Chapitre 9.
L’Agenda 21 de la culture :
mettre en œuvre le lien entre culture et développement durable

Antoine Guibert[1]

Résumé

L’Agenda 21 de la culture, adopté en 2004 par Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU), agit depuis comme un instrument clef pour la reconnaissance et la mise en œuvre concrète du lien entre culture et développement durable. Il se base sur cette prémisse : la culture est un élément essentiel pour toute communauté et elle constitue le quatrième pilier du développement durable. Afin d’opérationnaliser cette vision, l’Agenda 21 de la culture cherche à faire de la culture un élément central de la collectivité et à l’intégrer dans tous les secteurs d’actions afin de favoriser un développement transversal et durable. Le guide Culture 21 : Actions, adopté en 2015 en complémentarité à l’Agenda 21 de la culture, fournit ainsi des valeurs, des objectifs à atteindre et des actions à entreprendre pour aborder de façon systématique et globale la relation entre culture, citoyenneté et développement durable.

Abstract

Agenda 21 for culture, adopted in 2004 by United Cities and Local Governments (UCLG), has been a key instrument for the recognition and concrete implementation of the link between culture and sustainable development for several years. It is based on the initial premise that culture is an essential element for any community and that it constitutes the fourth pillar of sustainable development. To operationalize this vision, the Agenda 21 for culture seeks to make culture a central element of the community and to integrate it into all sectors of action in order to promote a transversal and sustainable development. The Culture 21: Actions guide, adopted in 2015 as a complement to Agenda 21 for culture, thus provides values, commitment and actions to be undertaken to address systematically and comprehensively the relationship between culture, citizenship, and sustainability.


La culture est aujourd’hui reconnue par de nombreux acteurs et instruments nationaux et internationaux comme un important moteur de développement durable des sociétés. La Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de 2005 (ci-après la Convention de 2005) est le premier instrument de droit international contraignant qui reconnait la relation entre la culture et le développement durable et qui demande aux États Parties d’« intégrer la culture dans leurs politiques de développement, à tous les niveaux, en vue de créer des conditions propices au développement durable » (UNESCO, 2005 : article 13).

Si plusieurs acteurs se mobilisent pour la reconnaissance de la relation entre la culture et le développement durable[2], la façon d’opérationnaliser concrètement ce lien dans les politiques publiques à tous les niveaux pose de sérieux défis[3]. Au cœur de ce mouvement, l’Agenda 21 de la culture agit depuis plusieurs années comme un instrument clef pour la reconnaissance et la mise en œuvre concrète du lien entre culture et développement durable, et fournit de précieuses pistes d’actions pour les politiques publiques en la matière.

Historique et contexte de l’Agenda 21 de la culture

L’Agenda 21 de la culture (CGLU, 2004) a été adopté en 2004 par l’organisation Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU), une organisation internationale qui rassemble et représente les villes et les gouvernements locaux du monde entier. L’Agenda 21 de la culture est le premier document à vocation mondiale qui établit les bases d’un engagement des villes et des gouvernements locaux en faveur du développement culturel et qui se veut un guide pour les politiques et actions municipales en culture. L’adoption de cet instrument a enclenché un vaste mouvement pour la reconnaissance de la culture comme étant le quatrième pilier du développement durable, aux côtés des autres piliers économique, environnemental et social[4]. En mars 2015, plus de 10 ans après l’adoption de l’Agenda 21 de la culture, en continuité et en complémentarité de ce premier document, CGLU adoptait Culture 21 : Actions (CGLU, 2015a), un guide qui vise à rendre plus opérationnelle la relation entre culture, citoyenneté et développement durable. De nombreuses municipalités à travers le monde, plus de 300, ont adhéré à l’Agenda 21 de la culture, dont de grandes villes comme Lille, Montréal, Barcelone, Mexico, Buenos Aires et bien d’autres (CGLU, 2015b).

Alors que ce mouvement émerge initialement du milieu municipal, il est intéressant de constater qu’il dépasse aujourd’hui le cadre des gouvernements locaux pour inspirer également des politiques publiques à d’autres niveaux de gouvernement. C’est le cas notamment au Québec où l’Agenda 21 de la culture connait de nombreuses répercussions et provoque actuellement un mouvement grandissant d’intérêt. En 2011, le gouvernement du Québec a adopté son propre Agenda 21 de la culture (Gouvernement du Québec, 2011), après un important processus de participation citoyenne. Ce cadre de référence cherche à intégrer la culture de façon transversale dans toutes les politiques et sphères de l’action publique, et met en place des mécanismes de mise en œuvre (le « Chantier gouvernemental en culture ») pour que l’ensemble des ministères et organismes gouvernementaux prennent des actions en ce sens dans leurs Plans d’action de développement durable, dans le cadre des mécanismes prévus par la Loi sur le développement durable du Québec (Gouvernement du Québec, 2006). L’Agenda 21 de la culture du Québec a d’ailleurs été reconnu par l’UNESCO comme un exemple novateur de mise en œuvre de l’article 13 de la Convention de 2005 (UNESCO, 2015).

