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Inégalités[1]

Michel Lallement

Dans la famille des mots aux significations aussi ambivalentes que polémiques, l’égalité trône en bonne place. Le terme latin aequus, qui est à l’origine du substantif, nous l’indique d’emblée. Égalité signifie tout à la fois une relation horizontale qui lie deux semblables et une valeur morale qui, au nom d’une justice naturelle, incite à opérer un ajustement en toute bienveillance (Tournier, 1995). L’examen du destin d’aequus est tout aussi riche d’enseignement. Il donne à voir dès le XIIIe siècle l’émergence d’une tension, toujours vive aujourd’hui, entre l’égalité (le nivellement) et l’équité (la proportion). « Bref, jugeant un petit voleur et un assassin, si vous leur coupez la main à tous deux, vous les traitez à égalité ; si vous employez l’un dans un travail d’utilité collective et tenez l’autre reclus pour des années, vous agissez avec équité. Ou le niveau uniformise, ou la proportion ajuste aux niveaux convenables » (ibid.:103–104). À considérer les multiples usages qui ont été faits de ces deux termes, la distinction est en réalité encore plus complexe que ne le laisse entendre l’illustration précédente. Mais elle est à ce point structurante, y compris dans les débats contemporains, qu’il est difficile aujourd’hui d’en faire l’économie.

En dépit de telles difficultés, une chose est sûre : l’égalité est aussi un mot d’ordre politique qu’ont brandi différents courants, partis et écoles socialistes, à commencer par Gracchus Babeuf, l’un des meneurs les plus actifs de la Conjuration des Égaux » de 1796, ou encore Étienne Cabet, l’auteur du Voyage en Icarie (1842). L’antonyme a servi, lui, avant tout à la dénonciation. Tel est toujours le cas au demeurant. Le succès mondial d’un ouvrage comme Le Capital au XXIe siècle (2013), de Thomas Piketty, dit à lui seul combien l’inégalité, ou plutôt les inégalités, demeurent un sujet qui ne laisse guère indifférent, surtout en une période de crise où l’arrogance d’une élite dorée tranche douloureusement avec les conditions de vie miséreuses de milliers d’hommes et de femmes soumis aux lois du capitalisme mondial. Un traité entier ne suffirait pas à lui seul pour enregistrer toutes les inégalités observables aujourd’hui, de l’accès à l’eau potable au niveau de littératie, en passant par la possibilité de vivre en paix, de travailler dans de bonnes conditions, de vivre en démocratie, etc. Les lignes qui suivent se focaliseront en conséquence sur une seule thématique, celle des inégalités dans l’emploi, à la lumière notamment de ce que nous apprennent les enquêtes et les statistiques récentes sur le marché du travail français.

Lire les inégalités, analyser les discours sur les inégalités

Dès son abord, la question des inégalités mène vers des considérations dont la complexité peut rapidement provoquer le tournis. De quoi parle-t-on en effet lorsque l’on évoque une inégalité ? De différences de droit ou de fait ? De situations observées à un moment donné ou de processus par nature évolutifs ? De différenciations que certains tiennent pour nécessaires afin d’éviter les risques de l’uniformisation sociale ou, à l’inverse, d’un obstacle à l’émancipation individuelle et collective ? Etc. La difficulté à lire et expliciter les inégalités est d’autant plus importante que celles-ci font système. On ne peut séparer par exemple les inégalités scolaires de celles qui informent la répartition du capital culturel dans les différentes classes sociales. De même serait-il illusoire d’espérer appréhender les inégalités dans l’emploi sans prendre au sérieux le travail de socialisation qui prédispose différemment les uns et les autres et véhicule des stéréotypes aux effets parfois extrêmement stigmatisants.

