Nouveaux acteurs dans la mondialisation économique

Le rôle du Maroc au sein de la ZLECAf

Ben Lamine OMAR, Rhilane HOUSSAM
et Ichou MOHAMMED-ADIL

Résumé

Dans un contexte international profondément marqué par la fragmentation des échanges, les ‎tensions géopolitiques croissantes et la redéfinition des flux commerciaux, l’intégration ‎régionale s’impose comme un levier stratégique majeur pour les économies émergentes. Le cas ‎du Maroc, engagé activement dans la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), ‎illustre cette volonté de repositionnement au sein de l’économie continentale. L’objectif de cette ‎étude consiste à évaluer l’impact de l’adhésion du Royaume à cette initiative panafricaine sur ‎l’évolution de ses échanges commerciaux. Pour ce faire, une méthodologie rigoureuse a été ‎mobilisée, alliant une analyse documentaire approfondie à un modèle économétrique fondé sur ‎la gravité des échanges, estimé selon la méthode des moments généralisés sur données de panel. ‎Les résultats obtenus mettent en évidence un effet positif et significatif de la ratification de la ‎ZLECAf sur les flux commerciaux du Maroc, traduisant une consolidation de la crédibilité ‎institutionnelle et un renforcement des dynamiques d’intégration régionale. De même, la ‎réintégration du pays dans l’Union africaine apparaît comme un facteur déterminant, facilitant la ‎densification des liens commerciaux avec les autres membres du continent. En revanche, la ‎seule signature de l’accord ne semble pas avoir généré d’impact immédiat, reflétant une période ‎d’ajustement ou d’incertitude institutionnelle. Par ailleurs, la distance géographique demeure un ‎obstacle majeur, soulignant l’urgence d’investir dans les infrastructures de transport et les ‎dispositifs de facilitation des échanges. Cette recherche se distingue par son approche ‎multidimensionnelle, intégrant les variables économiques, institutionnelles et géographiques ‎dans l’analyse des dynamiques commerciales. Elle offre ainsi des pistes de réflexion essentielles ‎pour orienter les politiques publiques vers une croissance inclusive, soutenue par une meilleure ‎insertion du Maroc dans les chaînes de valeur africaines et par la mobilisation effective des ‎instruments de coopération régionale.‎
   
Mots-clés : ZLECAf, mondialisation économique, commerce intra-africain, intégration régionale, Maroc.

Abstract

Amid intensifying geopolitical tensions, fragmented trade patterns and shifting global value chains, regional integration has emerged as a key strategic lever for emerging economies. Morocco’s active participation in the African Continental Free Trade Area (AfCFTA) epitomises its bid to reposition itself within the continental economy. This study assesses how Morocco’s accession to this pan‑African initiative has shaped the evolution of its trade flows. Combining an in‑depth documentary review with an econometric gravity model estimated through Generalised Method of Moments on panel data, the analysis reveals a positive and statistically significant effect of AfCFTA ratification on Morocco’s bilateral trade, signalling enhanced institutional credibility and stronger regional integration dynamics. Likewise, the Kingdom’s re‑entry into the African Union proves decisive, as it has intensified commercial ties with other African members. By contrast, mere signature of the agreement shows no immediate impact, suggesting a period of institutional adjustment and uncertainty. Geographic distance remains a major impediment, underscoring the urgency of investing in transport infrastructure and trade‑facilitation mechanisms. By integrating economic, institutional and geographic variables, the research offers multidimensional insights that can guide public policy toward inclusive growth, deeper Moroccan integration into African value chains and more effective mobilisation of regional co‑operation instruments.
     
Keywords: AfCFTA, economic globalisation, intra‑African trade, regional integration, Morocco.


Dans un contexte international caractérisé par l’intensification des rivalités géopolitiques et la redéfinition incessante des modes d’échanges commerciaux, le paysage économique mondial se trouve confronté à des mutations profondes et complexes. D’une part, la mondialisation favorise une intégration accrue des économies par le biais de réseaux logistiques et technologiques, tandis que, d’autre part, elle engendre une fragmentation des flux commerciaux, accentuant les tensions et la compétition entre les acteurs globaux[1]. Cette dualité offre un terrain propice à l’émergence de stratégies régionales destinées à contrecarrer les effets délétères de la concurrence mondiale et à promouvoir des modèles de développement adaptés aux réalités locales.

C’est dans cette perspective que l’intégration régionale apparaît comme une réponse stratégique essentielle. En effet, les initiatives visant à créer des zones de libre-échange se multiplient, permettant aux États de mutualiser leurs ressources et de renforcer leur compétitivité. Parmi ces initiatives, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) se distingue par son ambition de constituer le plus vaste marché intégré au monde, regroupant 54 pays et plus d’un milliard de consommateurs.[2] La ZLECAf, en facilitant la circulation des biens et des services, aspire à stimuler une industrialisation intra-africaine et à attirer des investissements directs étrangers, constituant ainsi un levier majeur de croissance économique pour le continent.[3]

Dans ce cadre de transformation, le Royaume du Maroc, fort de son positionnement stratégique en tant que pôle économique et logistique, s’engage activement dans le processus d’intégration régionale. Depuis plusieurs années, le Maroc diversifie ses partenariats économiques en renforçant ses liens avec les pays africains, afin de pallier une dépendance historique vis-à-vis de ses partenaires traditionnels et de tirer parti des nouvelles opportunités offertes par la ZLECAf. Cette dynamique s’inscrit dans une stratégie globale visant à moderniser les infrastructures, à harmoniser les normes techniques et à faciliter les échanges commerciaux[4].

La présente étude se propose ainsi d’examiner de manière empirique l’impact de l’intégration régionale du Maroc, à travers son adhésion à la ZLECAf, sur l’évolution de ses échanges commerciaux. La problématique centrale qui guide cette recherche peut être formulée de la manière suivante : « Quel est l’impact de l’intégration régionale du Maroc, notamment à travers son adhésion à la ZLECAf, sur ses échanges commerciaux ? ». Cette interrogation se décline en plusieurs hypothèses. Premièrement, il est avancé que l’intégration du Maroc dans la ZLECAf conduirait à une augmentation significative de ses flux commerciaux en stimulant les exportations régionales et en renforçant l’attractivité du pays pour les investissements étrangers. Deuxièmement, la participation à cette zone de libre-échange pourrait améliorer la crédibilité institutionnelle du Maroc, facilitant la mise en œuvre de réformes structurelles et la réduction des barrières non tarifaires. Troisièmement, il est postulé que l’impact de cette intégration varie selon la structure sectorielle de l’économie marocaine et les coûts transactionnels liés à la distance qui influencent la compétitivité sur le marché international[5].

