, car les philosophes ne sortent dans le monde que pour participer à des colloques. Celui de 2003 avait été organisé par notre collègue de l’Université de Grenade, Juan Nicolás, éminent spécialiste de Leibniz et, comme Ramón Rodríguez, lecteur avisé de Heidegger et des penseurs de sensibilité herméneutique. Le colloque avait le génie de porter sur « L’héritage de Gadamer », un an après la disparition du père de l’herméneutique à l’âge vénérable de cent deux ans. C’était une idée brillante, qui honore le monde espagnol, car ni les Allemands (!), ni les Anglo-Américains, ni les Français n’ont eu l’idée de faire des colloques comparables où un bilan serait proposé du vaste héritage légué par un penseur qui avait dominé la scène philosophique depuis tant de décennies, qui avait mené des dialogues passionnants avec autant de penseurs différents, Betti, Habermas, Apel, Derrida, Tugendhat, Ricœur, Vattimo, Koselleck, Jauss, Rorty, sans oublier Heidegger, et dont l’école avait été l’une des plus fécondes d’Allemagne (outre ceux que l’on vient de nommer, on pensera à Walter Schulz, Karl-Heinz Volkmann-Schluck, Emilio Lledó, Dieter Henrich, Reiner Wiehl, Wolfgang Wieland, Hans Peter Fulda, Konrad Kramer, Rüdiger Bubner et C. B. Gutiérrez).

Nous participons tous à beaucoup de colloques au cours de nos carrières, mais ce colloque de Grenade fut pour moi l’un des plus enrichissants et des plus émouvants auxquels il m’ait été donné de participer. C’était d’abord la première fois que j’avais la chance d’admirer l’Alhambra et je pense bien l’avoir visitée trois fois lors de ce séjour. Au plan philosophique, c’était bien sûr l’occasion de prendre la mesure de l’héritage de Gadamer, dont ce colloque démontrait l’ampleur, la variété et l’avenir possible. Un bonheur n’arrivant jamais seul, ce kairos me permit aussi de découvrir la vitalité et l’intérêt de la philosophie de langue espagnole qui m’était alors demeurée à peu près inconnue. Tout au plus avais-je lu un peu d’Ortega et quelques études plus spécialisées sur l’herméneutique, dont celles, admirables, d’Emilio Lledó. L’ignorance qui était la mienne avait l’alibi d’être celle du monde philosophique en général ou de sa bien-pensance. C’est que l’univers hispanophone était alors perçu de manière un peu hautaine, et j’espère n’offenser personne en le disant, comme un arrière-pays au plan philosophique. Si on admirait, avec raison, la peinture, la musique et la littérature des pays de langue espagnole, on ne portait pas beaucoup attention à leur production philosophique. Ma participation à ce colloque et ma fréquentation des œuvres de Ramón Rodríguez m’ont rapidement appris qu’il s’agissait là d’un mauvais préjugé dont j’ai tôt fait de me libérer, pour mon plus grand profit.

Cet élargissement d’horizon tombait à point nommé parce qu’à partir de 2003, j’avais le sentiment que la philosophie de langue allemande, qui (outre la philosophie française) m’avait surtout intéressé jusque-là, commençait à s’essouffler et d’autant que c’était une philosophie qui s’évertuait de plus en plus à s’exprimer, assez péniblement, en anglais. Depuis ces années, je pense avoir lu plus de choses intéressantes en espagnol qu’en allemand. Alors que le monde allemand paraissait se fermer, le monde hispanophone commençait providentiellement à s’ouvrir.