Il est d’autant plus difficile de passer outre les complications précédentes qu’il n’existe pas de consensus pour dire les critères du juste et en tirer des conséquences pratiques en matière d’égalité. Un très rapide tour d’horizon analytique aidera à s’en convaincre. La tradition utilitariste, qui domine en économie, est la première à confondre le juste et l’efficace, sans considération morale aucune pour les inégalités. Dans ce cadre, le seul critère de référence est celui de la Pareto-optimalité. On sait aujourd’hui les apories de ce paradigme, dont l’une des limites est de donner la priorité au bien-être collectif aux dépens des droits individuels. De nombreux schémas alternatifs ont été opposés à cette grille de lecture économiciste. L’un des plus célèbres est contenu dans la Théorie de la justice (1971) de John Rawls. Deux axiomes élémentaires fondent le point de vue contractualiste du philosophe. Toute personne a un droit égal, en premier lieu, à l’ensemble le plus étendu de libertés fondamentales qui soit compatible avec l’attribution à tous de ce même ensemble de libertés (principe d’égale liberté). Les inégalités socio-économiques ne sont acceptables, en second lieu, que si elles contribuent à améliorer le sort des moins avantagé·es de la société (principe de différence) et si elles sont attachées à des positions que tous·tes ont des chances équitables d’occuper (principe d’égalité des chances).

La perspective rawlsienne a été, elle aussi, abondamment commentée et discutée. Parmi les multiples autres théories alternatives à l’utilitarisme qui ne s’inscrivent pas dans le sillon creusé par J. Rawls, celle de l’égalité complexe est sans aucun doute l’une des plus opératoires pour le sociologue. Selon Michael Walzer (1997), son auteur, les critères et les dispositifs du juste varient d’une sphère du social (marché, école, religion, famille…) à l’autre. Il faut repousser, autrement dit, les tentations de l’égalitarisme simple qui incite à distribuer la même quantité de biens à tout un chacun ou alors à accepter l’existence d’inégalités s’il est de l’avantage de tous que celles-ci existent. Puisque les significations d’un bien social varient d’une sphère à l’autre, les critères de répartition doivent changer en conséquence. Il n’existe pas de critère de justice universel. L’appréciation de ce qui est souhaitable en matière d’égalité dépend, autrement dit, des valeurs et des règles en vigueur dans une sphère donnée. Les travaux d’Amartya Sen (2000) sur les inégalités s’appuient en partie sur une idée similaire.

Les enquêtes sur le sentiment d’injustice au travail menées par François Dubet et ses collègues de Bordeaux (Dubet, 2006) offrent une version plus sociologique encore de ce que les inégalités peuvent vouloir dire pour celles et ceux qui les vivent au quotidien. Trois arguments, qui n’ont rien de complémentaire, sont mobilisés par les travailleurs pour juger les inégalités. Le premier consiste à contester l’existence d’une situation (un salaire, un statut…) au nom du fait qu’elle remet en cause un ordre hiérarchique tenu pour juste. Le principe d’égalité entre les hommes et les femmes conduit, par exemple, à dénoncer les inégalités de rémunération dont ces dernières sont les victimes. Le deuxième argument mobilise le mérite comme principe de justice. Il est loisible d’accepter l’existence d’inégalités mais à condition que celles-ci soient justes ou, autrement dit, qu’elles reflètent des différences de talent et d’engagement. C’est le principe de la méritocratie. Le dernier argument s’inscrit sur un registre plus éthique. Le sentiment d’injustice que donnent à voir les enquêtes « porte sur les conditions de travail elles-mêmes parce qu’elles détruisent l’individu dans sa santé et sa dignité quand le travailleur est traité comme une simple force de travail et non comme un être humain. Ici, l’autonomie devient un principe de justice central et l’on condamne moins les inégalités que l’aliénation des travailleurs devenus les auxiliaires de la machine » (ibid.:25). Comme on le devine, ces trois arguments ne convergent pas nécessairement, si bien qu’une même situation peut être appréciée fort différemment selon qu’on la juge d’un point de vue ou d’un autre.

