Introduction

Au long du 20e siècle, la « société salariale » s’était structurée autour de l’emploi salarié, de ses régulations et de ses normes acceptées comme les règles d’un jeu partagé. Depuis les années 1980, elle se défait ou plutôt elle se métamorphose.

Historiquement, le salariat, entendu comme relation de travail spécifique, caractérisée par le lien de subordination qui lie le travailleur à son employeur et par la forme salaire de la rémunération du travail, a représenté ce que l’on peut appeler une « politique du travail ». C’est-à-dire, à la fois, une logique générale d’insertion du travail dans le système social et économique – en rapport avec un état du développement technologique et propre à une phase de la dynamique historique du capitalisme –, des modalités de régulation des conflits sociaux et un principe de stratification sociale.

On peut avancer l’hypothèse que les recompositions à l’œuvre au début du 21e siècle seront porteuses à terme d’une politique du travail nouvelle. Sans doute le salariat moderne, dans la forme qu’ il a pris au 20e siècle, ne va pas disparaître, cependant de nouvelles formes des relations de travail, salariales et non-salariales, vont émerger. Il est difficile de dessiner ces nouvelles formes, tout au plus pouvons-nous identifier les moteurs des recompositions actuelles et observer les effets des processus à l’œuvre sur les normes contemporaines du travail et de l’emploi. Ce dernier point est d’ailleurs l’objet spécifique de ce dictionnaire.

La mise en cause du salariat, aussi bien dans certains de ses aspects économiques que comme réalité sociale, l’aspiration plus ou moins diffuse à un réenchantement du travail… comptent parmi les facteurs principaux qui conduisent à une reconfiguration de la politique du travail. Il en est bien d’autres. Les technologies numériques permettent – voire encouragent – de nouvelles organisations du travail, par exemple par le biais des plateformes numériques. Les transformations des frontières de l’entreprise, de ses structures de pouvoir internes nourrissent également ces dynamiques. Aujourd’hui, le travail est souvent l’objet d’une mise en concurrence qui se joue à l’échelle internationale. Mais il y a d’autres formes de régulations, circulations, émulations entre les différentes zones du monde qui nous poussent toujours plus à considérer non seulement la réalité des dynamiques du travail dans les suds, mais aussi à comprendre les liens et les interdépendances entre les différentes zones du monde.

La métamorphose en cours qui affecte le travail est significative des tensions et mutations du capitalisme, mais elle est aussi révélatrice d’un tournant socioculturel, voire anthropologique : il tient au sens et à la place que nous donnons au travail dans nos vies. Loin d’être confrontés à la « fin du travail », nous sommes aujourd’hui face à une dynamique qui voit cette activité humaine ne plus pouvoir être saisie par les catégories héritées de l’univers de l’emploi et se recomposer selon des lignes qu’il est urgent d’analyser et mettre en discussion. Le dictionnaire sociologique des zones grises des relations de travail et d’emploi a pour but de servir de guide à ce travail d’analyse des recompositions des normes du travail et de l’emploi.

Nous avons choisi de travailler la notion de zone grise pour sa valeur heuristique. L’idée de zone grise permet d’explorer la perte, ou tout au moins, l’affaiblissement des catégories binaires du travail et de l’emploi (indépendant/salarié, emploi/chômage, poste de conception/poste d’exécution, temps de travail/temps de loisir, lieu de travail/lieu de vie, formation/travail, etc.) et plus largement, d’un grand nombre de catégories de l’emploi héritées de l’ère « fordiste » du 20e siècle. Les catégories jouent un rôle clé d’abord car elles nous permettent de faire sens de la réalité du travail et de l’emploi. Elles sont en cela des catégories d’entendement. Leur production résulte d’un travail intellectuel influencé par des analyses scientifiques, politiques, par des processus sociaux comme par des revendications collectives ou des pratiques de normalisation par des acteurs marchands par exemple. Elles donnent également lieu à des appropriations ou rejets par des acteurs individuels à qui elles sont susceptibles de s’appliquer mais aussi à des actes d’institutionnalisation, ce qui inscrit les acteurs auxquels elles s’appliquent dans des rapports spécifiques[1]. Ces catégories sont cruciales également parce qu’elles organisent de multiples partitions opérationnelles du monde social. Elles organisent des rapports de pouvoir (de subordination par exemple) ou encore ouvrent des droits spécifiques dans l’univers du travail, comme des droits d’expression dans l’entreprise, ou des droits sociaux.

Les juristes se sont saisis de la question des catégories en questionnant d’abord les frontières des statuts de l’emploi à mesure que la distinction entre travail salarié et travail autonome devenait moins évidente et que les figures du travailleur salarié et du travailleur non salarié se complexifiaient. Ainsi, pour le juriste Alain Supiot : ‘Le travailleur salarié n’est plus nécessairement un simple rouage dépourvu d’initiative dans une organisation fortement hiérarchisée. Et le travailleur indépendant n’est plus nécessairement un entrepreneur libre d’œuvrer comme bon lui semble. Le travail salarié fait place à ce qu’on peut appeler l’autonomie dans la subordination, tandis que réciproquement le travail non salarié s’est ouvert à ce qu’on peut appeler l’allégeance dans l’indépendance[2].

En effet, plus que d’un déplacement des frontières ce que met en évidence Alain Supiot est la mutation tant du travail salarié que du travail autonome et la constitution d’une « zone grise » entre indépendance et salariat. C’est donc dans cette perspective que ce dictionnaire sociologique est pensé.