Parallèlement à son adoption par le Gouvernement du Québec, nous assistons à un intérêt de plus en plus important de nombreuses municipalités québécoises et canadiennes qui s’engagent dans l’Agenda 21 de la culture et mettent en œuvre cette vision dans leurs propres politiques et actions. La Ville de Montréal a été pendant plusieurs années coprésidente de la Commission culture de CGLU et s’engage de façon très active pour l’opérationnalisation du lien entre la culture et le développement durable de son territoire[5]. La Ville de Vaudreuil-Dorion a fait partie en 2014 des huit villes pilotes dans le monde pour l’implantation de l’Agenda 21 de la culture et est reconnue aujourd’hui comme une ville leader en la matière (CGLU, 2015b). Le Prix international CGLU – Ville de MEXICO – Culture 21 tenu en 2014 a connu une importante participation de villes québécoises (CGLU, 2014) et plusieurs politiques et projets menés par des villes du Québec sont reconnus comme de bonnes pratiques par CGLU (9 sur 56 dans le monde) (CGLU, 2015c). D’autre part, l’organisme Les Arts et la Ville, un réseau qui réunit près de 500 membres du monde municipal et 150 membres du monde de la culture du Québec et des francophonies acadienne et canadienne, a adopté en mars 2015 une déclaration d’engagement envers l’Agenda 21 de la culture et Culture 21 : Actions. Le réseau a par la suite mis en place la Stratégie Action Culture qui vise à sensibiliser et accompagner les communautés du Québec dans l’implantation concrète de l’Agenda 21 de la culture. Le réseau réalise notamment des Cliniques culturelles, des ateliers participatifs et transversaux pour amorcer localement une démarche d’intégration de la culture au développement durable ; il forme un réseau d’ambassadeurs composé de travailleurs municipaux qui reçoivent des formations et un accompagnement pour implanter l’Agenda 21 de la culture dans leurs milieux ; et il publie des guides et des outils pour favoriser une meilleure compréhension de l’Agenda 21 de la culture, avec un argumentaire et des exemples adaptés à la réalité des communautés du Québec (Les Arts et la Ville, 2015). Enfin soulignons qu’au Nouveau-Brunswick, la Stratégie globale pour l’intégration des arts et de la culture dans la société acadienne au N.-B, une vaste démarche participative et structurante ouverte depuis 2004 dans les communautés acadiennes, s’inscrit, elle aussi, dans l’Agenda 21 de la culture (AAAPNB, 2015).

L’Agenda 21 de la culture est porteur d’une certaine vision du développement culturel et il interpelle ainsi une diversité d’acteurs, non seulement les acteurs municipaux desquels il émane, mais aussi les acteurs nationaux, internationaux ou de la société civile. Il est donc intéressant de constater que, et c’est d’autant plus vrai dans le cas du Québec, l’Agenda 21 de la culture devient un outil flexible et coopératif, qui s’adapte à la diversité des contextes et des acteurs du territoire, et crée un véritable mouvement qui réunit autant des municipalités que divers paliers de gouvernement et acteurs de la société civile. Ce mouvement parait s’articuler, non pas dans une logique verticale qui s’appliquerait du haut vers le bas de façon articulée, linéaire et unitaire, mais plutôt dans une logique horizontale et coopérative, soit en réunissant une multitude d’acteurs qui collaborent, s’inspirent mutuellement et échangent, parfois de façon plus ou moins articulée et informelle, pour générer, à partir de leurs propres perspectives, enjeux et réalités, des politiques publiques diverses qui s’inscrivent dans une approche commune inspirée par l’Agenda 21 de la culture.

L’Agenda 21 de la culture, c’est quoi ?

L’Agenda 21 de la culture se base sur cette prémisse : la culture est un élément essentiel pour toute communauté, car elle représente son identité, le sens et les significations qu’elle donne à ce qui l’entoure et à elle-même, et elle constitue un élément fondamental de son passé, de son présent et de son futur. La culture a de plus une capacité importante d’agir de façon transversale et de participer à l’atteinte d’objectifs sociaux, économiques, environnementaux ou territoriaux d’une collectivité. Elle apparait ainsi comme un important moteur de développement de la société. En ce sens, la culture est aussi importante que l’environnement, l’économie, ou le social pour parvenir au développement durable, et elle en constitue le quatrième pilier[6].