Les inégalités de revenu et de patrimoine : des dynamiques contrastées

Même si le tableau qui vient d’être brossé est très loin de pouvoir prétendre à l’exhaustivité, c’est avec en tête ces débats et ces options que l’on peut apprécier la portée des données qui vont maintenant être présentées. Celles-ci ne font en effet que fournir quelques éléments objectifs sur l’état des inégalités dans la France contemporaine. Elles ne disent rien en elles-mêmes sur le caractère juste ou non, désirable ou non, acceptable ou non… des écarts de situation dont elles sont le reflet, reflet toujours médié, au demeurant, par des conventions de mesure dont l’usage interdit d’attribuer un quelconque caractère absolu aux résultats qu’elles permettent de construire. L’examen de ces données n’en reste pas moins instructif.

Que l’on considère d’abord le salaire. En France, selon l’Insee, le salaire net (en équivalent temps plein) perçu dans le secteur privé est, en moyenne, de 2 518 euros par mois en 2021. Le salaire médian est en revanche inférieur – il est de 2 005 euros –, ce qui traduit l’existence d’une plus forte concentration des salaires dans le bas de la hiérarchie. Alors qu’un·e salarié·e sur dix perçoit moins de 1 343 euros par mois, une même proportion gagne plus de 4 033 euros. Et iels ne sont plus qu’1 % à dépasser le seuil des 9 638 euros. Parce que le niveau moyen des qualifications y est plus élevé, les salaires nets sont un peu plus élevés dans la fonction publique : 2 442 euros par mois en 2020. Comparée à celle du privée, la dispersion des salaires est en revanche moins importante.

La catégorie sociale est une variable déterminante de la production de ces inégalités. En 2020, dans le privé, un ouvrier qui travaille à temps plein perçoit un salaire mensuel net de 1 855 euros. Au même moment, un employé touche 1 785 euros, un cadre moyen (professions intermédiaires) 2 459 euros et un cadre supérieur 4 341 euros. Le ratio salaire moyen des cadres/salaire moyen des ouvriers est de 2,34. Lorsqu’on les mesure à partir d’un équivalent temps plein, il apparaît par ailleurs que les inégalités de salaire ont diminué dans le secteur privé depuis la fin des années 1960. Tel n’est pas le cas quand on prend en compte le volume du travail. Sur la même période, et en raison de la croissance du temps partiel notamment, le constat est en effet inverse : les inégalités salariales ont tendanciellement crû.

L’examen de l’ensemble des revenus complexifie encore le tableau d’ensemble. En 2019, lorsqu’on considère le niveau de vie moyen par décile, on observe que les personnes appartenant à la tranche la plus basse ont un niveau de vie équivalent à 8 710 euros, tandis que celles qui se situent dans le décile supérieur atteignent 25 190 euros. Comment, sur moyen terme, une telle inégalité de répartition a-t-elle évolué ? Le schéma suivant, qui utilise l’indice de Gini (plus celui-ci est proche de zéro, plus on tend vers l’égalité), permet d’esquisser une réponse à cette question. Comme on peut le constater, les inégalités de revenu ont chuté entre 1970 et le milieu des années 1990. Elles croissent ensuite jusqu’en 2011, avant de diminuer à nouveau. En 2020, l’indice de Gini est ainsi revenu à un niveau équivalent à celui de 2004.

Évolution de l’indice de Gini (France)

Source : Insee

Les inégalités n’affectent pas seulement les catégories socio-professionnelles. Elles ont aussi à voir avec le genre. L’Observatoire des inégalités estime que, tous temps de travail confondus, les salariés français masculins gagnent en moyenne, en 2020, 17 % de plus que leurs homologues féminines. La discrimination persiste même lorsque l’on raisonne ceteris paribus : les effets de structure neutralisés, il demeure un écart salarial de plus de 5 %, imputable au seul fait d’être un homme ou une femme (le chiffre vaut pour le secteur privé). Les inégalités se creusent par ailleurs à mesure que l’on grimpe dans l’échelle des salaires. Selon l’Observatoire des inégalités, toujours, en 2021, les femmes cadres gagnent en moyenne 16 % de moins que leurs alter ego masculins. Là où il est le plus faible, chez les employé·es en l’occurrence, l’écart est toujours en défaveur des femmes. Il atteint 5 % à la même date.