Afin de répondre à cette problématique, la démarche méthodologique adoptée se veut rigoureuse et multidimensionnelle. Dans un premier temps, une analyse qualitative documentaire approfondie sera réalisée, s’appuyant ‎sur l’examen de rapports institutionnels, d’études académiques et de publications scientifiques récentes afin de dégager les principaux enjeux liés à la ZLECAf et à l’intégration régionale. Dans un second temps, une approche quantitative, reposant sur des méthodes économétriques avancées telles que la méthode des moments généralisés sur panel, sera mise en œuvre pour identifier les relations causales entre l’adhésion du Maroc à la ZLECAf et l’évolution de ses flux commerciaux. Cette démarche permettra non seulement d’isoler l’effet des mesures institutionnelles spécifiques, mais également de contrôler l’influence des variables économiques et géographiques susceptibles d’affecter le commerce international.

Somme toute, l’intégration régionale du Maroc, à travers son engagement au sein de la ZLECAf, constitue une opportunité stratégique pour renforcer sa position dans l’architecture économique mondiale, stimuler ses échanges commerciaux et consolider son rôle de hub régional. La présente recherche, en articulant une problématique clairement définie et en s’appuyant sur une démarche méthodologique rigoureuse, a pour vocation de fournir des éclairages pertinents quant aux retombées économiques de cette intégration, tout en formulant des recommandations susceptibles d’orienter les politiques publiques vers une croissance inclusive et durable[6].

1. La ZLECAf : catalyseur de l’intégration économique africaine

La ZLECAf représente l’une des initiatives les plus ambitieuses visant à transformer l’architecture économique du continent et à renforcer son intégration régionale[7]. En tant que plateforme unifiant 55 pays africains, elle a pour vocation de favoriser la libre circulation des marchandises et des services, tout en stimulant la compétitivité et la croissance.

1.1. Genèse et objectifs de la ZLECAf

La genèse de la ZLECAf s’inscrit dans un prolongement historique visant à intensifier l’intégration économique sur le continent. Déjà évoquée dans le Plan d’action de Lagos et le Traité d’Abuja de 1991, l’ambition de constituer une Communauté économique africaine a pris forme en mars 2018, avec la signature de l’Accord portant création de la ZLECAf.[8] Cet instrument prévoit la libéralisation graduelle d’environ 90 % des lignes tarifaires, tout en favorisant l’harmonisation réglementaire et la facilitation des échanges.[9] Les disparités de développement entre États membres y sont prises en compte au moyen de calendriers plus flexibles et d’un soutien technique ciblé[10].

1.2. Perspectives et défis pour l’émergence d’un marché commun africain

La ZLECAf offre des perspectives prometteuses pour la formation d’un marché commun africain, notamment en stimulant les échanges intra-africains, qui peinent encore à dépasser 18 % du commerce total du continent.[11] La suppression des tarifs douaniers et la réduction des barrières non tarifaires peuvent accroître significativement ces flux et soutenir une industrialisation plus dynamique[12]. Le développement d’infrastructures de transport et d’énergie reste toutefois crucial pour améliorer la circulation des biens et des personnes. De même, la diversité des règles d’origine et des cadres réglementaires, ainsi que les écarts de compétitivité entre économies fortes et pays à faible revenu, requièrent un accompagnement adéquat.[13] Enfin, la volonté politique des États demeure le levier essentiel pour concrétiser les réformes et consolider la résilience économique africaine, laquelle dépend étroitement de l’émergence de marchés davantage intégrés et inclusifs.

1.3. Implications de la ZLECAf : aperçu des modèles CGE et commerciaux

Les recherches menées jusqu’à ce jour ont révélé l’impact significatif de la réduction des droits de douane, de la suppression des barrières non tarifaires et de la facilitation des échanges sur le bien-être en Afrique. Selon des études basées sur des modèles d’équilibre général calculable (CGE) et des approches commerciales structurelles, l’élimination des obstacles tarifaires et non tarifaires favorise l’expansion du commerce intra-africain et stimule la croissance économique. Les résultats, bien qu’issus de données anciennes comme la version 9 du Projet d’Analyse du Commerce Global (GTAP)[14], confirment ces tendances, même si les scénarios de libéralisation proposés incluent souvent une élimination totale des barrières.

Malgré ces limitations, les conclusions convergent sur les effets positifs de la ZLECAf. La réduction des barrières non tarifaires et la mise en place de dispositifs de facilitation du commerce augmentent considérablement les échanges intra-africains, avec des hausses estimées entre 50 et 132 %. Les prévisions du PIB montrent une croissance variante entre 1 et 4 %. Cette intégration économique repose non seulement sur la libéralisation tarifaire, mais aussi sur l’optimisation des procédures commerciales et l’harmonisation des normes techniques. Cela souligne la nécessité de moderniser les infrastructures, simplifier les démarches administratives et renforcer les mécanismes institutionnels pour réaliser pleinement les ambitions de la ZLECAf en matière de développement et de prospérité partagée.