Afin d’opérationnaliser cette vision, l’Agenda 21 de la culture cherche à faire de la culture un élément central de la collectivité et à l’intégrer dans tous les secteurs d’actions afin de favoriser un développement transversal et durable. Le guide Culture 21 : Actions adopté en 2015, complémentaire à l’Agenda 21 de la culture, fournit ainsi des valeurs, des objectifs à atteindre et des actions à entreprendre pour aborder de façon systématique et globale la relation entre culture, citoyenneté et développement durable (CGLU, 2015a).

Les engagements du guide Culture 21 : Actions se présentent en neuf sections proposant 100 actions qui abordent un large spectre — sinon la totalité — des sphères de l’action publique et qui sont structurées comme suit (CGLU, 2015a) :

  1. Les droits culturels
  2. Le patrimoine, la diversité et la créativité
  3. La culture et l’éducation
  4. La culture et l’environnement
  5. La culture et l’économie
  6. La culture, l’équité et l’inclusion sociale
  7. La culture, la planification urbaine et l’espace public
  8. La culture, l’information et le savoir
  9. La gouvernance culturelle

L’Agenda 21 de la culture adopte une approche intégrée de l’action culturelle qui cherche à faire de la culture un moteur de développement de la collectivité, et en ce sens, il cherche à relier et intégrer la culture aux autres champs de l’action publique. L’objectif est ici de mettre en place des synergies et des interactions positives entre la culture et les autres champs d’action pour impulser un projet de développement durable qui interpelle toutes les dimensions de la vie en société. Il est intéressant de souligner toutefois que l’approche proposée par l’Agenda 21 de la culture va beaucoup plus loin qu’une approche intégrée classique. En effet, elle appréhende la culture non seulement dans sa fonction transversale, comme vecteur de développement, mais aussi et surtout pour sa valeur intrinsèque pour la société. C’est en ce sens que l’Agenda 21 de la culture introduit les concepts clefs de citoyenneté, droits culturels et durabilité culturelle, pour mettre en place une approche qui ne réduit pas la culture à un simple facteur de développement, mais qui, au contraire, en fait une dimension à part entière du développement durable d’une collectivité, à développer autant en elle-même, et pour elle-même, que pour son apport transversal aux autres secteurs de la collectivité.

Pour faciliter l’implantation des engagements et des actions qu’il propose, le guide Culture 21 : Actions propose un diagramme d’autoévaluation qui permet à une municipalité de s’autoévaluer dans chacun des engagements à respecter et d’envisager les actions entreprises ou à entreprendre sur son territoire comme un ensemble global interrelié. L’exercice d’autoévaluation vise à réunir les services et les acteurs locaux des divers secteurs concernés afin d’évaluer le degré d’implantation locale de chacune des actions proposées. Il s’agira surtout de s’interroger collectivement à chaque fois sur la pertinence (ou non) d’implanter davantage les actions proposées, et de trouver des moyens pour le faire de façon créative et adaptée au territoire.

Antoine Guibert annexe1

Source : CGLU (2015a)

Depuis 2014, la Commission culture de CGLU a mis en place un programme qui permet aux villes participantes de devenir des « Villes pilotes » de l’Agenda 21 de la culture, en participant à un processus d’apprentissage, de construction de capacités, et de renforcement des échanges. Basé sur les principes et actions de Culture 21 : Actions, et bénéficiant de l’accompagnement de CGLU, le programme permet l’autoévaluation de chaque ville participante et l’élaboration d’un programme de travail adapté pour implanter localement l’Agenda 21 de la culture. Le programme favorise les activités d’apprentissages entre pairs, et permet à des représentants de villes pilotes de visiter d’autres villes afin de s’en inspirer et pour encourager les bonnes pratiques mutuelles[7].

Mettre en place un véritable projet de territoire global et intégré

Il est important d’envisager les engagements proposés par Culture 21 : Actions comme un ensemble interrelié, c’est-à-dire comme un véritable projet de territoire : il s’agira donc de réunir l’ensemble des actions entreprises et à entreprendre sur un territoire dans un projet global et cohérent de développement qui réponde aux aspirations des citoyens. En ce sens, l’Agenda 21 de la culture ne fournit pas un projet applicable à l’identique partout, mais plutôt une approche qui permet de définir et mettre en place, avec les citoyens et les acteurs locaux, un projet spécifique à chaque territoire — un projet « politique » dans le sens le plus noble du terme : que souhaitons-nous pour le devenir de notre collectivité ? De quel futur rêvons-nous ? Quelles sont nos forces, nos faiblesses, nos aspirations ? Quelles sont les problématiques que nous vivons (chômage, violence, insécurité, manque de liens sociaux, etc.) et à quels défis voulons-nous répondre ? Quelle place et quel rôle voulons-nous donner à la culture pour répondre à ces problématiques et construire un futur auquel nous aspirons ? Comment travailler ensemble, nous réunir, fédérer nos forces dans un projet collectif que nous souhaitons mettre en œuvre ?