Ramón Rodríguez a beaucoup contribué à cet élargissement. Lors de nos premières conversations, j’ai compris que, comme tous ceux de sa génération, il avait reçu sa première formation au cours des dernières années du franquisme au cours duquel l’Espagne s’était isolée du reste de l’Europe[2]. C’est un monde que j’ai un peu connu, parce que, jeune adolescent, j’ai pu passer quelques semaines, lors des étés de 1972 et 1973, dans une petite colonie de vacances près de Cadiz, à Puerto de Santa María. C’est là que j’ai appris le peu d’espagnol que je sais. J’y étais parce que mon père, qui était un chirurgien du cœur, avait opéré un jeune enfant de la famille Ybarra, Estanislao, qui n’avait qu’un seul ventricule à sa naissance. Le cœur de tous les humains a deux ventricules et la condition du petit Estanislao était à court terme fatale. L’opération risquée fut un succès (Estanislao est toujours bien portant aujourd’hui et vit à Séville) et la famille Ybarra voua une reconnaissance infinie à mon père, avec lequel elle noua des relations d’amitié. Elle accepta donc généreusement d’accueillir et d’endurer son fils, désœuvré, au cours des étés de 1972 et 1973. Je me souviens qu’un jour, le jeune Estanislao, qui devait avoir cinq ou six ans, m’a présenté sur la plage à un vieux monsieur, protégé par deux soldats en uniforme de la Guardia Civil, qui passait ses vacances d’été à cet endroit. Il lui a simplement dit: « ¡Ola! Carrero Blanco, eso es mi amigo, Jean Grondin, de Canadá » (avec cet accent que l’espagnol met sur la dernière syllabe de ce nom, ce qui est assez inhabituel pour nous qui disons plutôt Cánada). Je l’ai salué rapidement, sachant alors seulement de lui qu’il était le président de l’Espagne. Le 20 décembre 1973, il serait assassiné dans un attentat de l’ETA qui avait fait exploser une bombe sous sa voiture alors qu’il sortait de la messe dominicale. La santé de Franco était alors chancelante et tout le monde se demandait ce qui allait arriver après sa disparition. À partir de 1975, l’Espagne (comme ce serait le cas plus tard dans plusieurs pays latino-américains) a connu une transition démocratique heureuse dont a bénéficié la philosophie de langue espagnole.

Je raconte tout cela pour souligner que j’ai un peu connu le monde franquiste, intellectuellement fermé, au sein duquel Ramón Rodríguez a été formé. C’est que l’un de ses immenses mérites est d’avoir ouvert l’Espagne au reste du monde philosophique dont elle avait été assez largement coupée au cours des décennies asphyxiantes du franquisme. Après 1975, l’Espagne avait soif d’ouverture et besoin d’un élargissement de ses horizons philosophiques. Dans cette situation, le travail de pionnier de Ramón Rodríguez fut providentiel.

Il n’était pas attiré par les nombreuses philosophies du moment – il a commencé ses études de philosophie en 1968! – qui promettaient un nouveau départ philosophique qui ferait table rase du passé. C’était le cas, il ne faut pas l’oublier, de trois des orientations les plus attractives de l’époque, surtout auprès des étudiants (je le sais parce qu’elles étaient omniprésentes dans mon petit univers): d’abord du marxisme, sous toutes ses formes, qui espérait mettre en œuvre une révolution sociale, idée peut-être euphorisante en théorie, mais mise à mal par le marxisme réellement existant (je sais que le marxisme reste très en vogue auprès des intellectuels, notamment en Amérique latine, ce qui s’explique par les inégalités sociales qui continuent d’accabler ce continent où Ramón Rodríguez a souvent enseigné); puis de la philosophie analytique, assez positiviste, qui estimait que la philosophie classique n’avait toujours traité que de faux problèmes parce qu’elle n’avait pas compris que la philosophie ne pouvait être qu’une critique soi-disant scientifique du langage; c’était aussi le cas d’un vaste pan de la philosophie « continentale », qu’on identifierait plus tard à la déconstruction et au postmodernisme, qui s’escrimait, pour sa part, à libérer la philosophie de l’emprise de la pestiférée qu’était alors la métaphysique et plus particulièrement de ses notions « répressives » de sujet et de vérité. Dans ses livres, Ramón Rodríguez proposerait, avec autant de courage que d’à-propos, de puissantes défenses herméneutiques de ces deux notions[3], inséparables de l’amour de la sagesse et de la connaissance de soi qu’on appelle la philosophie.