Tableau 1. Résumé des principales conclusions issues
de la revue de littérature[15]

Scénario

PIBCommerce intra-africainExportations totalesImportations totales
Suppression des tarifs sur le commerce intra-ZLECAf

ADB (2019) Suppression de tous les tarifs sur le commerce intra-ZLECAf

0,10 % (2,8 milliards USD)14,60 % (10,1 milliards USD)1,00 % (5,8 milliards USD)0,90 % (5,8 milliards USD)

Mevel et Karingi (2012) Suppression de tous les tarifs sur le commerce intra-ZLECAf d’ici 2017 + TEC

0,20 %52,30 %4,00 %

Jensen et Sandrey (2015) Suppression de tous les tarifs sur le commerce intra-ZLECAf

0,70 %4,30 %3,11 %

Saygili, Peters, et Knebel (2018) Suppression de tous les tarifs sur le commerce intra-ZLECAf

0,97 %32,80 %2,50 %1,80 %

Abrego et al. (2019) Suppression de tous les tarifs d’importation

0,037–0,053 %a

Cette analyse Suppression progressive de 97 % des tarifs sur le commerce intra-ZLECAf

0,13 % (12 milliards USD)21,76 % (131 milliards USD)1,78 % (35 milliards USD)2,31 % (41 milliards USD)
Suppression des tarifs et des BNT sur le commerce intra-ZLECAf

ADB (2019) Suppression de tous les tarifs sur le commerce intra-ZLECAf ; suppression des BNT

1,25 % (37 milliards USD)107,20 % (74,3 milliards USD)44,30 % (107,2 milliards USD)33,80 % (214,1 milliards USD)

Jensen et Sandrey (2015) Suppression de tous les tarifs sur le commerce intra-ZLECAf ; réduction de 50 % des BNT

1,60 %7,26 %6,28 %

Abrego et al. (2019) Suppression de tous les tarifs ; réduction de 35 % des BNT

7,60–1,89–2,11 %a8,40 %

Cette analyse Suppression progressive de 97 % des tarifs sur le commerce intra-ZLECAf

2,24 %51,85 %18,84 %19,58 %
Suppression des tarifs et des BNT sur le commerce intra-ZLECAf et mise en œuvre de l’Accord sur la facilitation des échanges

ADB (2019) Suppression de tous les tarifs sur le commerce intra-ZLECAf ; suppression des BNT ; mise en œuvre de l’Accord sur la facilitation des échanges

3,50 % (100 milliards USD)132,70 % (92 milliards USD)51,10 % (295,6 milliards USD)46,20 % (292,8 milliards USD)

Cette analyse Suppression progressive de 97 % des tarifs sur le commerce intra-ZLECAf ; réduction de 50 % des BNT ; mise en œuvre de l’Accord sur la facilitation des échanges

4,20 % (413 milliards USD)92,07 % (556 milliards USD)28,64 % (560 milliards USD)40,61 % (714 milliards USD)

Comme l’indiquent clairement les résultats figurant dans le tableau, l’adoption de la ZLECAf ouvre des perspectives significatives pour la croissance économique et l’intensification des échanges intra-africains. Plus précisément, le tableau met en évidence l’impact différencié de plusieurs scénarios de libéralisation commerciale, en illustrant aussi bien les variations projetées du produit intérieur brut (PIB) que les taux d’augmentation des flux commerciaux internes au continent.

Dans un premier temps, la simple suppression des droits de douane sur le commerce au sein de la ZLECAf s’accompagne d’une hausse modérée du PIB, comprise entre 0,10 % et 0,97 %. En revanche, l’effet sur les échanges intra-africains se révèle plus marqué, allant jusqu’à 52,30 %. Le tableau souligne ainsi l’importance de l’abaissement des barrières tarifaires pour le renforcement du bien-être économique, tout en signalant la nécessité d’approfondir les réformes au-delà de la seule dimension tarifaire.

Le deuxième scénario, qui combine l’abolition des tarifs et la réduction des barrières non tarifaires (BNT), confirme cette tendance. Les estimations font état d’un impact plus prononcé : le PIB pourrait enregistrer une hausse pouvant atteindre 2,24 %, tandis que le commerce intra-africain pourrait progresser jusqu’à 107,20 %. Les chiffres figurant dans le tableau témoignent de l’effet décisif qu’exercent les mesures non tarifaires et les initiatives de facilitation du commerce pour libérer pleinement le potentiel de la ZLECAf.

En gros, lorsque l’Accord sur la facilitation des échanges (TFA) s’ajoute à ces réformes, les bénéfices projetés atteignent leur seuil le plus élevé : le PIB pourrait alors s’élever de 4,20 %, et le commerce intra-africain s’accroître jusqu’à 132,70 %. Le tableau met ainsi en avant la synergie entre la réduction tarifaire, le démantèlement des BNT et la facilitation des formalités douanières. Dans l’ensemble, ces résultats attestent de l’importance cruciale d’une intégration régionale approfondie, qui passe par la simplification des procédures, la consolidation des institutions et la mise en œuvre d’actions concrètes en faveur du développement économique et de la prospérité commune à l’échelle du continent.

2. Le Maroc dans la ZLECAf : stratégies et ambitions

La participation du Maroc à la ZLECAf s’inscrit dans une dynamique plus large d’ouverture économique et de diplomatie proactive sur le continent. Les autorités marocaines entendent renforcer l’intégration de l’économie nationale au marché africain, tout en valorisant les atouts logistiques, financiers et diplomatiques du pays[16].

2.1. Politique économique extérieure du Maroc

L’ouverture économique constitue un levier essentiel de développement et de compétitivité pour tout pays cherchant à renforcer son intégration régionale et internationale. La capacité d’un État à diversifier ses relations commerciales, à moderniser ses infrastructures et à se positionner comme un acteur clé dans les échanges internationaux détermine en grande partie son potentiel de croissance. Dans ce cadre, il est primordial d’analyser les stratégies mises en place pour développer de nouveaux partenariats, optimiser les flux d’échanges et attirer les investissements.

2.1.1. Diversification des partenariats

Le Maroc mène, depuis plus de deux décennies, une politique de diversification de ses relations économiques, afin de réduire sa dépendance vis-à-vis de ses partenaires européens traditionnels et de conquérir de nouveaux marchés émergents. En Afrique subsaharienne, le royaume signe des accords de coopération et des conventions de libre-échange ciblés, encourageant ainsi le développement de projets d’investissement directs, notamment dans la banque, l’assurance et l’agro-industrie[17].

En parallèle, le pays consolide ses liens avec l’Europe à travers des accords d’association et de partenariat approfondis, tout en se tournant vers l’Asie (Chine, Inde) pour élargir ses sources d’investissement et échanger des technologies de pointe[18]. Dans l’ensemble, cette politique d’ouverture permet au Maroc de renforcer son attractivité vis-à-vis des capitaux étrangers, tout en intégrant de nouvelles chaînes de valeur continentales[19].