L’existence d’un « plafond de verre », qui limite l’accès des femmes aux positions professionnelles les plus élevées, explique pour partie une telle inégalité (Buscatto & Marry, 2009). Celui-ci est le produit de pratiques qui portent avec elles des exigences auxquelles les hommes et les femmes peuvent inégalement répondre, à commencer par des normes de disponibilité temporelle extensive peu compatibles avec les charges domestiques et éducatives que, plus que les hommes, les femmes prennent à leur compte. Les stéréotypes genrés ont par ailleurs la vie dure, et seules quelques professions aujourd’hui (la police, le génie civil…) échappent à la puissance des représentations collectives qui assignent les sexes aux fonctions en vertu du prestige des postes. Les enquêtes menées en entreprise montrent également qu’il n’est pas rare que les tâches et les responsabilités dont peuvent se prévaloir les managers hommes soient en fait en assumées par leurs assistantes. Les premiers, seuls, tirent bénéfice dans leur carrière d’une telle illusion. Parce que tous ces processus, et bien d’autres encore, se cumulent, et que les acteurs concernés n’ont pas toujours une claire conscience de leur existence ainsi que de leurs impacts, on comprend qu’en dépit de lois multiples visant, en France, à annihiler les inégalités de genre, celles-ci sont loin d’avoir disparu.

L’analyse de la possession de patrimoine mène enfin à une autre conclusion encore. Sur ce terrain, les inégalités sont particulièrement criantes. Selon l’Insee, en 2028, 10 % des ménages français détenaient près de la moitié du patrimoine total (avoirs financiers, biens immobiliers et fonds professionnels). Pour être plus précis, les 10 % des ménages les moins biens dotés étaient à la tête d’un patrimoine d’une valeur égale ou inférieure à 3 800 euros. Pour les 10 % les mieux lotis, l’équivalent était de 607 000 euros et plus. Bien qu’il soit difficile de mesurer le phénomène avec précision, l’Observatoire des inégalités estime qu’entre la fin des années 1990 et celle de la décennie 2010, le nombre de grandes fortunes a augmenté : le nombre de redevables de l’impôt de solidarité sur la fortune a été multiplié par 2,8 entre 1999 et 2010. Il a augmenté ensuite de 22 % entre 2011 et 2017.

Inégalités sur le marché du travail et composition des zones grises

Les positions occupées sur le marché du travail français confirment à quel point la catégorie sociale est structurante des inégalités. Le taux de chômage est, en 2021, de 3,7 % parmi les cadres et les professions intellectuelles supérieures. Il atteint 4,9 % dans les professions intermédiaires, 9,4 % parmi les employés, 11,4 % chez les ouvriers. Les inégalités nourrissant les inégalités, la croissance du taux de chômage s’est avérée de loin la plus forte, depuis le début des années 2000, au sein de cette dernière catégorie de la population française. On ne s’en étonnera pas non plus : l’immense majorité des chômeurs de longue durée sont aussi, aujourd’hui encore, ouvriers ou employés. En ce domaine comme en d’autres, le diplôme est le principal facteur discriminant. À défaut de données fiables et récentes sur le sujet, l’Observatoire des inégalités rappelle qu’en 2013 plus d’un tiers des chômeurs inscrits à Pôle emploi douze mois consécutifs au cours des deux années précédentes n’avaient pour tout bagage qu’un CAP ou un BEP. Seuls, à l’inverse, 4 % de ces mêmes chômeurs de longue durée avaient atteint ou passé le cap du bac + 5.