L’Agenda 21 de la culture amène ainsi chaque collectivité à réfléchir, à définir et à mettre en œuvre son propre projet collectif de développement, dans lequel la culture occupe une place et un rôle d’importance.

La culture comme moteur de développement durable

Les exemples sont nombreux de collectivités qui ont réussi à impulser une nouvelle dynamique de développement grâce à la culture. Sans chercher l’exhaustivité ni y prétendre, nous passerons maintenant en revue certaines villes qui démontrent par des pratiques bien établies le rôle fondamental que peut jouer la culture pour répondre à des enjeux locaux de développement.

En matière de développement économique tout d’abord, nous observons que plusieurs collectivités ont réussi avec succès à inverser une dynamique de déclin et de crise économique grâce à une action culturelle soutenue, mobilisée en synergie avec d’autres facteurs. Pensons par exemple à Bilbao (Espagne) ou à Lille (France), des villes au profil industriel et ouvrier, durement affectées par une crise de désindustrialisation, qui ont réussi à se transformer en des villes culturelles plus attractives et inclusives. Au Québec, c’est aussi le cas par exemple de la ville de Trois-Rivières, qui connaissait une crise socioéconomique importante dans les années 1990, en raison de la fermeture de nombreuses usines de pâtes et papiers, et qui a décidé d’investir massivement en culture, impulsant ainsi un nouveau sentiment de fierté et d’appartenance chez ses citoyens, et procurant ainsi de nouvelles sources de revenus. La ville a ainsi connu une transformation majeure, délaissant son surnom de « capitale du chômage » pour être aujourd’hui reconnue comme une « capitale culturelle » (Bourgeois, 2010).

En matière de développement social et de cohésion sociale, nous observons également que de nombreuses villes choisissent de répondre à des problématiques locales grâce à l’action culturelle, en complémentarité à d’autres types d’actions.

Pensons à Medellín (Colombie), par exemple, qui, alors qu’elle était une des villes les plus dangereuses de Colombie, a réussi à inverser la situation en matière de sécurité publique grâce à une série d’actions culturelles transversales. Pensons également à Lisbonne (Portugal), Cuenca (Équateur), Belo Horizonte (Brésil), ou Bogota (Colombie), pour ne citer que celles-là, qui travaillent activement avec l’Agenda 21 de la culture et qui ont stratégiquement investi en culture dans des quartiers et des zones vulnérables de leur territoire, afin de favoriser le développement social et la lutte contre la pauvreté.

En matière de dialogue interculturel et de cohésion sociale, l’action de la Ville de Vaudreuil-Dorion (Québec), qui est reconnue comme Ville Leader pour l’Agenda 21 de la culture par la Commission culture de CGLU, mérite, elle aussi, d’être soulignée. Cette petite ville de 37 000 habitants en périphérie de Montréal fait face à une augmentation très importante et rapide de sa population (qui a doublé en l’espace de 20 ans) et à l’arrivée de nombreux immigrants sur son territoire. Face à l’érosion du sentiment d’appartenance et de la cohésion sociale, la Ville décide de prévenir une situation qui pourrait devenir explosive par la mise en place, en 2010, d’un immense programme de médiation culturelle (le programme Je suis…), qui vise à créer des espaces de rencontres et d’échanges par des activités participatives de cocréation culturelle. Par la participation citoyenne directe à la création d’expressions culturelles, de nouvelles possibilités de rencontres émergent entre les citoyens de toutes origines, et surtout, de nouveaux sens, de nouvelles valeurs, et de nouvelles expressions sont créés collectivement par la population, permettant ainsi aux citoyens de définir eux-mêmes ce qui les rassemble et de se sentir appartenir à leur collectivité. Il s’agit donc ici de recréer la communauté grâce à la culture (CGLU, 2015c).

Les stratégies d’intervention sont donc aussi variées qu’il existe de contextes et de problématiques locales, mais elles se basent généralement sur la mobilisation stratégique de la culture pour la résolution d’enjeux sociaux locaux. Ces stratégies d’interventions culturelles se matérialisent dans une multitude d’instruments et de politiques (politiques culturelles, sociales, de développement durable, etc.) arrimés entre eux, en cohérence et en synergie, pour agir de façon complète et intégrée sur les multiples facettes d’une problématique locale.