2.1.2. Rôle de hub logistique et financier

La stratégie de rayonnement du Maroc s’appuie sur la mise en place d’infrastructures modernes de rang international, qui consolident sa position de hub régional entre l’Europe, l’Afrique et le Moyen-Orient. Tanger Med, premier port d’Afrique et de la Méditerranée en capacité, connecte plus de 180 ports dans 70 pays et facilite l’acheminement rapide des marchandises vers l’Europe, l’Amérique et l’Afrique subsaharienne[20].

À cette plateforme maritime s’ajoutent des infrastructures terrestres performantes : un réseau autoroutier de plus de 1 800 km reliant les principaux pôles industriels du nord au sud ; un réseau ferroviaire modernisé, dont la ligne à grande vitesse Al Boraq (Tanger–Casablanca), première du genre en Afrique, et des projets d’extension vers Marrakech et Agadir ; ainsi qu’un réseau aéroportuaire dense dominé par les hubs de Casablanca Mohammed V et Marrakech-Menara, assurant des liaisons directes avec plus de 40 capitales africaines.

Parallèlement, le Maroc investit dans les infrastructures numériques et de télécommunication, à travers la stratégie Maroc Digital 2030 et l’expansion régionale de Maroc Telecom, pour renforcer la connectivité technologique du continent.

Sur le plan financier, Casablanca Finance City (CFC) offre un cadre réglementaire attractif pour les multinationales désireuses de piloter leurs activités africaines depuis le Maroc. Grâce à cette place financière et à un secteur bancaire solidement implanté en Afrique, le pays consolide son rôle de carrefour logistique et financier, en parfaite cohérence avec les objectifs d’intégration économique portés par la ZLECAf[21].

2.2. Secteurs clés pour l’intégration

L’intégration économique d’un pays dans une zone de libre-échange repose largement sur le dynamisme de certains secteurs stratégiques. Ceux-ci doivent non seulement être compétitifs sur le marché intérieur, mais aussi capables d’exporter leur savoir-faire et leur production à l’échelle régionale. L’identification des secteurs porteurs, leur développement et leur adaptation aux exigences des marchés étrangers sont autant de facteurs déterminants pour maximiser les bénéfices d’une ouverture commerciale accrue.

2.2.1. Agro-industrie, énergies renouvelables, services financiers

Le potentiel du Maroc en Afrique se cristallise autour de plusieurs secteurs stratégiques. L’agro‑industrie bénéficie d’une longue tradition agricole, renforcée par des techniques avancées comme l’irrigation goutte-à-goutte. Les autorités marocaines encouragent activement les partenariats visant à développer la sécurité alimentaire et à industrialiser les filières agricoles en Afrique[22].

De même, les énergies renouvelables constituent un atout majeur. Avec des projets phares tels que la centrale solaire Noor Ouarzazate, le Maroc s’est imposé en leader régional de la transition énergétique. Les coopérations sud-sud incluent la création de réseaux électriques transnationaux et la diffusion du savoir-faire marocain[23]. Par ailleurs, le secteur des services financiers, porté par les grandes banques marocaines (Attijariwafa Bank, BMCE Bank of Africa, Banque centrale populaire), s’étend déjà dans plusieurs pays africains, facilitant les opérations de financement et d’assurance nécessaires aux grands projets d’infrastructure[24].

2.2.2. Opportunités d’exportation

Le projet de la ZLECAf incite le Maroc à intensifier ses exportations vers le reste du continent, notamment dans des domaines où la valeur ajoutée est élevée. L’industrie pharmaceutique, plutôt développée, se tourne vers le marché africain pour distribuer des médicaments génériques ou des dispositifs médicaux[25]. Quant au textile, il bénéficie de liaisons maritimes rapides et d’accords préférentiels qui lui permettent de consolider son positionnement malgré la concurrence asiatique[26]. Enfin, le secteur automobile, stimulé par l’implantation de grands groupes internationaux, gagne des parts de marché en Afrique en misant sur la complémentarité entre sites d’assemblage et sous-traitants locaux[27].

2.3. Avantages compétitifs

L’essor économique d’un pays dans un environnement de plus en plus mondialisé repose sur un ensemble d’avantages structurels et stratégiques. Une position géographique favorable, un cadre réglementaire adapté, des infrastructures performantes et une diplomatie économique proactive sont autant d’atouts permettant de tirer parti des opportunités offertes par l’intégration régionale. Ces éléments, lorsqu’ils sont exploités de manière cohérente, favorisent la compétitivité des entreprises nationales et leur insertion durable dans les chaînes de valeur internationales.

Le Maroc jouit d’abord d’une situation géographique avantageuse, à la jonction de l’Europe, de l’Afrique et du Moyen-Orient, faisant de lui un hub naturel pour le transit de biens et de services[28]. En outre, le pays profite d’un réseau d’accords de libre-échange déjà étendu (UE, États-Unis, Turquie, Agadir, ZALE), offrant aux exportateurs marocains des coûts d’accès plus compétitifs vers divers marchés[29]. Enfin, la diplomatie économique proactive, pilotée par une vision royale favorisant les valeurs de coopération sud-sud, permet la conclusion d’accords bilatéraux ciblés et renforce la présence marocaine dans les institutions africaines[30].

Grâce à ces choix stratégiques, le Maroc entend consolider sa place en tant qu’acteur industriel et logistique majeur en Afrique, contribuant de la sorte à la dynamique générale de la ZLECAf et à la création d’un marché intégré et prospère sur l’ensemble du continent.

3. Méthodologie

3.1. Modèle de gravité et la méthode des moments généralisés : Revue empirique

Dans le cadre d’une analyse empirique des flux commerciaux et de l’intégration régionale, le ‎modèle de gravité constitue un cadre théorique fondamental pour appréhender les échanges ‎bilatéraux en fonction de variables telles que la dimension économique et la distance ‎géographique[31]. Il repose sur l’hypothèse que les flux commerciaux sont positivement corrélés à la taille des économies concernées et inversement proportionnels à la distance qui les sépare, suivant une logique inspirée de la loi de la gravitation universelle. Son application empirique offre un outil analytique rigoureux pour identifier les déterminants des échanges commerciaux et évaluer l’effet des politiques d’intégration économique.