Le sexe, quant à lui, peut paraître moins discriminant aujourd’hui qu’hier : le taux de chômage des hommes était de 7,5 % au second trimestre de 2002 (contre 8,5 % en 1999, 7,3 % en 2007 et 10,8 en 2015), celui des femmes de 7,3 % (contre 10,8 % en 1999, 8,1 % en 2007 et 9,9 % en 2015). La crise de 2008, qui a détruit de nombreux emplois industriels masculins, aura au moins contribué à la diminution des inégalités en la matière. L’occupation de formes particulières d’emploi demeure en revanche nettement sexuée. En 2021, 28,1 % des femmes actives occupées étaient à temps partiel, contre 7,6 % des hommes. S’agissant des contrats à durée déterminée, les chiffres étaient respectivement, à la même date, de 9,5 % et de 6 %.

Les inégalités pèsent également en défaveur des immigrés (→ Travailleurs immigrés). En 2021, 12,7 % d’entre eux étaient au chômage, contre 7,9 % pour l’ensemble de la population française. Un effet de structure biaise, il est vrai, l’interprétation que l’on pourra être immédiatement tenté de proposer. Les immigrés sont en effet moins diplômés en moyenne que les personnes nées en France. Une étude du ministère de l’Intérieur montre qu’en annihilant un tel effet de structure, les inégalités ne disparaissent pas pour autant. En 2011, les immigrés non ressortissants de l’Union européenne et titulaires de l’équivalent d’un baccalauréat étaient ainsi trois plus fois souvent au chômage que les Français nés de parents français. Des différences de capital social expliquent en grande partie pareille inégalité. Mais ce n’est pas tout. Au quotidien, la stigmatisation pèse aussi fortement sur le destin des travailleurs immigrés et de leurs enfants. « Ceux-ci, note Mohamed Madoui à propos des Algériens, sont constamment renvoyés à leur origine ethnique, à une religion musulmane qu’une grande partie d’entre eux ne pratique même pas, mais que les médias (surtout depuis le 11 septembre 2001) associent très souvent au terrorisme, à l’extrémisme et à des enjeux internationaux (conflit israélo-palestinien) dont les jeunes en question ne saisissent ni les tenants ni les aboutissants » (Madoui, 2006:249–250). Une telle labellisation explique l’inégalité d’accès à l’emploi mais elle est aussi un moteur qui incite à contourner l’obstacle en tentant, grâce au soutien de proches, l’aventure de l’entreprenariat.

L’âge est un autre facteur qui s’avère déterminant dans les positions occupées sur le marché du travail. En 2021, en France, 18,9 % des jeunes actifs de 15 à 24 ans étaient sans emploi. Par comparaison, le taux de chômage était de 7,1 % pour les 25-49 ans et de 6 % pour les 50 ans ou plus. À la différence de ce que l’on a pu constater avec les inégalités de genre, la crise de 2008 a accru les différences de traitement réservées aux uns et aux autres en fonction de leur âge. En quatre ans, le taux de chômage des 20-24 ans s’est ainsi élevé de quatre points contre trois pour les 25-49 ans et deux pour les 50-54 ans. Les jeunes, enfin, sont les premières cibles de la précarité. Il est presque impossible aujourd’hui pour les primo-entrants sur le marché du travail d’éviter un statut de stagiaire, de titulaire d’un contrat à durée déterminée… avant d’espérer ensuite une stabilisation statutaire à l’aide d’un CDI. Comment s’étonner en conséquence que, en 2021 toujours, 21 % des jeunes actifs de 15 à 24 ans soient en CDD (contre 7,4 % des 25-49 ans et moins de 5 % des 50 ans et plus) ?

Le rapide examen que nous venons d’effectuer ne serait guère pertinent si l’on oubliait de prendre en compte plus spécifiquement encore ces zones grises qui, au fil des années, ont gagné en ampleur au croisement de ces catégories administratives que sont l’emploi, le chômage et l’activité. La forte croissance du travail à temps partiel entre la fin des années 1970 et celle des années 1990 a ainsi donné corps, en France, à une armée de réserve féminine située à mi-chemin de l’emploi et de l’inactivité. Cette position de l’entre-deux n’a pas toujours été favorable aux nombreuses femmes qui ont, de la sorte, accédé au marché du travail. En France, en effet, temps partiel rime toujours avec inégalités de salaire, de carrière et de reconnaissance professionnelle.