Ces philosophies de la rupture radicale ne l’attiraient pas beaucoup, je pense, parce qu’il a bien compris, comme tous les vrais penseurs herméneutiques, qu’en philosophie nous sommes toujours en position d’héritiers. Se méfiant des tables rases, il était à la recherche, comme il le dit dans son entretien avec Ángel Xolocotzi, d’une philosophie qui allie la rigueur, la profondeur et la clarté[4]. Cette philosophie, il l’a d’abord trouvée, à bon droit, dans la philosophie de Kant. C’était aussi ma conviction à l’époque: l’esprit critique de Kant servait un peu de rempart contre les trois tentations utopistes que je viens d’évoquer et qui sont comme des illusions transcendantales de la philosophie. La philosophie de Kant formait cependant un point d’ancrage incertain: sa conception de l’expérience restait trop prisonnière du cadre de la physique newtonienne et sa critique de la métaphysique était pour le moins ambiguë, puisque la métaphysique des mœurs permettait de penser et de défendre rationnellement ce que la philosophie théorique paraissait interdire. Il n’est pas surprenant que l’idéalisme allemand ait voulu surmonter toutes ces apories du kantisme. Il était donc aussi très attirant à l’époque, mais on ne savait pas trop par quel bout le prendre (les marxistes voulaient bien sûr y voir un prélude à la pensée « dialectique » de Marx), car son idéalisme spéculatif faisait peur. Les explorations de Ramón Rodríguez l’ont donc conduit dans la mouvance du courant phénoménologique[5], inauguré par Husserl, avant d’être renouvelé ou « transformé », pour reprendre son expression, par Heidegger, Gadamer, Ricœur et Ramón Rodríguez lui-même.

Nos itinéraires auront été ici parallèles. Cela est si vrai que nous avons tous deux rédigé des ouvrages portant des titres identiques (!). En 2003 (décidément…), j’ai publié un petit livre sous le titre Le tournant herméneutique de la phénoménologie (PUF). Ayant vu que son français était excellent, je l’ai alors donné à Ramón Rodríguez. En le recevant, il s’est aussitôt donné une petite tape sur le front, qui voulait dire: ça alors! ou ¡caramba! Avec son insigne modestie et son sens du tact, il ne m’a pas expliqué ce que sa réaction voulait dire. Je l’ai bien compris lorsqu’il me fit cadeau, un peu plus tard, de son propre ouvrage intitulé La transformación hermenéutica de la fenomenología¡Caramba! Le même titre! Physiquement, les deux ouvrages ont aussi à peu près le même format. La grande différence entre les deux est que celui de Ramón Rodríguez fut publié en 1997! Aïe! Jusqu’à ce jour, je lui sais gré de n’avoir jamais intenté de poursuite judiciaire contre moi et s’il devait le faire un jour, je plaiderais coupable et accepterais volontiers de verser, à l’œuvre de charité de son choix, toute somme qu’un tribunal me condamnerait à verser. Je jure par tous les saints du paradis que je ne connaissais pas son ouvrage lorsque j’ai donné à mon ouvrage son titre français, tant mon ignorance de la situation espagnole était totale – et j’aimerais dire aujourd’hui impardonnable – jusqu’en 2003[6].

À partir de cette année et grâce à sa généreuse amitié, les choses ont changé. Il m’a invité à collaborer à ses stimulants projets de recherche à Madrid qui m’ont permis d’admirer, outre les chefs-d’œuvre du Prado, le haut niveau des recherches philosophiques dans le monde hispanophone, en commençant par celles de Ramon Rodríguez lui-même, qui est l’auteur d’ouvrages classiques, qui resteront et qui lui ont valu d’être le lauréat, si méritant, du prix Franco Volpi, nommé en l’honneur de notre ami commun, tragiquement disparu.