Nous avons choisi la forme d’un dictionnaire pour progresser dans notre compréhension des recompositions majeures qui interrogent les fondements mêmes du travail et de l’emploi. Chaque entrée interroge un « concept » (conflit, travail numérique, frontières, lieux de travail, etc.) ou une « figure » caractéristique des zones grises (les managers de proximité, les intellos précaires, les travailleur.se.s du care, les artistes, etc.) incarnant les évolutions en cours. Les auteur.e.s des différentes entrées se sont efforcés de proposer un tour d’horizon analytique complet des notions ou figures à traiter. Ces tours d’horizon s’entament logiquement par un point approfondi sur la notion ou simplement le mot utilisé pour l’entrée. Quelle est l’origine ou la trajectoire du concept en question ? Quelle cartographie dresser de ses usages dans différents univers ou encore des éventuels conflits d’interprétation qu’il a suscités ? Un deuxième enjeu porte sur les manifestations empiriques de la notion ou des figures en question. Comment s’incarnent ces notions, le cas échéant, dans différentes parties du monde, mais aussi de façon dynamique dans des réalités historiques diverses ? Un troisième moment analytique compris dans les entrées qui composent ce dictionnaire est celui des approches théoriques pertinentes et notamment de la façon dont la notion de zone grise vient enrichir les analyses. Les débats théoriques, loin d’écraser les réalités empiriques, permettent au contraire d’en faire sens, de montrer les liens problématiques entre ces réalités, mais aussi de tenter une cumulation, voire une première systématisation des logiques de fond qui président à la dynamique de recomposition des normes du travail et de l’emploi.

De ce point de vue, une tension principale traverse notre dictionnaire. Pour une part, les dynamiques décrites par la notion de zone grise renvoient à l’incertitude des statuts et des droits sociaux, voire à l’absence de protection juridique auxquelles certaines figures du travail sont exposées. Les zones grises recouvrent aussi des ressources et marges de manœuvre dont des personnes, souvent en butte à la « précarité » selon les catégories établies, peuvent bénéficier pour expérimenter et faire advenir de nouvelles institutions. Au-delà de leur ambivalence qui caractérise d’ailleurs largement la situation des individus par rapport au travail dans un monde incertain, ces dynamiques sont susceptibles de rendre compte des mutations en cours.

Le terme zone grise que nous utilisons comme référence commune pour ce dictionnaire sociologique a connu récemment une large diffusion qui en a rendu plus flou le sens. On le rencontre aujourd’hui dans le langage courant sous différentes acceptions que ce soit pour indiquer un ‘entre-deux’, une situation indécidable (les zones grises du consentement sexuel) ou une zone d’ombre, un angle mort (dans l’aéronautique : une surface qui n’est pas explorée par le faisceau d’un radar). De façon plus spécifique, la notion est aujourd’hui entrée dans le vocabulaire de la géopolitique où elle est principalement mobilisée pour désigner des aires géographiques qui échapperaient au pouvoir central des États. Le débat chez les géopoliticiens interpelle les sciences sociales du travail en ce qu’il soulève une question majeure : les zones grises sont-elles des zones sans loi, sans maître ni dieu, ou bien des zones de non-droit, fabriquées de fait par les institutions étatiques et supranationales et l’incohérence générée par leurs interactions ? On songe ici à la concurrence des normes d’emploi dans une économie globalisée où les régulations nationales sont mises à mal ou instrumentalisées dans des conflits commerciaux (voir USA), tandis que la porosité des frontières du droit national complique l’identification de l’employeur et affaiblit les institutions de régulation permettant d’établir ses responsabilités.

Enfin, le dictionnaire sociologique des zones grises des relations de travail et d’emploi est aussi le résultat de sa propre histoire. Un grand nombre d’entrées s’appuient notamment sur des travaux récents menés dans le cadre d’une recherche internationale et comparative financée par l’Agence Nationale pour la Recherche de 2011 à 2015, réunissant une trentaine de chercheures et chercheurs issus d’horizons nationaux et disciplinaires variés. Le réseau des chercheur.e.s a été étendu à celles et ceux qui comptent parmi les meilleurs spécialistes francophones et allophones de leurs domaines. Des collègues latino-américains font partie du réseau de recherche constitué à l’occasion de l’ANR, cela explique la place de cette zone du monde dans le dictionnaire.

Le dictionnaire s’appuie sur une approche essentiellement sociologique. Mais il comprend aussi un grand nombre de contributions de politistes, d’historien.ne.s, de juristes, d’économistes, de linguistes… Enfin, ce projet que nous avons choisi de faire exister d’abord en ligne, accessible gratuitement, a vocation à rester un corpus vivant. L’existence numérique de ce dictionnaire laisse la place à des actualisations, des ajouts, et souhaite donner vie à un dialogue vivant avec son public et les communautés de ceux qui pensent et animent, à un titre ou à un autre, les réalités collectives du travail en dynamique.

 

Marie-Christine Bureau, Antonella Corsani,
Olivier Giraud, Frédéric Rey


  1. Jenkins, Richard (2000). “Categorization: Identity, Social Process and Epistemology”. In Current Sociology, vol. 48(3), pp. 7-25.
  2. Supiot, A. (2000) ‘Les nouveaux visages de la subordination’, Droit social, février, 131-145 : 133


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