Enfin, nous assistons à une intégration de la culture comme moteur d’aménagement du territoire et de protection de l’environnement. Cette relation est sans doute l’aspect de l’Agenda 21 de la culture qui a été le moins exploré pour l’instant, peu d’expériences ayant été établies sur le long terme, mais qui connait en revanche les expériences les plus dynamiques et novatrices depuis quelques années. Appréhender le territoire et l’environnement comme étant porteurs d’une dimension culturelle[8] qu’il convient de prendre en compte et de mobiliser est constitutif d’une sorte de révolution pour de nombreuses politiques d’urbanisme. Pourtant, la prise en compte et la mobilisation de la culture permettent de créer des espaces sains, attractifs, conviviaux, avec une personnalité propre et distinctive qui reflète les valeurs et les aspirations des citoyens. Pensons par exemple à Bilbao (Espagne) qui, grâce à une architecture distinctive, a réussi à transformer son territoire, ou à Washington (États-Unis) qui a entrepris la transformation d’espaces urbains et de lieux publics, grâce à une approche combinant action culturelle, participation citoyenne et design urbain.

La relation entre culture, territoire et environnement s’exprime aussi dans les milieux ruraux. Un exemple significatif de cette intégration nous est fourni par les Parcs naturels régionaux (France), établis sur des territoires habités, qui prennent généralement en compte les aspects culturels, patrimoniaux et environnementaux du territoire dans des politiques intégrées de gestion, entre autres des paysages ou des espaces naturels.

Dans le même ordre d’idée, au Québec, sous l’impulsion de l’Agenda 21 de la culture du Québec, le concept d’aménagement culturel du territoire (Gouvernement du Québec, 2011) cherche à susciter une approche intégrée qui fait de la culture un moteur de transformation et d’aménagement du territoire. Un exemple bien concret est celui de Baie-Saint-Paul, petite municipalité rurale de Charlevoix au Québec, qui est tout à fait représentatif du rôle que peut jouer la culture dans le développement durable d’une collectivité rurale. La municipalité, qui s’est dotée d’un Agenda 21 local en 2006 en complémentarité avec sa politique culturelle, a arrimé sa politique environnementale, sociale et d’aménagement du territoire avec des actions culturelles. Baie-Saint-Paul a ainsi agi sur la qualité de son patrimoine, mais a cherché aussi à développer l’art public et l’architecture, et elle a réussi à revitaliser son centre urbain de façon participative. Ayant de plus une offre artistique et patrimoniale importante pour un village de cette taille, Baie-Saint-Paul a réussi à créer un cadre de vie remarquable, et à impulser ainsi un développement économique et une importante attractivité du territoire (CGLU, 2015c).

Les exemples sont nombreux de municipalités qui se sont appuyées sur la culture pour répondre à des problématiques locales très variées, afin de réimpulser une dynamique de développement dans un nouveau projet de territoire[9]. L’Agenda 21 de la culture et Culture 21 : Actions se basent sur ces expériences et constituent des guides pour lancer, renforcer ou amplifier de telles démarches.

Un développement culturellement durable : la citoyenneté comme élément clef de la durabilité culturelle

L’approche mise en place par l’Agenda 21 de la culture marque également une évolution importante dans la réflexion autour de la relation entre culture et développement, amorcée à bien des égards par l’UNESCO avec la mise en place de la Commission mondiale de la culture et du développement et l’adoption du rapport Notre diversité créatrice (UNESCO, 1997). L’Agenda 21 de la culture met en place une approche basée sur le développement durable, et installe donc l’idée de durabilité dans la relation entre culture et développement. Il ne s’agit donc pas de n’importe quel type de développement. En effet, la culture n’est pas un facteur de développement ou de production comme un autre, car elle est porteuse de valeurs, de sens et d’identités, comme le souligne si bien la Convention de 2005 (UNESCO, 2005 : article 1.g). L’Agenda 21 de la culture recherche ainsi un développement qui se veut inclusif, prospère et respectueux des valeurs et de l’identité des habitants d’un territoire. Il s’agit d’un développement qui envisage la culture comme un moteur, c’est-à-dire non seulement comme un moyen de développement, mais surtout comme une fin à atteindre en elle-même[10].

