Introduction

Ferruccio Ricciardi[1]

Cette deuxième partie de l’ouvrage explore la façon dont les catégories d’entendement des relations de genre, sous forme de notions, savoirs ou dispositifs, s’entrelacent et circulent entre espaces sociaux et échelles de représentation.

Depuis son émergence dans le champ des sciences sociales et par-delà ses différentes déclinaisons au plan aussi bien théorique que politique, le genre fonctionne comme principe pour appréhender l’organisation duale, hiérarchique et inégale de la société (Scott, 1986). Ce processus de bi-catégorisation de la réalité est pourtant traversé par des relations « tierces », qu’elles soient de nature politique, socioéconomique, religieuse ou ethno-raciale. Elles font des relations de genre le résultat d’intersections, voire de recompositions, entre sphère publique et privée, entre droit et mœurs, entre théorie et pratique. Ainsi, la construction des catégories censées désigner ces relations fait souvent l’objet de luttes et controverses, à mesure des intérêts, des aspirations et des valeurs que les acteurs et les actrices en jeu déploient. Les processus de désignation des catégories de genre (par exemple la complémentarité des sexes dans l’institution de la famille ou l’assignation des rôles sexués dans la division du travail) rassemblent des enjeux à la fois politiques, pratiques et scientifiques. Ils sont, en d’autres termes, à l’intersection de plusieurs champs : famille et relations de couple, production savante, intervention sociale, emploi, politiques publiques, etc. Contribuent à la configuration de ces enjeux les pouvoirs publics, les experts-e-s, les militant-e-s et aussi les acteurs directement ou indirectement concernés (Bereni, Chauvin, Jaunait et Revillard, 2012).

Les études s’inspirant de la grille d’analyse intersectionnelle, par exemple, ne cessent de montrer (et de dénoncer) que les discriminations se trouvent à la confluence de plusieurs formes de catégorisation (Crenshaw, 1989 ; Chauvin et Jaunait, 2015). Ce qui produit des situations de discrimination multiple ou systémique, dont l’appréhension fait souvent l’impasse des qualifications juridiques mobilisées comme des outils sociologiques à disposition (Mercat-Bruns, 2015). Combler ces points d’achoppements dans l’étude des discriminations revient ainsi à privilégier une approche relationnelle : sexe, « race » et classe ne constituent pas des catégories en soi mais des rapports sociaux, voire des rapports de domination. Ils sont intimement imbriqués et leur compréhension passe par la capacité de démêler les fils qui en font la trame (Kergoat, 1978 ; 2012).

Certaines études quantitatives centrées sur les inégalités de genre et de « race » semblent refléter cette imbrication des rapports de domination sans pour autant l’afficher. Et pour cause : les impensées épistémologiques des statistiques à la française (à partir de l’origine ethno-raciale) conduisent à rendre invisibles certaines catégories, notamment lorsqu’il s’agit de femmes cumulant les situations de discrimination (Simon et Stavo-Débauge, 2004). Et si ces catégories sont invisibles – ou pour le moins biaisées dans leurs modes de représentation – aux yeux des instruments de mesure statistique et/ou administrative, elles peuvent néanmoins être fabriquées de toute pièce grâce à la mobilisation des acteurs et à l’inventivité des expert-e-s, comme le montrent bien les controverses autour de la définition de la parentalité.

Les domaines non seulement de la famille et de la sexualité, mais aussi celui du travail et de l’emploi, constituent un terrain propice à la rencontre et à la circulation de notions et catégories genrées. En circulant, les catégories se transforment et se reconfigurent, sous l’influence des contextes, des conjonctures et aussi des échelles d’inscription, celles-ci ayant une dimension à la fois institutionnelle et territoriale (Cohen, 2010 ; Herod, 2010). Ainsi, les notions d’égalité et de diversité font l’objet d’interprétations variées dans le monde du travail, qu’elles soient prises en compte en tant que valeurs universelles, indicateurs des situations de discrimination ou bien pratiques de gestion. Ces notions se situent au croisement de plusieurs espaces de légitimation (l’entreprise, l’association militante, l’instance de régulation, l’organisme administratif ou statistique, etc.) et entre ces espaces circulent et se modifient. Varier l’échelle d’analyse permet ainsi de rendre compte de la multiplicité des sources de production des catégories, allant du juridique au politique, du local au transnational, du passé au présent.

