L’aménagement culturel et linguistique dans la francophonie canadienne : l’exemple du Nouveau-Brunswick

Conférence de Moncton du 24 septembre 2014

Anne Robineau

La Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l’UNESCO (2005) rappelle spécifiquement que « la diversité linguistique est un élément fondamental de la diversité culturelle, et réaffirm[e] le rôle fondamental que joue l’éducation dans la protection et la promotion des expressions culturelles ». Au Canada, ce sont plus de 200 langues qui sont parlées et qui caractérisent cette diversité linguistique (Canada, Statistique Canada, 2012). Plusieurs lois et politiques sur les langues, à l’échelle fédérale ainsi que dans chacune des dix provinces et chacun des trois territoires canadiens, déterminent le statut de ces langues et garantissent des droits à leurs locuteurs. D’ailleurs, il est intéressant de noter que Statistique Canada évalue le nombre de locuteurs en distinguant trois grands groupes renvoyant au statut de ces langues : 1) les langues officielles : le français et l’anglais, 2) les langues autochtones[1] et 3) les langues immigrantes[2].

Dans ce texte, nous nous intéressons plus spécifiquement aux enjeux de la diversité linguistique chez les francophones qui, à l’extérieur du Québec, vivent en situation minoritaire. Au Canada (Canada, Statistique Canada, 2012d), les personnes de langue maternelle française représentaient 22 % de la population totale en 2011, mais seulement 4,2 % de cette même population si on exclut le Québec. Au Québec, ce pourcentage est de 79,7 % et, au Nouveau-Brunswick, seule province officiellement bilingue, il est de 32,5 %. En tout, ce sont près de 1 067 000 Canadiens qui ont le français comme langue maternelle au sein des communautés francophones en situation minoritaire. À ce chiffre, s’ajoutent des francophiles, des immigrants et des autochtones qui parlent le français. La diversité linguistique rejoint donc la diversité culturelle à plusieurs égards. Les expressions culturelles et artistiques issues de ces différents groupes linguistiques en témoignent. C’est pourquoi, lors de la Journée d’étude organisée à Moncton au Nouveau-Brunswick, le 24 septembre 2014, dans le cadre de la série de conférences pancanadiennes sur la Convention, nous avions choisi de réunir des acteurs de différents horizons pour discuter de cet instrument sous un angle précis. Il s’agissait de parler de l’aménagement culturel et linguistique et du développement durable des communautés par les arts et la culture.

L’aménagement linguistique

Pourquoi associer ces termes ? Quels objectifs poursuivions-nous ? Dans une province bilingue comme le Nouveau-Brunswick, la question de l’aménagement linguistique ne concerne pas uniquement ceux qui planifient des politiques publiques ou réalisent des recherches sur la langue. En effet, de ces politiques d’aménagement linguistique dépend une offre active de services en français (en éducation, en santé, en culture, dans le domaine de la justice, etc.). Cela fait aussi écho à des actions plus militantes comme celles de personnes qui luttent pour l’affichage bilingue, ou à des gestes d’affirmation au quotidien comme ceux qui osent commander leur café en français dans les grandes chaînes de restauration rapide au risque de se faire dire : « Sorry, I don’t speak french » ! Ainsi, l’aménagement linguistique, avant même d’être un exercice de planification de l’usage des langues dans l’espace public, renvoie à un spectre d’actions plus ou moins militantes qui traduisent le besoin fondamental de reconnaissance des individus et des groupes, celui de s’exprimer dans leur(s) langue(s). Une définition plus scientifique du concept d’aménagement linguistique fait état de « [t]oute intervention d’une instance nationale ou internationale, ou d’un acteur social, qui vise à définir les fonctions ou le statut d’une langue ou de plusieurs langues en concurrence, sur un territoire ou dans un espace donné (aménagement du statut), ou à standardiser ou à instrumentaliser une ou plusieurs langues pour les rendre aptes à remplir les fonctions qu’on leur a assignées (aménagement du code) dans le cadre d’une politique linguistique préalablement définie » (Rousseau, 2007 : 61). L’aménagement linguistique implique donc la mise en œuvre d’une politique linguistique. C’est pourquoi le statut d’une langue renvoie autant « aux mesures adoptées pour la protéger (mesures constitutionnelles, juridiques, législatives) qu’aux attitudes linguistiques » (Leclerc, 1992 ; Calvet, 1996 et 2001 ; Boudreau et Dubois, 2002 ; LeBlanc, 2003).

