Introduction

Nadine Thèvenot[1]

Comment s’articulent conditions de travail et conditions d’emploi ? Est-ce que le statut d’emploi constitue encore un gage de protection des travailleurs ? Dans quelles mesures les mutations des modes de gestion des entreprises, les restructurations financières ou l’éclatement des organisations de travail ont-ils contribué à transformer les sources de la pénibilité et des risques psycho-sociaux au travail ? Les contributions de cette partie de l’ouvrage ouvrent des voies de renouvellement de l’analyse du rapport au travail et des sources de précarité et de vulnérabilité qui s’y déploient. Les auteurs, sociologues et socio-économistes, se sont attelés à étudier les conditions réelles d’exercice du travail pour mettre au jour le caractère ambivalent des déterminants « traditionnels » des conditions d’emploi et de travail et de leur articulation.

Les portraits et profils de travailleurs que l’on découvre interrogent la nature de l’impact du statut d’emploi sur la frontière entre travail et hors travail. Combiné à une subordination économique, le statut d’indépendant, de free-lance oblige à « prendre ce qui vient ». Le statut n’est pas le seul élément qui conditionne la porosité de la frontière. La subordination et la précarité économique dans lesquelles se trouvent les travailleurs du secteur du nettoyage ou les techniciens « à la tâche » les conduit à accepter des horaires décalés et flexibles et d’être « mis à disposition ». Mais le hors-travail constitue aussi une source de revenus complémentaires et de collectifs utiles pour forger des capacités de résistance et permettre aux travailleurs de continuer leur activité malgré sa précarité et parfois sa dangerosité.

Une question qui traverse l’ensemble de ces contributions est celle de l’éclatement des collectifs de travail. Il prend des formes diversifiées : par le travail en sous-traitance des femmes de ménages ou des agents de sécurité, par la multiplicité des statuts des travailleurs œuvrant dans la réalisation d’un spectacle, ou encore par les réorganisations permanentes du travail subies par les salariés au niveau agrégé. Les récits de vie de travailleurs du spectacle vivant, de femmes de ménage ou d’agents de sécurité, ou l’analyse du lien entre les changements organisationnels et la perte de sens du travail qui nous sont proposés dans cette partie soulèvent la question du « problème pour le travail » et ses conditions posée par l’éclatement des collectifs. Quels en sont les effets en matière d’isolement, d’invisibilisation, de double subordination, d’intensification, de perte de sens, et quelles en sont les conséquences sur les conditions de vie ?

Robin Casse s’intéresse aux conditions d’emploi et de travail différenciées dans les métiers techniques du spectacle vivant en Suisse romande. Plusieurs critères d’analyse de la pénibilité des conditions de travail sont mobilisés et conduisent à opposer deux espaces professionnels selon la place dévolue à la reconnaissance artistique de leur travail : les « artistes de la technique » aux côtés des « travailleurs de l’ombre ». Sur quels critères analyser et comparer leurs conditions de travail et d’emploi ? En s’appuyant sur l’analyse comparée des conditions réelles d’exercice du travail de métiers dits « freelance » comme celui de créateur technique ou de régisseur de compagnie d’un côté, et de métiers exercés en tant que salariés fixes comme celui de régisseur d’accueil et de cadre technique de théâtre, l’auteur nous invite à nous interroger sur les modalités différenciées d’engagement dans le travail qui participent à la construction des conditions de travail et d’emploi.

Saphia Doumenc adopte une approche genrée des conditions de travail et des rapports de domination des salariées du nettoyage. L’éclatement du collectif de travail se manifeste ici par un recours massif à la sous-traitance de la part de donneurs d’ordres de l’hôtellerie et à l’isolement de ces salariées mises à disposition. La précarité que subissent les femmes du ménage s’inscrit dans la double subordination à laquelle elles sont contraintes dont les manifestations les plus tangibles sont les maladies professionnelles et les accidents du travail particulièrement fréquents qui les affectent. Quelles sont les ressources que trouvent ces salariées pour continuer à travailler ? À partir d’une observation participante et d’une enquête de terrain, l’auteur confronte trois récits de vie qui conduisent à mettre en lumière le rôle de ressources hors-travail ou à la frontière du travail.

Le travail mené par Laurence Lizé porte également sur les conditions de travail dans la sous-traitance. Les secteurs étudiés sont ceux du nettoyage mais aussi de la sécurité. La pénibilité des conditions de travail est appréhendée à partir de différentes formes de flexibilité du travail mobilisées par les donneurs d’ordres dans leur recours à la sous-traitance. Dans quelle mesure les stratégies de gestion de la main-d’œuvre et les politiques sociales menées par les pouvoirs publics alimentent ces segments d’emplois dégradés ? L’enquête qualitative menée auprès d’une dizaine de travailleurs conduit l’auteure à dresser des portraits de salariés « dociles » qui s’inscrivent non seulement dans les formes traditionnelles de flexibilité quantitative du travail mais qui interrogent aussi la nature de la transformation du segment secondaire du marché du travail.

Thomas Coutrot et Coralie Perez proposent une analyse conceptuelle et « métrique » du sens du travail, dont la perte est appréhendée comme un facteur psychosocial de risque émergent. Quelles sont les dimensions constitutives du sens du travail ? À partir d’une revue de la littérature pluridisciplinaire, l’approche proposée s’appuie, d’une part, sur la théorie critique du travail vivant pour retenir trois dimensions constitutives du sens du travail et, d’autre part, sur l’enquête Conditions de travail pour construire des indicateurs de mesure empirique de chacune de ces dimensions : le sentiment d’utilité sociale, la capacité de développement et la cohérence éthique. L’analyse descriptive menée à partir des données de l’enquête 2013 invite à s’interroger sur les déterminants du sens accordé au travail par les salariés et leur expérience critique de la finalité et de l’impact de leur travail sur eux-mêmes et le monde en général.


  1. Université Paris 1, Centre d’Économie de la Sorbonne.


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