Cette approche est fondamentale et marque une rupture avec celle de nombreux projets qui exploitent la culture comme un simple facteur de développement. Combien de projets de développement se sont basés sur la culture en tant qu’instrument de développement, et ont finalement été destructeurs des valeurs et des modes de vie locaux ? Les exemples les plus frappants en la matière sont constitués par le tourisme, qui a souvent pris pour base de son développement les ressources culturelles et patrimoniales des communautés locales. S’il est vrai que le tourisme a pu entrainer dans de nombreux cas un développement économique local important, il a en revanche aussi souvent brisé les liens et la vitalité qu’entretenait une communauté avec son patrimoine et sa culture. Combien de lieux ne sont plus des lieux de vie, mais des lieux uniquement voués au tourisme ? Il ne s’agit pas dans ces cas-ci d’un mode de développement qui soit durable — qui soit culturellement durable.

La question de la durabilité culturelle semble ainsi devenir un enjeu nouveau et émergeant des politiques culturelles[11]. Dans cette optique, les principes de développement durable, appliqués à l’action culturelle, nous donnent ici des guides précieux pour favoriser une gestion durable du développement culturel (Throsby, 2008). Citons par exemple le principe d’Utilisation durable des ressources culturelles, adopté par l’Agenda 21 de la culture du Québec, qui demande que les ressources culturelles, notamment le patrimoine, les arts et les expressions culturelles, soient « utilisées de manière responsable dans le respect de leur essence et de leur équilibre en évitant toute forme de surexploitation, de dénaturation et d’appauvrissement pouvant compromettre leur usage à long terme pour les générations futures » (Gouvernement du Québec, 2011, Principes). Ces principes de développement durable ont par ailleurs déjà largement inspiré de nombreux instruments du droit international de la culture, particulièrement la Convention de 2005 (Guèvremont, 2012), et y sont intégrés. Toutefois, les principes de développement durable, avant tout pensés et conçus dans le cadre de la réflexion environnementale, et bien que pouvant être adaptés à l’action culturelle, ne semblent pas être à bien des égards satisfaisants, à eux seuls et en l’état actuel, pour penser la spécificité de la dimension culturelle du développement durable.

Une réponse fondamentale semble être apportée ici par l’Agenda 21 de la culture qui cherche à faire de la culture un moteur de développement durable tout en reliant celle-ci à l’idée de citoyenneté dans une approche globale, durable et équilibrée. Les notions clefs de citoyenneté, droits culturels et démocratie culturelle sont placées ici au centre des dynamiques de développement et deviennent des éléments essentiels pour en assurer la durabilité. C’est en effet en plaçant les citoyens au cœur du projet de développement, avec leurs valeurs, leurs identités, et leurs aspirations que la durabilité prend tout son sens. Ceci est d’autant plus vrai en culture que celle-ci n’est pas statique ; elle évolue en permanence, et un projet culturel se doit d’être le reflet des aspirations présentes et futures de la population, dans toute sa diversité. La culture n’est donc pas seulement quelque chose que nous héritons des générations passées, mais aussi et surtout quelque chose que nous construisons et transformons aujourd’hui de façon dynamique. Définir un projet collectif de développement qui réponde aux valeurs et aux aspirations des citoyens, autant sur les plans culturels que territorial, environnemental, social et économique, et qui renforce leurs capacités d’action en la matière, est sans doute un élément clef de la durabilité culturelle qui permet de s’assurer que l’évolution et les transformations de nos milieux de vie répondent bien à un futur collectivement désiré.

Cette approche citoyenne de la culture se matérialise en termes politiques, en posant une exigence nouvelle aux politiques culturelles de devenir des projets collectifs, participatifs et intégrés qui répondent aux besoins et aux aspirations des citoyens, interpellent les acteurs de tous les secteurs et renforcent les capacités de la société civile dans la logique d’une gouvernance horizontale et participative[12]. Cette approche citoyenne se matérialise également de façon beaucoup plus profonde en transformant les modèles de création et de gestion culturelle et patrimoniale. Elle marque en effet un renouvellement du concept de démocratisation culturelle — concept clef des politiques culturelles depuis plus de 50 ans (qui cherche d’une certaine façon à « apporter » la culture aux citoyens en la rendant accessible) — en apportant les notions plus ascendantes de « démocratie culturelle », de « citoyenneté culturelle » et de « droits culturels » qui cherchent à faire des citoyens de véritables acteurs de leur développement et de leur culture. Les citoyens ne sont ici plus considérés seulement comme un « public » ou comme des « consommateurs » de culture, mais aussi comme des porteurs et des acteurs de culture : comme de véritables citoyens qui ont le droit d’accéder à la culture, de participer et d’agir eux-mêmes directement dans la définition de leurs expressions culturelles, de leurs patrimoines, de leurs valeurs et identités ainsi que du sens et des significations qu’ils donnent — et surtout qu’ils veulent donner — à leurs vies et au monde qui les entoure[13].