L’estimation repose sur la méthode des moments généralisés sur panel, associée aux moindres carrés généralisés efficaces, dans un cadre de régression sur périodes (Panel GMM EGLS – Période SUR). Cette approche permet d’atténuer les problèmes d’endogénéité et d’hétérogénéité non observées tout en tenant compte de la dynamique temporelle des données[32]. La spécification du modèle inclut une matrice de pondération instrumentale fondée sur le système de régression sur périodes, garantissant ainsi la pertinence des instruments et renforçant la fiabilité des estimations[33].

L’estimation linéaire, après application d’une matrice de pondération en une étape (1Step), constitue une étape cruciale du processus, assurant la robustesse des paramètres et limitant la prolifération des instruments, un biais fréquemment évoqué dans la littérature pour ses effets délétères sur la précision des estimateurs[34]. Cette approche s’inscrit dans la continuité des travaux portant sur l’estimation des fonctions de production et l’optimisation de l’utilisation des facteurs dans les modèles de panel dynamiques[35].

L’estimation empirique du modèle repose sur l’équation suivante :

Ou :

  • LNFCt : représente le logarithme des flux commerciaux entre le Maroc et les pays intégrés dans la ZLECAf,
  • LNPIB(t-1) : est le logarithme du PIB du Maroc (retardé d’une période),
  • LNFC(t-1)  : désigne la dynamique des flux commerciaux,
  • Z-RATt : est une variable binaire indiquant la ratification de la ZLECAf par le Maroc (18 avril 2022),
  • Z-SIGt : correspond à la signature de la ZLECAf (21 mars 2018),
  • UAt : indique la réintégration du Maroc dans l’UA (30 janvier 2017)
  • LNDISTt : mesurent le logarithme de la distance entre le Maroc et ses partenaires commerciaux.
  • εt : est le résidu (ou erreur) à la période t.

Cette spécification introduit une dimension dynamique à travers les termes retardés du PIB et des flux commerciaux, permettant ainsi de capturer les effets de persistance et d’hétérogénéité non observés, souvent soulignés dans les études sur les échanges internationaux. L’usage du logarithme pour ces variables vise à linéariser leurs relations, à atténuer l’asymétrie des distributions et à faciliter l’interprétation des élasticités dans les estimations économétriques. L’articulation du modèle de gravité avec la méthode des moments généralisés sur panel, combinée aux moindres carrés généralisés efficaces dans un cadre de régression sur périodes, constitue une approche pertinente pour corriger les biais d’endogénéité et d’instrumentation, tout en renforçant la robustesse des estimations grâce à une matrice de pondération adéquate[36].

L’intégration des variables binaires relatives à la ratification et à la signature de la ZLECAf ainsi qu’à la réintégration du Maroc dans l’UA permet d’évaluer l’incidence des événements institutionnels majeurs sur les flux commerciaux. Ces variables capturent les ruptures structurelles dans la dynamique des échanges, introduisant une dimension temporelle et politique à l’analyse[37]. La combinaison du modèle de gravité avec cette approche méthodologique rigoureuse s’inscrit dans la lignée des recherches antérieures portant sur l’estimation des fonctions de production et l’optimisation des instruments en présence de fortes dynamiques de persistance[38].

3.2. Échantillon, Données et hypothèses de recherche

L’étude s’appuie sur un échantillon constitué de 52 pays membres intégrés à la ZLECAf, observés sur 48 périodes trimestrielles allant du quatrième trimestre de l’année 2012 au troisième trimestre de l’année 2024, soit 2496 observations au total. Cette dimension temporelle et transversale permet de saisir les évolutions dynamiques et les différences structurelles inhérentes aux interactions commerciales et institutionnelles au sein de la région.

L’approche adoptée repose sur une analyse économétrique des données de panel dynamiques, permettant de traiter les problématiques d’endogénéité et d’hétérogénéité non enregistrées. L’estimation se fait en appliquer une méthode des moments généralisés sur panel associée aux moindres carrés généralisés efficaces dans un cadre de régression sur périodes, assurant ainsi une prise en compte robuste des effets de persistance et des chocs transversaux.

Le choix des variables repose sur leur capacité à représenter à la fois les dimensions économiques ‎et institutionnelles pertinentes. ‎Elles sont définies comme suit:

Tableau 2. Variables du Modèle[39]

Variable

Signification TypeFlux Sources

LNFC

Les flux commerciaux entre le Maroc et les pays de l’échantillon‎ContinueBilatéraleFMI : Base de données

LNPIB

Le PIB du MarocContinueUnilatéraleBanque Mondiale : Base de données

Z_RAT

La ratification du Maroc de la ZLECAfBinaire (1 de la date de ratification)UnilatéraleAuteurs

Z_SIG

La signature du Maroc de la ZLECAfBinaire (1 de la date de signature)UnilatéraleAuteurs

UA

L’intégration du Maroc dans l’Union ‎africaineBinaire (1 de la date de réintégration)UnilatéraleAuteurs

LNDIST

La distance entre Rabat et le capital du pays partenaireContinueBilatéraleGaulier, G. and Zignago, S. (2010)

Dans une perspective analytique, nous formulons trois hypothèses principales découlant de la revue de littérature déjà consulté :

  • H1 : il est avancé que l’adhésion du Maroc à la ZLECAf induit une augmentation significative des flux commerciaux, traduisant ainsi un effet positif sur la croissance économique, compte tenu de l’intégration accumulée aux réseaux économiques continentaux.
  • H2 : l’impact des mesures institutionnelles liées à la signature et à la ratification de la ZLECAf serait susceptible de renforcer le repositionnement stratégique du Maroc au sein de la mondialisation, en favorisant les synergies entre acteurs économiques et politiques.
  • H3 : l’analyse dynamique laisse présager que les effets de la ZLECAf varient en fonction des caractéristiques structurelles et des coûts de transaction (mesurés par la distance), ce qui suggère une hétérogénéité des retombées économiques à travers les pays membres.

    Ainsi, après avoir établi le cadre théorique et formulé les hypothèses de recherche, il convient à présent d’aborder l’analyse des données, en mobilisant des méthodes économétriques robustes pour examiner empiriquement les relations identifiées.