Ses rafraîchissants travaux m’ont fait découvrir que l’herméneutique avait trouvé un terreau fertile dans le monde hispanophone. Elle est, en effet, l’une des traditions les plus présentes et les plus vives en Espagne et en Amérique latine, alors qu’elle est souvent sur la défensive en Allemagne (où même l’université de Heidelberg n’honore plus beaucoup la figure de Gadamer), aux États-Unis (où domine naturellement la philosophie analytique) ou dans le monde francophone (où même les élèves de Ricœur, à l’exception notable de Jean Greisch, ne s’intéressent pas toujours à son herméneutique; quant aux phénoménologues français, ils sont presque toujours ignorants de la philosophie herméneutique, qu’ils ne reconnaissent même pas chez Heidegger). Cette situation est aussi triste que la situation est réjouissante dans le monde hispanophone, du moins aux yeux du non-spécialiste de la question que je suis. Je me suis parfois interrogé sur cette faveur dont bénéficiait la pensée herméneutique dans le monde espagnol[7]. Je succombe peut-être à ce que les Espagnols appellent une ilusión – terme qui a le bonheur d’avoir un sens positif dans leur langue (le concept négatif est pour elle, à juste titre, celui de desilusión) –, mais je me dis que la conception que ces Latins se font de la philosophie n’est pas, ou pas encore, contaminée par le positivisme des publications scientifiques ou pseudoscientifiques, et qu’elle a conservé ses liens au monde de la poésie, des arts, de la métaphysique et de la religion. Ils savent aussi, et peut-être à un niveau plus affectif que rationnel, que la chaleur humaine et l’amitié véritable, cicéronienne, restent des conditions indispensables du dialogue philosophique. À mes yeux, cette constellation est heureuse, pour l’herméneutique et pour le monde hispanophone, dont la fusion est un gage d’espoir pour la philosophie à venir et d’autant que l’amitié fait partie du mot de philosophie.

Elle rend possible une sérénité face à l’existence, dans laquelle Ramón Rodríguez a reconnu la finalité de la philosophie entendue et pratiquée comme phénoménologie herméneutique[8]. Par son œuvre, comme par sa personne, par sa sagesse et son insigne capacité d’amitié, Ramón Rodríguez a jeté les bases de cette sérénité herméneutique et je lui en serai toujours infiniment reconnaissant.

Bibliographie

Grondin, Jean (2009), « El giro hermenéutico en América Latina », en M. Cepeda y R. Arango (dir.), Amistad y alteridad. Homenaje a Carlos B. Gutiérrez, Bogotá: Universidad de los Andes, Facultad de Ciencias Sociales, CESO, Departamento de Filosofía, Ediciones Uniandes.

Grondin, Jean (2003), Le tournant herméneutique de la phénoménologie, París, PUF.

Rodríguez, Ramón (2015), Fenómeno e interpretación. Ensayos de fenomenología hermenéutica, Madrid, Editorial Tecnos,

Rodríguez, Ramón (2010), Hermenéutica y subjectividad, Madrid, Editorial Trotta, segunda edición ampliada y revisada.

Rodríguez, Ramón (2004), Del sujeto y la verdad, Madrid, Editorial Síntesis.

Xolocotzi Yáñez, Ángel (dir.) (2009), Fenomenología viva, Puebla, Benemérita Universidad Autonoma de Puebla.


  1. Université de Montréal, Canadá.
  2. Voir l’entretien de Ramón Rodríguez dans l’instructif recueil d’Ángel Xolocotzi Yáñez, 2009, pp. 275-287.
  3. Voir Ramón Rodríguez, Del sujeto y la verdad, Madrid, Síntesis, 2004; Hermenéutica y subjectividad, Madrid, Trotta, segunda edición ampliada y revisada, 2010.
  4. Xoloctozi, 2009, p. 276.
  5. Voir Ramón Rodríguez, Fenómeno e interpretación. Ensayos de fenomenología hermenéutica, Madrid, Tecnos, 2015, pp. 20 s.
  6. Dieu merci, nos perspectives étaient différentes et complémentaires. Alors que Ramón Rodríguez s’intéressait, avec une rigueur inégalée, à la manière dont Heidegger avait transformé l’héritage de la phénoménologie husserlienne dans ses cours de Freiburg et Marburg, mon attention se portait sur la transformation de la phénoménologie qui s’était produite dans la pensée de Heidegger, Gadamer, Ricœur et même Derrida. Ramón Rodríguez a gentiment souligné notre accord de fond dans la seconde édition de son incontournable Hermenéutica y subjetividad (Rodríguez, 2010, p. 12).
  7. Voir ma modeste étude « El giro hermenéutico en América Latina », dans M. Cepeda y R. Arango (dir.), Amistad y alteridad. Homenaje a Carlos B. Gutiérrez, Bogotá: Universidad de los Andes, Facultad de Ciencias Sociales, CESO, Departamento de Filosofía, Ediciones Uniandes, 2009, p. 27-31.
  8. Voir Ramón Rodríguez, Fenómeno e interpretación, pp. 233 s., cap. 11 : « Serenidad ».


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