Le « halo du chômage » constitue une autre zone grise dont l’Insee reconnaît désormais l’existence à l’aide d’une catégorie statistique à part entière. Sont considérées comme relevant du halo les personnes sans emploi qui ont recherché un emploi mais ne sont pas disponibles pour travailler. Il faut y ajouter celles, également sans emploi, qui n’ont pas cherché d’emploi mais qui souhaitent travailler et qui sont disponibles pour cela. Un dernier sous-ensemble est composé de personnes sans emploi, qui n’en n’ont pas cherché et qui ne sont pas disponibles pour travailler. Toutes ces personnes, autrement dit, sont situées à mi-chemin entre l’inactivité et le chômage. La population qui compose un tel halo est hétérogène. Le destin probable des différents segments révèle plus précisément l’existence d’inégalités face à l’emploi. Les plus diplômés et les plus jeunes du halo sont la plupart du temps en étude ou en formation. Telle est la raison qui les empêche d’être labellisés chômeurs. De fait, une fois disponibles, ils trouvent un emploi plus rapidement que la moyenne des chômeurs au sens du Bureau international du travail. Un deuxième segment du halo est constitué de personnes, des femmes dans la grande majorité des cas, qui déclarent ne pas être disponibles pour des raisons personnelles ou parce qu’elles gardent des enfants. La probabilité pour celles-ci de gagner rapidement le marché du travail est plus faible que pour celles du segment précédent. Une autre sous-catégorie encore est constituée de « travailleurs découragés » qui, bien que disponibles pour occuper un emploi, ont abandonné toute démarche en ce sens. Pour eux, la probabilité de revenir vers le marché du travail avec un statut d’actif occupé est encore plus faible que pour les autres individus qui peuplent le halo du chômage.

Des inégalités mondiales aux défis contemporains à l’idéal égalitaire

D’autres zones grises du marché du travail (le monde des travailleurs pauvres, les travailleurs de nuit et du dimanche, les faux indépendants et les auto-entrepreneurs (→ Auto-entrepreneurs), les télétravailleurs (→ Télétravail)…) pourraient pareillement être regardées à travers la loupe des inégalités. À défaut de pouvoir opérer un tel élargissement, je voudrais conclure en m’émancipant du cadre français qui a servi jusqu’à présent d’unique terrain d’enquête. Les inégalités liées aux activités professionnelles ne sont pas propres à l’Hexagone. Les États-Unis ont été un lieu d’élection privilégié, depuis les années 1970-1980, pour l’accroissement des inégalités. Dans la population américaine, la part du décile supérieur représentait 30 à 35 % du revenu national dans les années 1970. Il atteint 45 %-50 % dans les décennies 2000-2010 (Piketty, 2013). La part du revenu national détenue aux États-Unis par les 1 % les plus riches n’a toujours pas cessé de croître depuis : sous l’effet des choix de politique économique (baisse du salaire minimum, fiscalité moins progressive, dérégulation financière…), elle est passée de 10 % en 1980 à 20 % à la fin des années 2010 (Saez & Zucman, 2020).

Une ouverture vers d’autres sociétés encore permet de mettre rapidement en évidence l’existence d’inégalités liées au revenu et à l’emploi comparables à celles que nous venons de pointer. Mais les dynamiques nationales demeurent spécifiques, comme en témoigne le fait qu’après la crise de 2008, les inégalités de revenu ont augmenté dans certains pays (comme en Hongrie ou en Espagne) et diminué dans d’autres (Allemagne, Portugal). Un indicateur tel que le taux de pauvreté (au seuil de 60 %) révèle néanmoins, à la fin des années 2010, la persistance de hiérarchies. En Europe, le nord (le taux de pauvreté est de 11,6 % en 2018 en Finlande, de 12,5 % au Danemark…) s’oppose toujours au sud (le taux varie entre 17,9 % et 20,7 % en Grèce, Italie et Espagne). Les pays d’Europe centrale et orientale se distinguent également avec des taux de pauvreté élevés (plus de 20 % en moyenne), tandis que la France se maintient à un peu plus de 13 %.