    4. Résultats et discussion

    Résultats de l’estimation :

    Variable

    CoefficientStd. Errort-StatisticProb.

    C

    9.6400.78312.3030.0000

    LNPIB(-1)

    0.2490.0623.9720.0001

    LNFC(-1)

    0.7230.001670.1650.0000

    Z_RAT

    0.2360.01515.6180.0000

    UA

    0.2840.01126.2850.0000

    Z_SIG

    -0.1620.015-10.2430.0000

    LNDIST

    -1.0040.051-19.5440.0000
    Weighted Statistics

    R-squared

    0.994971Mean dependent var1.142069
    Adjusted R-squared0.994959S.D. dependent var19.57861
    S.E. of regression1.001013Sum squared resid2441.940
    Durbin-Watson stat1.997726J-statistic0,0000001
    Instrument rank7
    Unweighted Statistics
    R-squared0.632806Mean dependent var14.24414
    Sum squared resid17307.32Durbin-Watson stat2.688568

    4.1. Analyse des résultats

    Dans un premier temps, il convient de présenter le cadre méthodologique et les principaux constats issus de l’estimation réalisée par la méthode Panel GMM EGLS (Période SUR), laquelle, par l’utilisation d’instruments appropriés, vise à tenir compte à la fois des effets dynamiques (via la variable retardée LNFC(-1)) et des spécificités institutionnelles et géographiques propres à l’analyse des échanges commerciaux entre le Maroc et les pays partenaires incluant la ZLECAf.

    4.1.1. Analyse des coefficients estimés

    4.1.1.1. Effet dynamique et constante

    Le coefficient associé à la variable retardée LNFC(-1), évalue à 0,723 avec une significativité extrêmement élevée (t=670,17, p0,0000), avec en exergue une forte persistance des flux commerciaux dans le temps. Ce résultat indique que la valeur actuelle des flux commerciaux est fortement conditionnée par celle enregistrée au trimestre précédent, ce qui est en accord avec les théories de l’hétérogénéité dynamique dans les modèles de commerce international. Par ailleurs, la constante élevée (9,640) contribue à capturer l’effet de base inhérent aux échanges commerciaux, déterminant les autres déterminants sélectionnés.

    4.1.1.2. Impact du PIB et des déterminants économiques

    Le coefficient positif de LNPIB(-1) (0,249, t=3,97, p=0,0001) traduit que l’augmentation du PIB du Maroc, observée au trimestre précédent, s’accompagne d’une augmentation des flux commerciaux. Cette relation est cohérente avec l’idée selon laquelle une croissance économique soutenue engendre une demande accrue de biens et de services, ainsi qu’une capacité exportatrice renforcée.

    4.1.1.3. Influence des variables institutionnelles

    La variable Z_RAT, qui indique la ratification par le Maroc de la ZLECAf (effectif à 2022T2), affiche un coefficient positif (0,236, t=15,62, p0,0000). Ce résultat suggère que la formalisation juridique de l’adhésion à la ZLECAf a permis de stimuler les échanges commerciaux, possiblement en renforçant la crédibilité institutionnelle et en facilitant la réduction des barrières tarifaires et non tarifaires.

    À l’inverse, la variable Z_SIG, qui renvoie à la signature antérieure de la ZLECAf (2018T1), présente un coefficient négatif (-0,162, t=-10,24, p0,0000). Ce constat pourrait être interprété comme l’expression d’un effet d’incertitude ou d’un ajustement structurel transitoire lié à la période de négociation ou de mise en œuvre des dispositions prévues dans l’accord, suggérant que la signature, en tant que signal initial, n’a pas immédiatement généré les retombées escomptées sur les flux commerciaux.

    Par ailleurs, la variable UA, indiquant la réintégration du Maroc dans l’UA (2017T1), affiche un effet positif significatif (0,284, t=26,29, p0,0000). Ce résultat souligne l’impact favorable de la réintégration institutionnelle sur la dynamisation des échanges commerciaux, probablement par l’amélioration des relations diplomatiques et économiques avec l’ensemble des États membres du continent.

    4.1.1.4. Effet de la distance géographique

    Le coefficient négatif de LNDIST (-1,004, t=-19,54, p0,0000) est en parfaite adéquation avec le paradigme de la gravité commerciale, lequel postule que la distance constitue un frein significatif aux échanges internationaux. En effet, plus la distance entre le Maroc et ses partenaires est élevée, plus les coûts logistiques et les obstacles informationnels s’intensifient, entraînant ainsi le volume des flux commerciaux.

    4.1.2. Discussion sur la validité des instruments

    Le recours à une stratégie d’instrumentation robuste se traduit ici par l’obtention d’une J-Statistic pratiquement nulle (≈ 0), ce qui atteste de l’aptitude des instruments à satisfaire les conditions d’exogénéité et de pertinence. En effet, l’absence de rejet des restrictions sur-identifiantes implique que les instruments choisis (incluant notamment les variables retardées et les indicateurs institutionnels) ne présentent pas de corrélation significative avec l’erreur du modèle. Cette caractéristique garantit ainsi que les estimations obtenues reposent sur une identification fiable des relations sous-jacentes, renforçant la crédibilité de l’analyse empirique.

    4.1.3. Qualité de l’ajustement et diagnostic du modèle

    Sur le plan de l’ajustement, la différence observée entre le R-carré pondéré (0,994) et le R-carré non pondéré ‎‎(0,633) doit être interprétée avec précaution, dans la mesure où la première mesure reflète la ‎performance du modèle sous une pondération prenant en compte la structure instrumentale et la ‎dynamique temporelle, alors que la seconde offre une vision plus classique de l’ajustement‎. Par ailleurs, la statistique de Durbin-Watson, réalisée à 1,9977, indique l’absence de problèmes majeurs d’autocorrélation des résidus, ce qui conforte l’hypothèse d’une spécification adéquate et d’un processus stochastique bien porté dans l’estimation. Ensemble, ces diagnostics confirment la robustesse et la fiabilité du modèle, tout en démontrant l’efficacité de la démarche méthodologique adoptée.