Conclusion

L’Agenda 21 de la culture constitue un instrument qui permet d’opérationnaliser la relation entre la culture et le développement durable, tel que le demande l’article 13 de la Convention de 2005. Il constitue un formidable outil pour placer la culture au cœur des dynamiques de développement et pour réimpulser un projet de territoire qui soit durable et intégré, qui reflète les aspirations des citoyens et qui soit inclusif, prospère et rassembleur. Avec l’adoption récente du guide Culture 21 : Actions, une nouvelle étape plus opérationnelle s’ouvre pour les prochaines années pour favoriser la mise en œuvre concrète de cette vision dans les politiques et actions locales, nationales et internationales, et pour favoriser l’implication et l’engagement de tous dans la construction de ces sociétés durables auxquelles nous aspirons.


Bibliographie

Association acadienne des artistes professionnel.le.s du N-B (AAAPNB) (2015). Stratégie globale pour l’intégration des arts et de la culture dans la société acadienne au N.-B. [En ligne] www.aaapnb.ca/strategieglobale/accueil, consulté le 1er novembre 2015.

Bourgeois, Valérie (2010). « Industrie papetière, rayonnement culturel et développement touristique. Trois-Rivières, région créative », Revue Espaces tourisme et loisirs, 283 : 24-32.

Cités et Gouvernements Locaux Unis (CGLU) (2004). Agenda 21 de la culture.

CGLU (2010). La culture : quatrième pilier du développement durable.

CGLU (2014). Prix international CGLU – Ville de MEXICO – Culture 21. [En ligne] www.agenda21culture.net, consulté le 1er novembre 2015.

CGLU (2015a). Culture 21 : Actions.

CGLU (2015b). « Agenda 21 de la culture ». [En ligne] www.agenda21culture.net, consulté le 1er novembre 2015.

CGLU (2015c). « Bonnes pratiques de l’Agenda 21 de la culture ». [En ligne] www.agenda21culture.net, consulté le 1er novembre 2015.

Conseil de l’Europe (2009). Le patrimoine et au-delà. Strasbourg, Éditions du Conseil de l’Europe.

FICAAC, FICDC, Culture Action Europe, réseau Arterial, CIM, ICOMOS, IFLA, Réseau latino-américain d’Art pour la Transformation Sociale, CGLU (2015). « Culture2015goal ». [En ligne] http://culture2015goal.net/index.php/fr/, consulté le 1er novembre 2015.

Gouvernement du Québec (2006). Loi sur le développement durable.

Gouvernement du Québec (2011). Agenda 21 de la culture du Québec.

Guèvremont, Véronique (2012). « Le développement durable: ce gène méconnu du droit international de la culture », Revue Générale de Droit International Public, 116, 4 : 801-834.

Les Arts et la Ville (2015). Déclaration du réseau Les Arts et la Ville concernant la mise en œuvre de l’Agenda 21 de la culture et de Culture 21 : Actions au Québec.

Soini, Katriina, Elena Battaglini, Inger Birkeland, Nancy Duxbury, Graham Fairclough, Lummina Horlings, Joost Dessein (2015). Culture in, for and as Sustainable Development: Conclusions from the COST Action IS1007 Investigating Cultural Sustainability. Jyväskylä, University of Jyväskylä.

Throsby, David (2008). La place de la culture dans le développement durable : réflexion sur la future mise en œuvre de l’article 13. [En ligne] http://unesdoc.unesco.org/images/0015/001572/157287f.pdf, consulté le 1er novembre 2015.

UNESCO (1997). Notre diversité créatrice, Rapport de la Commission mondiale de la culture et du développement. Paris, UNESCO.

UNESCO (2009). Directives opérationnelles « Intégration de la culture dans le développement durable » concernant l’Article 13 de la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles.

UNESCO (2013). Déclaration de Hangzhou Mettre la culture au cœur des politiques de développement durable.

UNESCO (2015). « Exemples novateurs », Rapports Périodiques Quadriennaux sur la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. [En ligne] http://fr.unesco.org/creativity/rapports-suivi/rapports-periodiques, consulté le 1er novembre 2015.

Ville de Montréal (2007). Plan d’action 2007-2017 – Montréal, métropole culturelle.

Ville de Montréal (2014). Déclaration Montréal engagée pour la culture.