On peut noter enfin que, considérées sur très long terme et à l’échelle du monde, les inégalités ont également évolué. En 1820, les 10 % les plus riches sur la planète bénéficiaient d’un niveau de vie vingt fois plus élevé que les 10 % les plus pauvres. Le ratio est de soixante en 1980. Grâce aux performances des pays émergents, la pauvreté a diminué ensuite et la courbe de l’inégalité s’est, depuis, inversée. Contre toute attente, la crise de 2008 n’a guère altéré cette nouvelle dynamique. Même si, par ailleurs, la fiscalité et les prestations sociales aident à réduire les inégalités (elles les tempèrent d’un tiers environ au sein des pays de l’OCDE), il existe encore de puissants facteurs qui pèsent en défaveur de l’idéal égalitaire. Le premier est le maintien d’une concentration patrimoniale. On pourrait presque évoquer l’existence d’une « loi économique », tant la permanence est étonnante. En effet, « dans toutes les sociétés connues, à toutes les époques, la moitié de la population la plus pauvre en patrimoine ne détient presque rien (généralement à peine 5 % du patrimoine total), le décile supérieur de la hiérarchie des patrimoines possède une nette majorité de ce qu’il y a à posséder (généralement plus de 60 % du patrimoine total, et parfois jusqu’à 90 %), et la population comprise entre ces deux groupes (soit par construction 40 % de la population) détient une part comprise entre 5 % et 35 % du patrimoine total » (Piketty, op. cit.:536–537).

À cette inertie caractéristique de la distribution du patrimoine font pendant des flux de migration dont les dynamiques, que l’on commence à mieux connaître aujourd’hui, révèlent l’écart entre les nantis et les plus démunis. Les migrants font généralement fi des catégories administratives de l’emploi. La misère quotidienne avec laquelle doivent composer les millions de réfugiés qui, ces toutes dernières années, ont fui la persécution suggère plus encore que les zones grises ne sont pas simplement des poches d’incertitude statutaire. Les drames du dénuement, qu’à Calais, à Kiev ou ailleurs les médias du monde entier se plaisent à mettre en scène, nous rappellent avec une certaine sévérité que les inégalités ne sont pas non plus qu’une question d’indices ou de conventions de mesure. Plus que jamais, autrement dit, l’égalité demeure un défi moral pour des sociétés qui, paradoxalement, n’auront jamais autant vécu dans l’abondance.

Bibliographie

Buscatto, M. & C. Marry (ed) (2009) Sociologie du travail, n° spécial ‘Le plafond de verre dans tous ses éclats’, 51 (2).

Dubet, F. (2006) Injustices. L’expérience des inégalités au travail, Paris: Seuil.

Madoui, M. (2006) ‘Entrepreneurs d’origine maghrébine en France et capital social’ in A. Bevort, & M. Lallement (ed), Le Capital social. Performance, équité et réciprocité, Paris: La Découverte/Recherches:246–262.

Observatoire des inégalités, http://www.inegalites.fr.

Piketty, T. (2013) Le Capital au XXIe siècle, Paris: Seuil.

Saez, E. & G. Zucman (2020) Le Triomphe de l’injustice. Richesse, évasion fiscale et démocratie, Paris: Seuil.

Sen, A. (2000) Repenser l’inégalité, Paris: Seuil.

Tournier, M. (1995) ‘Égalité ou équité, question d’hier, problème d’aujourd’hui’, Mots, 42 (1):102–109.

Walzer, M. (1997) Sphères de justice. Une défense du pluralisme et de l’égalité, Paris: Seuil.


  1. Version actualisée (2024).


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