Le développement durable de la culture

Quel est le lien entre l’aménagement linguistique et le développement durable de la culture ? Aménager une langue revient donc à faire des choix sur la façon dont elle se transmet. C’est, par exemple, encourager la création artistique et la circulation des produits culturels et des œuvres qui puisent leur matière première dans la langue française. C’est également la rendre accessible sur un vaste territoire où la population est dispersée comme au Canada (Robineau, 2013) et mieux la diffuser à travers les médias numériques. Les arts et la culture en favorisant l’expression culturelle des communautés franco-canadiennes participent à la pérennité de ces communautés et de leurs institutions. Cela rejoint le concept de développement durable qui est désormais articulé au sein de plusieurs politiques publiques au Canada et ailleurs dans le monde. Élaboré à la fin des années 1960 et porté par des organisations internationales, le développement durable a vite débordé le champ des sciences naturelles pour investir celui de la culture, de la langue ou encore de l’éducation. Le développement durable, en étant inscrit au cœur de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l’UNESCO, fournit les bases d’un argumentaire sur lequel peuvent s’établir les fondements d’instruments normatifs tels que des politiques publiques sur la langue, l’éducation et la culture.

Au Canada, la culture est au cœur de plusieurs champs de compétences qui relèvent tantôt de politiques fédérales, tantôt de politiques provinciales, territoriales, voire municipales. Chez les communautés francophones « hors Québec », comme au Québec, ces politiques publiques renvoient aussi à des conceptions différentes du rôle de la culture dans le maintien du fait français (levier économique, affirmation identitaire, éveil artistique, multiculturalisme, interculturalisme, diplomatie culturelle, etc.). Lors de la Journée d’étude organisée en septembre à Moncton, quelques stratégies du Nouveau-Brunswick et du Québec ont été présentées afin de montrer comment certaines politiques publiques s’inscrivent à la fois dans la définition d’une spécificité culturelle et dans la préservation de la diversité des identités.

Des pratiques exemplaires

Ainsi, la chercheure et chargée de cours à l’UQAR Virginie Proulx a montré comment la culture, comme moteur de développement territorial durable, pouvait constituer un nouveau paradigme pour l’action publique à condition que le dynamisme de la scène culturelle locale soit appuyé adéquatement par les pouvoirs publics. Pour cela, il faut tenir compte de la « multifonctionnalité » du territoire et concevoir des projets en fonction de la taille de la population et de l’affluence touristique. Cette intervention a fait écho à celle de Selma Zaiane-Ghalia, professeure à l’École de kinésiologie et de loisir de l’Université de Moncton, qui a proposé une réflexion sur le tourisme patrimonial au Nouveau-Brunswick. Elle a notamment montré un fait intéressant concernant les infrastructures culturelles et patrimoniales, soit que ces dernières sont surtout visitées par la population du Nouveau-Brunswick alors qu’un potentiel important existe aussi pour le tourisme extérieur, qu’il reste encore à développer. Diane Saint-Pierre, professeure à l’INRS (Centre Culture Urbanisation Société) a montré que la culture, comme facteur de développement et de renforcement de la communauté, pouvait enrichir l’expérience des individus comme citoyens. Plusieurs intervenants communautaires et gestionnaires politiques ont d’ailleurs témoigné de cet engagement à intégrer la culture dans leurs politiques respectives. Par exemple, Sophie Lacroix, du ministère de l’Éducation et du Développement de la petite enfance du Nouveau-Brunswick, a présenté le cas de la nouvelle politique d’aménagement culturel et linguistique du Nouveau-Brunswick. Elle a notamment exposé comment la construction de l’identité francophone et acadienne était un pilier de la stratégie éducative du Nouveau-Brunswick pour assurer un développement durable de la culture de la minorité francophone.