    4.2. Discussion des résultats

    4.2.1. Persistance élevée des flux et rôle de la confiance mutuelle

    Le coefficient de l’inertie des flux commerciaux supérieur à 0,70 indique un effet d’inertie plus fort qu’attendu, soulignant l’ancrage commercial durable entre le Maroc et ses partenaires. Les études antérieures comme celles de Rauch et Trindade (2002) suggéraient habituellement des valeurs proches de 0,50-0,60 pour ce type de modèles, ce qui indique ici que l’impact du passé commercial du Maroc sur ses flux présents demeure particulièrement marqué. Au-delà des facteurs structurels (infrastructures, distance), cette persistance peut refléter une confiance mutuelle consolidée au fil du temps, où les entreprises maintiennent leurs relations d’affaires et capitalisent sur la réputation acquise. Ce climat de confiance sert de catalyseur, entraînant l’incertitude et renforçant la résilience des échanges, allant parfois au-delà des prédictions des modèles de gravité standard comme souligné notamment dans les travaux de Head, Mayer et Ries (2010). De même, la différence de signes entre la signature (Z_SIG négative) et la ratification (Z_RAT positif) va à l’encontre des hypothèses standards[40] selon lesquelles l’annonce initiale d’un accord devait déjà engendrer un effet positif par anticipation. Cette divergence, relevée également dans certains travaux empiriques[41], peut s’expliquer par l’incertitude transitoire et le manque de mise en œuvre concrète juste après la signature.

    4.2.2. Rôle primordial de la crédibilité institutionnelle

    Le contraste marqué entre la signature et la ratification illustre l’enjeu de confiance que les acteurs économiques accordent aux engagements formels. La littérature sur les accords régionaux[42] souligne qu’un dispositif crédible, accompagné d’un cadre institutionnel clarifié (règles d’origine, mécanismes de règlement des différends), influence davantage le commerce que la simple annonce politique. Par ailleurs, l’effet positif de la réintégration à l’UA (UA) atteste une adhésion institutionnelle renforçant la dynamique commerciale. Ainsi, l’ampleur élevée du coefficient UA (0,284) confirme l’idée que les structures régionales (ZLECAf, UA) offrent un signal de stabilité institutionnelle et de réduction des coûts de transaction, aspect souvent sous-estimé dans les modèles d’inspiration purement tarifaire.

    4.2.3. Enjeux structurels et leviers stratégiques pour une intégration durable

    Si la distance géographique demeure un facteur de freinage bien documenté, son effet semble ici exacerbé, probablement du fait d’une logistique insuffisante et de barrières non tarifaires persistantes. La littérature appelle donc à une de l’infrastructure (portuaire, routière) et du transit douanier pour contenir cet impact. Ainsi, l’importance du PIB retardé confirme la nécessité de politiques macroéconomiques favorisant la demande intérieure et la diversification de la base productive, afin de pérenniser l’attractivité à l’export. Dans une perspective stratégique, renforcer la cohérence entre les accords internationaux et la dynamique interne de croissance apparaît crucial. La confirmation du rôle positif de la ratification et de l’UA incite par ailleurs à approfondir l’harmonisation réglementaire et la coordination des politiques économiques, pour transformer les effets purement déclaratifs en leviers réels de développement régional.

    Conclusion

    Dans le prolongement de l’analyse, il convient de réaffirmer que le contexte international actuel, marqué par une mondialisation complexe et par une intensification des rivalités géopolitiques, offre à l’Afrique et au Maroc des opportunités inédites pour repenser leurs stratégies économiques. La mise en place de la ZLECAf s’inscrit dans cette dynamique en visant à stimuler la libre circulation des biens et des services, tout en promouvant une industrialisation intra-africaine susceptible de repositionner le continent dans l’architecture économique mondiale[43].

    Le présent travail a permis de dégager, à partir d’une approche méthodologique rigoureuse alliant une analyse documentaire approfondie et une estimation économétrique par la méthode des moments généralisés sur panel, des constats significatifs quant aux retombées de l’intégration régionale du Maroc sur ses échanges commerciaux. Les résultats de l’étude révèlent que l’adhésion du Maroc à la ZLECAf contribue, de manière positive et significative, à l’augmentation de ses flux commerciaux. En effet, l’analyse a démontré que la stimulation des exportations régionales et l’attraction des investissements étrangers se traduisent par une substantiellement des échanges commerciaux, renforçant ainsi la crédibilité institutionnelle du pays et favorisant une harmonisation progressive des normes techniques et réglementaires[44]. Par ailleurs, les estimations indiquent que les effets de cette intégration varient en fonction des secteurs économiques et des coûts transactionnels, soulignant ainsi l’importance de la structuration sectorielle pour maximiser les bénéfices issus de la ZLECAf.

    Au regard de ces constats, il apparaît que l’intégration régionale, par le biais de la ZLECAf, représente un levier stratégique non seulement pour dynamiser le commerce international du Maroc, mais également pour consolider son rôle de hub économique régional. La réponse apportée à la problématique est ainsi clairement affirmative : l’adhésion à la ZLECAf s’avère être un vecteur de croissance économique, capable de favoriser une expansion significative des échanges commerciaux, à condition que les défis liés à l’infrastructure et à l’harmonisation réglementaire soient dûment pris en compte[45].

    Cependant, il convient de souligner certaines limites inhérentes à cette recherche. La rareté et la dispersion des données disponibles sur les flux commerciaux et sur les retombées spécifiques de la ZLECAf représentent un obstacle non négligeable à une analyse exhaustive. En outre, la complexité des interactions entre variables économiques, institutionnelles et géographiques impose une prudence quant à l’interprétation des résultats obtenus, qui pourraient être affectés par des biais de mesure et des incertitudes statistiques. Ces limites s’étendent qu’il serait pertinent d’enrichir les bases de données et d’adopter, à l’avenir, des approches multi-sources pour affiner l’analyse empirique.