Dans le chapitre qui ouvre cette section, Fabienne Berton, Marie-Christine Bureau et Barbara Rist s’intéressent à la manière dont les innovations juridiques, médicales et aussi des mœurs de ces dernières années (PMA, PACS, mariage pour tous, etc.) ont contribué à redéfinir ce qui « fait famille ». La catégorie de parentalité – qui distingue les parents de la fonction de parents – est le résultat d’une intense transformation juridique entamée à partir des années 1960 et qui a désormais remplacé la notion de filiation légitime et naturelle. Ces transformations sont accompagnées, voire sollicitées, par des changements sociaux et sociétaux majeurs, qu’il s’agisse de l’émergence de la famille monoparentale (de plus en plus cible des politiques de la famille), des mobilisations au soutien du mariage homosexuel ou encore des demandes de reconnaissance parentale, dans le cadre des familles recomposées, au nom des compétences sociales du parent et au détriment du lien biologique ou légal (Théry, 2016). On assiste ainsi à un double mouvement d’affranchissement : des liens de sang (car la filiation se fonde désormais sur l’engagement parental) et des catégories de genre (car le mariage homosexuel remet en cause la complémentarité des sexes) ; ce qui préfigure une concurrence entre parenté biologique et sociale, concurrence alimentée et même sanctionnée par le rôle des expert-e-s, y compris les sociologues.

Ce pouvoir de nommer et de catégoriser qu’on retrouve chez les sociologues, il est encore plus fort chez les statisticiens, notamment lorsqu’ils s’emploient à objectiver les discriminations (Desrosières, 2010 ; Simon, 2004). Mais faute d’outils descriptifs adaptés, il peut facilement s’estomper comme le montre Yaël Brinbaum dans une étude quantitative qui explore le vécu des discriminations dans l’accès à l’emploi à l’égard du genre et des origines. Elle fait état des difficultés à rendre compte de certaines catégories qui restent invisibles dans les statistiques administratives françaises, comme celle de « descendant d’immigré » ou « issu de l’immigration », et qui sont le résultat d’un travail de bricolage censé contourner les obstacles liés aux nomenclatures officielles. Il en résulte un décalage entre critères discriminatoires et catégories statistiques, alors même que leur convergence permettrait de mieux cibler les discriminations multiples, par exemple les effets de rapports sociaux, de genre et d’origine qui se combinent de manière négative particulièrement chez les femmes au moment de l’embauche.

Victimes de discrimination dans l’accès à l’emploi et aussi dans l’exercice du travail, les femmes risquent donc de cumuler les sources potentielles d’exclusion et de marginalisation au sein du marché du travail. C’est ce que montre, entre autres choses, le chapitre rédigé par Marie Mercat-Bruns et Pierre Lénel, consacré à deux contentieux de la discrimination fondée sur la religion, les affaires Babyloup et Bougnaoui (ou Micropole), à la suite du licenciement de deux femmes portant le foulard islamique sur le lieu de travail entre 2008 et 2009 et qui avaient eu un certain écho médiatique, politique et même international (UE, ONU, etc.) culminant devant la Cour de cassation respectivement en 2014 et 2019. En confrontant le récit des plaignantes avec l’analyse juridique des affaires, par le biais d’une lecture interdisciplinaire qui croise la sociologie et le « droit en action », ce texte analyse l’invisibilité des discriminations multiples dont les deux femmes font l’objet. Le fait d’être assignées à deux ordres normatifs à la fois par la culture d’origine (maghrébine et musulmane) et par l’appartenance au monde occidental, conduit à une prétendue homogénéisation de la catégorie « femme voilée » cumulant les désavantages (rapport de soumission au sein de la famille, du couple, de la communauté religieuse, marginalisation dans les interactions au travail ou à l’école, etc.). En s’appuyant sur les effets positifs de la mise en scène du procès, les deux auteur-e-s, en revanche, mettent en avant la possibilité de mobiliser l’intersectionnalité dans une perspective émancipatrice, de résilience et de performativité, à rebours des interprétations étatunisiennes d’un paradigme censé détecter l’imbrication des rapports de domination sans forcément pouvoir les changer.