Paulette Thériault, conseillère à la Ville de Moncton, a exposé les grandes lignes de la politique culturelle municipale et a montré comment la Ville appuyait, à partir d’un pour cent de son budget, diverses initiatives communautaires comme le Festival multiculturel de Moncton ou encore le Festival littéraire Frye. Quant à Rebekah Chassé, du ministère du Tourisme, du Patrimoine et de la Culture au Nouveau-Brunswick, elle a fait état de la politique provinciale en matière de culture. Une politique culturelle a été renouvelée en 2014 et il existe également une Politique du livre.

Cette journée d’étude a aussi été l’occasion d’exposer des pratiques exemplaires, aussi bien du Québec que du Nouveau-Brunswick. Marie-Thérèse Landry, directrice générale du Conseil provincial de sociétés culturelles (CPSC), a notamment donné l’exemple d’une tournée d’ateliers de création littéraire intergénérationnels. Pauline Abel, de la Fédération des jeunes francophones du Nouveau-Brunswick (FJFNB), a parlé du Concours Accros de la chanson qui a permis à plusieurs jeunes de se découvrir un talent d’auteur-compositeur-interprète et de sortir de leur insécurité linguistique. D’autres expériences de réussite de la mise en valeur du talent et des expressions culturelles régionales ont enrichi la Journée. Gaëtane Saucier Nadeau, agente de développement culturel au Congrès mondial acadien, a montré comment différents acteurs se sont mobilisés pour mettre en valeur le patrimoine de leur village et utiliser l’espace créé pour des activités intergénérationnelles. Randa Napky, directrice générale de Tourisme Abitibi-Témiscamingue, et Sonia Demontigny, responsable de CULTURAT, Abitibi-Témiscamingue, ont fait part d’un projet très élaboré de politique culturelle locale qui mise sur les qualités, les compétences et les valeurs de différents acteurs engagés à mettre en valeur leur territoire et leur patrimoine. Hélène Laterière, directrice régionale du ministère de la Culture et des Communications, de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine, a également parlé de ce qui était réalisé pour mettre en valeur la spécificité culturelle de cette région. Enfin, Michel Vallée, directeur du Service des arts et de la culture de Vaudreuil-Dorion, a témoigné du changement de perceptions envers des citoyens marginalisés de sa région qui a suivi la mise en place de divers projets de médiation culturelle.

Conclusion

De l’ensemble de ces analyses et de ces témoignages, il est ressorti une grande conviction : celle de faire de la culture un moteur de changement social et d’amélioration de la qualité de vie des individus. La moitié des participants ne connaissaient que très vaguement la Convention. Pourtant, à maints égards, leurs pratiques et plusieurs de leurs politiques publiques témoignent de l’adhésion au discours sur le respect de la diversité culturelle et linguistique, et elles se réfèrent même parfois directement à des énoncés de l’UNESCO. L’intervention en début de journée de l’ambassadeur du Canada auprès de l’UNESCO, Jean-Pierre Blackburn, et celles de Charles Vallerand et Daisy Boustany, de la Coalition pour la diversité des expressions culturelles, ont d’ailleurs permis de discuter des objectifs de la Convention. Il était donc facile de constater un rapprochement entre les objectifs de la Convention et plusieurs actions collectives locales en faveur du développement durable de la culture. Par contre, s’il était possible d’observer une certaine synergie entre les acteurs engagés dans le développement culturel, leur méconnaissance de la Convention a révélé leur difficulté à projeter la défense de leurs intérêts pour la culture à un niveau international, avec des retombées locales, et donc à intégrer la Convention dans leurs démarches et leurs moyens de pression. Pour l’instant, la force de la Convention semble davantage se manifester dans sa capacité à mobiliser des acteurs qui épousent les valeurs de l’UNESCO que dans sa portée prescriptive et juridique. De plus, au Canada, la Constitution met l’accent sur la liberté des valeurs individuelles et non collectives, et ce, à l’inverse de la Convention. Pour les groupes minoritaires tels que les communautés francophones ou les Premières Nations, il est donc plus difficile d’arrimer cet outil aux démarches qu’ils entreprennent pour défendre leurs droits constitutionnels.