    Dans une perspective de recherche ultérieure, il apparaît essentiel de poursuivre l’investigation en intégrant des indicateurs supplémentaires, notamment en matière d’efficacité logistique et d’infrastructures, ainsi qu’en explorant l’impact des politiques de facilitation des échanges sur la compétitivité sectorielle du Maroc. Des études comparatives avec d’autres pays intégrés à la ZLECAf pourraient également contribuer à une meilleure compréhension des mécanismes d’intégration régionale et de leurs effets sur le commerce international. Par ailleurs, l’analyse longitudinale sur une période permettra de capter les évolutions dynamiques et les ajustements structurels induits par l’adhésion à cette zone de libre-échange, offrant ainsi une vision plus nuancée des retombées économiques à moyen et long terme[46].

    Cette étude met en exergue l’impact positif de l’intégration régionale du Maroc dans le cadre de la ZLECAf sur ses échanges commerciaux, tout en invitant à une prudence méthodologique et à la poursuite de recherches complémentaires afin de renforcer la compréhension de ce phénomène dans un contexte économique mondial en perpétuelle mutation[47].

    Bibliographie

    Documents internationaux

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    Rapports et documents de travail

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    1. Union africaine, Déclaration du Sommet de l’UA sur l’accélération de la ZLECA, 2019.
    2. Union africaine, Rapport d’avancement de l’Agenda 2063, Addis-Abeba, Commission de l’UA, 2023.
    3. Afreximbank, Rapport sur le commerce africain 2023 : combler les lacunes, 2023.‎
    4. Mohammed-Adil Ichou et al., « Potentiel et avantages de l’intégration du Maroc dans la ZLECAf : Perspectives sur les dynamiques économiques régionales en Afrique » dans Karim Zaouaq, dir, Quel avenir pour l’intégration africaine ?, 2024.
    5. G El Alaoui et C Malainine, « L’intégration régionale du Maroc en Afrique : quels bénéfices pour le commerce et les IDE marocains ? » (2024) 5:6 Revue internationale de comptabilité, finance, audit, gestion et économie 674.
    6. Ichou et al, supra note 4; Ibid.
    7. Commission économique pour l’Afrique, Towards a Stronger Continental Market: The ZLECAf Agenda, Addis-Abeba, CEA, 2021.
    8. Banque africaine de développement, Rapport sur l’intégration économique africaine, 2022.
    9. Union africaine, African Continental Free Trade Area: State of Play and Implementation, Addis-Abeba, AU Press, 2021.
    10. CEA, supra note 7.
    11. Secrétariat de la ZLECAf, ZLECAf Framework and Expected Impact, Accra, 2021.
    12. Commission économique pour l’Afrique, Assessing Regional Integration in Africa IX, Addis-Abeba, CEA, 2020.
    13. BAD, supra note 8.
    14. A Aguiar, B Narayanan et R McDougall, «Aperçu de la base de données GTAP 9» (2016) 1:1 Journal of Global Economic Analysis 181.
    15. Banque mondiale, Rapport sur la ZLECAf, 2020.
    16. Direction des études et des prévisions financières, L’intégration du Maroc à la Zone de Libre-Échange Continentale (ZLECAf), 2021.
    17. Ibid.
    18. M Lo et A Sy, « Défis, opportunités, impacts et facteurs de succès de la ZLECAf », Policy Center for the New South, Policy Paper, 2022.‎
    19. N Taoufik, K Ouadghiri et B Jbali, « The African Continental Free Trade Area (ZLECAf): Progress, Challenges, and Potential Benefits for Morocco » (2023) 3:18 African Scientific Journal 54.
    20. DEPF, supra note 16.
    21. Taoufik, Ouadghiri et Jbali, supra note 19.
    22. DEPF, supra note 16.
    23. Lo et Sy, supra note 18.‎
    24. Taoufik, Ouadghiri et Jbali, supra note 19.
    25. DEPF, supra note 16.
    26. Commission économique et sociale des Nations Unies pour l’Asie occidentale, Maroc : vers une intégration régionale et internationale réussie, 2022.
    27. Taoufik, Ouadghiri et Jbali, supra note 19.
    28. DEPF, supra note 16.
    29. Lo et Sy, supra note 18.‎
    30. UNESCWA, supra note 26.
    31. E Marinov et D Zlatinov, « L’impact de l’intégration régionale sur le commerce et le développement économique : un modèle gravitationnel de zone de libre-échange tripartite » dans EF Wamboye et B Fayissa, dir, The Palgrave Handbook of Africa’s Economic Sectors, Springer Nature, 2022.
    32. M Arellano et S Bond, « Quelques tests de spécification pour les données de panel : preuve Monte Carlo et application aux équations d’emploi » (1991) 58:2 Review of Economic Studies 277.
    33. BH Baltagi, Analyse économétrique des données de panel, 4e éd, Wiley, 2008.
    34. D Roodman, « Comment faire xtabond2 : une introduction à la différence et au système GMM dans Stata » (2009) 9:1 Stata Journal 86.
    35. J Brechling et M O’Brien, « Utilisation des facteurs dans les fonctions de production » (1967) 4:3 Journal of Economic Studies 45.
    36. Baltagi, supra note 33 ; S Kripfganz, Estimation GMM des modèles de données de panel dynamiques linéaires, Université d’Exeter, 2019.
    37. AB Mtiraoui, « Qualité institutionnelle et croissance économique : application aux données de panel dynamiques (GMM) », Munich Personal RePEc Archive, 2015, en ligne : https://mpra.ub.uni-muenchen.de/61748/ ; Marinov et Zlatinov, supra note 31.
    38. Baltagi, supra note 33.
    39. Tableau réalisé par les auteurs.
    40. SL Baier et JH Bergstrand, «Les accords de libre-échange augmentent-ils réellement le commerce international de leurs membres ?» (2007) 71:1 Journal of International Economics.
    41. P Krugman et M Obstfeld, Économie internationale : théorie et politique, 8e éd, 2008.
    42. AK Rose, « Savons-nous vraiment que l’OMC accroît le commerce ? » (2004) 94:1 American Economic Review 98.
    43. Union africaine, Déclaration du Sommet de l’UA sur l’accélération de la ZLECA, 2019 ; UA, supra note 2.
    44. Alaoui et Malainine, supra note 5.
    45. Ichou et al, supra note 4.
    46. Alaoui et Malainine, supra note 5.
    47. CUA, supra note 43‎ ; Afreximbank, supra note 3.‎ ; UA, supra note 2 ; Ichou et al., supra note 4.


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