  1. Expert pour l’Agenda 21 de la culture auprès de Cités et Gouvernement Locaux Unis (CGLU).
  2. Depuis 2013, plusieurs réseaux internationaux se mobilisent pour l’intégration de la culture dans les nouveaux Objectifs de développement durable (ODD) dans le cadre du nouvel Agenda de développement post-2015. Une importante campagne de mobilisation a ainsi été lancée avec la participation de la Fédération internationale des conseils d’arts et agences culturelles (FICAAC); la Fédération internationale des coalitions pour la diversité culturelle (FICDC), Culture Action Europe, le réseau Arterial, le Conseil international de la musique (CIM), le Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS), la Fédération internationale des associations de bibliothécaires et des bibliothèques (IFLA), le Réseau latino-américain d’art pour la transformation sociale et la Commission Culture de CGLU (FICAAC et al, 2015). L’UNESCO a adopté en ce sens en 2013 la Déclaration de Hangzhou, Mettre la culture au cœur des politiques de développement durable (UNESCO, 2013).
  3. Bien que des directives opérationnelles aient été adoptées concernant l’article 13 de la Convention de 2005 et l’intégration de la culture dans le développement durable (UNESCO, 2009), celles-ci apparaissent à bien des égards comme encore trop générales pour permettre de réelles politiques publiques opérationnelles en la matière.
  4. Voir notamment la déclaration adoptée par CGLU en 2010 La culture : quatrième pilier du développement durable (CGLU, 2010).
  5. Voir en ce sens le Plan d’action 2007-2017 – Montréal, métropole culturelle (Ville de Montréal, 2007), et la Déclaration Montréal engagée pour la culture (Ville de Montréal, 2014).
  6. Voir notamment la déclaration adoptée par CGLU en 2010 La culture : quatrième pilier du développement durable (CGLU, 2010).
  7. Pour en savoir plus, voir le site Internet de l’Agenda 21 de la culture (CGLU, 2015b).
  8. Cette dimension culturelle se manifeste entre autres dans le patrimoine, les paysages, l’agriculture, l’architecture, le design urbain, l’art public, les savoir-faire reliés à l’environnement, mais aussi par exemple dans la personnalité des lieux (ou l’esprit du lieu), les perceptions de l’environnement naturel, les histoires attachées à un lieu, etc. La question de l’utilisation de l’espace public comme lieu de vie sociale et culturelle est aussi un aspect important de la relation entre culture et aménagement du territoire.
  9. Les exemples cités dans cette section sont issus en grande partie des projets soumis au Prix international CGLU – Ville de MEXICO – Culture 21 (CGLU, 2014), et de la base de données de Bonnes pratiques de l’Agenda 21 de la culture du site Internet de l’Agenda 21 de la culture de CGLU (CGLU, 2015c). Cette base de données, qui peut être consultée, contient de nombreux autres exemples.
  10. Voir en ce sens le Rapport Notre diversité créatrice (UNESCO, 1997).
  11. Pour un travail de recherche sur la durabilité culturelle, voir par exemple Soini et al, (2015).
  12. Cette approche donne lieu à des pratiques expérimentales avancées en participation citoyenne dans les politiques culturelles. Citons par exemple la Ville de Concepción (Chili), Ville pilote pour l’Agenda 21 de la culture, qui a adopté un Plan stratégique de la culture en 2014 à la suite d’une participation citoyenne exemplaire, alliant notamment enquêtes de terrain, assemblée participative décisionnelle, gestion participative d’infrastructure culturelle et diversité de la panification culturelle sur le territoire avec la prise en compte de la diversité des quartiers (CGLU, 2015c).
  13. Les outils en médiation culturelle attirent particulièrement l’attention ici, car ils ont évolué depuis quelques années vers une pratique visant une participation active des citoyens à l’acte culturel tout en étant orienté vers l’atteinte d’objectifs de développement sociétaux. Citons par exemple la Ville de Vaudreuil-Dorion (Québec) avec le programme Je suis… qui permet des actions de cocréation entre des artistes professionnels et des groupes de citoyens (avec des outils de médiation culturelle) orientées vers la résolution d’enjeux sociaux (CGLU, 2015c). Ces actions constituent un moyen d’expression pour les citoyens, et une façon de les rendre acteurs de leurs expressions culturelles et de leur culture, mais aussi un changement dans la pratique des artistes qui intègrent ces expressions citoyennes dans leur démarche. Une approche citoyenne se développe également dans la gestion du patrimoine, avec la mise en place de modèles de gestion participative centrés sur les citoyens et leurs valeurs. Voir par exemple : Conseil de l’Europe (2009). Concrètement, c’est donc par la participation active des citoyens à la création culturelle, sous toutes ses formes (en lien avec les arts, le patrimoine, le territoire ou autres), que nous pouvons favoriser l’appropriation et la transformation de nos valeurs culturelles de même que la création de nouvelles expressions, symboles, sens et significations culturels qui participent à l’atteinte d’un projet de développement souhaité.


Laisser un commentaire