Bibliographie

Boudreau, Annette, et Lise Dubois (2002). Document de travail : Journées de réflexion sur l’aménagement du français au Nouveau-Brunswick. Moncton, Centre de recherche en linguistique appliquée (Université de Moncton).

Calvet, Louis-Jean (1996). L’écologie des langues du monde. Paris, Plon.

Calvet, Louis-Jean (2001). Le marché aux langues. Paris, Plon.

Canada, Statistique Canada (2012). Caractéristiques linguistiques des Canadiens. Langue, Recensement de la population de 2011. Ottawa, Document analytique No 98-314-X2011001 au catalogue.

Canada, Statistique Canada (2012b). Les langues autochtones au Canada. Langue, Recensement de la population de 2011. Ottawa, Document analytique No 98-314-X2011003 au catalogue.

Canada, Statistique Canada (2012c). Les langues immigrantes au Canada. Langue, Recensement de la population de 2011. Ottawa, Document analytique No 98-314-X2011003 au catalogue.

Canada, Statistique Canada (2012d). Le français et la francophonie. Langue, Recensement de la population de 2011. Ottawa, Document analytique No 98-314-X2011003 au catalogue.

LeBlanc, Matthieu (2003). L’aménagement linguistique au Nouveau-Brunswick : l’état des lieux. Moncton, Université de Moncton.

Leclerc, Jacques (1992). Langues et société. 2e éd., Laval, Mondia.

Robineau, Anne, en collaboration avec William Floch et Josée Guignard Noël (2013). La situation des artistes dans la francophonie canadienne. Rapport de l’étude. Moncton, Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques pour le Conseil des arts du Canada.

Rousseau, Louis-Jean (2007). « Élaboration et mise en œuvre des politiques linguistiques », Cahiers du Rifal (Réseau international francophone d’aménagement linguistique), 26 : 59-71, [En ligne], http://www.rifal.org/, consulté le 30 janvier 2012.


  1. Au dernier recensement de 2011, 60 langues autochtones ont été déclarées : « […] 213 500 personnes ont déclaré une langue maternelle autochtone et près de 213 400 personnes ont déclaré parler une langue autochtone le plus souvent ou régulièrement à la maison » (Canada, Statistique Canada, 2012b).
  2. Selon Statistique Canada, « [l]e terme « langues immigrantes » désigne les langues (autres que le français, l’anglais et les langues autochtones) dont la présence au Canada est initialement due à l’immigration » ; « Le Recensement de la population de 2011 a permis d’identifier 23 grandes familles linguistiques dont l’effectif est suffisamment important pour faire l’objet d’une diffusion […]. Trois familles de langues maternelles immigrantes comptaient plus d’un million de personnes : les langues romanes, les langues indo-iraniennes et les langues chinoises. La famille romane comprend deux langues dont la population dépasse 400 000 personnes, soit l’italien et l’espagnol […]. Les langues indo-iraniennes comprennent, entre autres, le persan, principalement parlé en Iran, dont l’effectif est de 177 000 personnes. Elles comprennent également plusieurs langues du sous-continent indien, dont le pendjabi (460 000) — principale langue immigrante déclarée au Canada — l’ourdou (194 000), ainsi que l’hindi et le gujarati, toutes deux comptant chacune un effectif d’un peu plus de 100 000 personnes. » (Citations tirées de Statistique Canada [2012c : 1]).


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