Le dernier chapitre, écrit par Anne-Françoise Bender et Ferruccio Ricciardi, reprend le thème de la diversité à la fois comme outil de mesure des discriminations dans le monde du travail et de gestion des ressources humaines, tout en proposant une généalogie de la catégorie qui passe par les débats et les controverses sur l’égalité entre hommes et femmes dans ce domaine, et qui en constituent la matrice. En mobilisant les approches propres aux sciences historiques et aux sciences de gestion, dans le souci d’articuler le poids de la contingence et des contextes avec la mesure de l’efficacité et de la performance des dispositifs analysées, le texte s’attache à reconstruire l’évolution de la question des discriminations hommes/femmes dans le travail en France, appréhendée désormais dans le cadre des politiques de responsabilité sociale visant à valoriser l’inclusion des salarié-e-s et améliorer la qualité au travail, à l’instar du diversity management importé des États-Unis (Bereni, 2011). La convergence, sans doute paradoxale, entre l’action d’expertise (essentiellement d’inspiration libérale, exercée au sein des institutions européennes, par les consultants et responsables RH des entreprises et aussi par les investisseurs institutionnels étrangers) et l’action militante (d’inspiration marxiste et féministe, active dans l’associationnisme et aussi dans certaines instances étatiques) est l’un des résultats principaux qu’une lecture multi-scalaire de la production des catégories nous révèle. Ainsi, on assiste à un processus de reconfiguration des catégories susceptibles de définir le problème en question (on passe de l’égalité salariale à l’égalité professionnelle, de l’égalité des chances à la diversité, etc.), processus qui n’est ni linéaire ni évolutif.

Bibliographie

Bereni L., 2011, « Le discours de la diversité en entreprise : genèse et appropriations », Sociologies pratiques, vol. 2, n° 23, p. 9-19.

Bereni L., Chauvin S., Jaunait A. et Revillard A., 2012, Introduction aux études sur le genre, Bruxelles, De Boeck.

Chauvin S. et Jaunait A., 2015, « L’intersectionnalité contre l’intersection », Raisons politiques, vol. 58, n° 2, p. 55-74.

Cohen Y., 2010, « Circulatory Localities: The Example of Stalinism in the 1930s », Kritika: Explorations in Russian and Eurasian History, vol. 11, n° 1, hiver, p. 11-45.

Crenshaw K., 1989, « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex: A Black Feminist Critique of Antidiscrimination Doctrine, Feminist Theory and Antiracist Politics », University of Chicago Legal Forum, vol. 1989, n° 1, p. 139-167.

Desrosières A., 2010, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte.

Herod A., 2010, Scale (Key Ideas in Geography), London-New York, Routledge.

Kergoat D., 1978, « Ouvriers = ouvrières ? Propositions pour une articulation théorique de deux variables : sexe et classe sociale », Critique de l’économie politique, n° 5, p. 65-97.

Kergoat D., 2012, Se battre disent-elles…, Paris, La Dispute.

Mercat-Bruns M., 2015, « L’identification de la discrimination systémique », Revue du droit du travail, novembre, p. 672-681.

Simon P., 2004, Introduction au dossier : « La construction des discriminations », Sociétés contemporaines, vol. 1, n° 53, p. 5-10

Simon P., Stavo-Debauge, 2004, « Les politiques anti-discrimination et les statistiques : paramètres d’une incohérence », Sociétés Contemporaines, vol. 1, n° 53, p. 57-84.

Scott J.W., 1986, « Gender: A Useful Category of Historical Analysis », American Historical Review, n° 91, p. 1053-1075.

Théry I., 2016, Mariage et filiation pour tous, une métamorphose inachevée, Paris, Seuil.


  1. Ferruccio Ricciardi est chargé de recherche au CNRS et membre du LISE (CNRS-CNAM).


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